Bienvenue à tous lectrices et lecteurs des continents divers qui venez siffloter votre ballade préférée à la recherche d’un roman d’un écrivain africain qui enchantera votre escale des mots. Sortez votre besace et remplissez-la à bon escient… Ce qui est un jeu d’enfant à condition que le bagage à mots ne soit pas de modeste taille ! 


Denier roman : Helon Habila, « La Mesure du temps« .

helonhabilalamesuredutemps.jpg« Mamo et Lamamo sont frères jumeaux. Ils grandissent à Keti, un village nigérian. Marqués par l’absence de leur mère décédée à leur naissance, ils développent leur complémentarité dans un monde qui n’appartient qu’à eux. Mamo incarne la réflexion, Lamamo l’action.Dans ce roman ample et ambitieux, Helon Habila parvient à déployer un vaste domaine d’expériences humaines et de réflexions. Car l’intensité du lien entre les deux frères, la diversité de ceux qui les côtoient et le destin chaotique de chacun expriment autant de version d’une même réalité de savoir et d’ignorance, de désir et de violence, d’ailleurs et d’immobilité, de traditions et de modernités », 4e de couverture.

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Prochain roman : Boubacar Boris Diop, Kaveena.

boubacarborisdiopkaveena.jpg« Lorsque le colonel Asante Kroma, chef de la police, entre dans une maison isolée et abandonnée, il fait une découverte stupéfiante : le cadavre du président N’zo Nikiema, chef d’Etat destitué et recherché depuis plusieurs semaines. En prévision de sa chute, ce dernier avait fait construire un bunker sous l’atelier d’une jeune artiste peintre, Mumbi Awele, qu’il rencontrait en secret. Etait-elle sa maîtresse ? Une prostituée ? Leur liaison s’était bâtie autour d’un meurtre, celui d’une enfant, Kaveena. La fille unique de Mumbi... », 4e de couverture.

Merci à vous visiteurs de « Ballades et escales en littérature africaine » et j’espère bien lecteurs de fictions africaines, d’honorer  avec bonheur ce blog puisque à ce jour vous avez été environ 86500 à aborder ces rivages _ l’aventure ayant commencé au mois d’août 2008. Petit à petit nous faisons notre chemin avec modestie et cela dans le même enthousiasme qu’aux débuts. C’est dans cet esprit que vous trouverez rassemblés ici les billets portant sur les 156  romans d’écrivains africains lus jusqu’à maintenant. Bon voyage. Et surtout n’hésitez pas à faire part de vos impressions. Vous participerez ainsi à vivifier ce blog.

Helon Habila, La Mesure du temps.


helonhabilalamesuredutemps.jpg                                                               « Les voyages nous font prendre conscience de ce à quoi nous tenons et que nous avons laissé chez nous », p.326.

« Toute ma vie j’ai littéralement vécu dans l’ombre de la mort », p. 439.

Dans un village du Nord du Nigéria, Ketis, durant les années soixante-dix et quatre-vingt, la vie s’y écoule avec langueur, à l’écoute des humeurs des traditions séculaires, des sempiternels travaux d’un quotidien répétitif cadencé par des saisons où les journées sont d’un ennui mortifère ; du moins pour ceux qui ne supportent plus cette terne vie de retrait, mais rêvent d’exotiques horizons, d’aventures, de célébrités. Mamo et Lamamo, deux jumeaux, enfants d’une mère morte en couche et d’un père indifférent à leur sort – uniquement soucieux de ses affaires commerciales et de sa réputation parmi les siens -- se le promettent du haut de leur adolescence en commencement, ils quitteront au plus vite Ketis pour des contrées lointaines où leur destin leur offrira ce à quoi ils aspirent, la gloire d’une vie exaltante. Lamamo est un garçon aux traits expressifs, à l’humeur expansive et au dynamisme tempéré par un Mamo timide et taciturne dont l’intelligence et la sagesse leur évitent des situations par trop embarrassantes. Un nuage de mauvais augure toutefois sur cette idéale fratrie : si Lamamo est fort et sportif, Mamo est affligé d’une faible constitution due à une maladie sanguine héréditaire qui jour après jour l’épuise et lui promet une courte longévité. Bien difficile dans ces conditions de mener à bien leurs projets d’aventures. Contrit mais décidé, Lamamo quitte secrètement sa famille après un dernier adieu à son frère bien aimé. Des années de voyages et de guerres l’attendent comme mercenaire : Mali, Niger, Libye et les horreurs libériennes parmi d’autres. Pour Mamo c’est un autre temps qui se profile, non pas celui frénétique de la guerre mais d’une patience impossible car sans but précisément défini. La maladie lui promet la mort avec la déroute de son organisme et l’immobilisme du temps se fait poison létal d’un esprit et d’une âme en perdition.

« Il attendait que quelque chose, n’importe quoi, se produise, et dans l’intervalle il prenait la mesure du temps grâce aux ombres projetées par les arbres et les murs, grâce au silence entre un bruit de pas et le suivant, entre une inspiration et la suivante, au fil des secondes, des minutes, des heures et des jours qui s’additionnaient pour former les saisons. Celle des pluies se terminait en octobre, le vent devenu sec et âpre rendait les feuilles des arbres et les épis de maïs marron et friables. Les paysans rentraient leurs récoltes et les chasseurs mettaient le feu aux collines pour repousser le gibier vers les sommets… », p. 166.

Les études supérieures d’histoire que Mamo entreprend à la ville ne lui offrent pas le répit tant souhaité : après deux années isolé dans sa chambre universitaire et à la bibliothèque la maladie se rappelle à son mauvais souvenir ; meurtri il est condamné à revenir au village et s’installer chez ce père détesté qui s’égare dans la politique (courte démocratisation au Nigéria en 1982). Et une interminable décennie commence pendant laquelle le désarrois, la solitude et l’ennui lui rendent la vie insupportable. Quant à ses ambitions de célébrité, elles ne sont que souvenirs d’enfant bien incapables de dessiner un sourire sur un visage fatigué et fataliste. Cependant la venue de Zara, une belle citadine qui enfant venait passer ses vacances au village, semble enfin secouer le joug de l’impassible temps. La bonne nouvelle ne venant pas seule, ses recherches sur l’histoire de son peuple sont récompensées par une publication éditée à l’étranger ; de là une renommée naissante et peut-être le commencement d’une nouvelle vie et d’autres frontières à franchir : Le Waziri (Vizir) ne lui propose-t-il pas d’écrire une bibliographie de son maître le Mai (chef traditionnel) avec promesse de publication ?

 

Mais il est à se demander si le village engoncé dans ses traditions n’aurait pas passé un pacte secret avec son compagnon sardonique l’immobile temps : « Temps », personnage à part entière du roman, qui avec les séculaires coutumes villageoises ne se mesure pas en seconde, en minute, en heure, en journée, en saison mais uniquement en siècle… et encore faut-il qu’il se fasse témoin des origines mythiques du peuple de Kéti. Un serment de fidélité qui exigerait le sacrifice rituel d’un jumeau comme dans les temps anciens ? Qui sait…

Le nigérian Helon Habila dans La mesure du temps peint un tableau d’une grande justesse sur cette vie de village faite de traditions qui n’est en rien le paradis perdu opposé bien souvent dans la littérature africaine à la ville, soi-disant Babylone avilissante et perverse, berceau de la perdition corrosive des âmes et des esprits. Bas les masques. Dans la petite bourgade de Kétis, la corruption est bien présente comme celle du Waziri et d’autres autorités villageoises et ce pour le plus grand désarrois de ceux qui entreprennent à l’image de l’oncle de Mamo obligé de fermer son école destinée aux désœuvrés. Chez la jeunesse la vie austère villageoise peut se transformer en réel enfer dont l’un des tridents, peut-être le plus terrible, est l’ennui où se réfracte un temps qui ignore les trépidations du chronomètre. Un ennui mortifère qui brise les rêves ambitieux d’une jeune génération délaissée, abandonnée.

« Asabar (cousin et ami de Mamo et Lamamo) venait parfois tenir compagnie aux jumeaux, Lamamo et lui jouaient au ballon, faisant le gardien de but à tour de rôle, mais Asabar arrivait de plus en plus fréquemment ivre, titubant et clamant qu’il était très malheureux. Il avait découvert les plaisirs de l’alcool. Révoltée, tante Marina (celle qui élève Mamo et Lamamo) se détournait en secouant la tête et le sermonnait longuement, assénant que boire était un péché et que tous les ivrognes allaient se consumer en enfer.Il s’épanchait sans fin : « Mais c’est l’enfer… Dis-lui Mamo, non, pardon, pas toi tu es malade, mais Lamamo, dis-lui que c’est affreux. J’en ai assez d’aller travailler à la ferme et à l’école et… » Pour l’arrêter, Tante Marina disparaissait dans la cuisine et lui rapportait un bol de riz et du Tuwo », p. 38.

Il ne s’agit pas en l’occurrence de faire l’apologie d’un quelconque jeunisme mais de pointer les insuffisances d’une société traditionnelle qui est dans l’incapacité de se renouveler, de saisir la modernité, d’offrir un avenir à sa jeunesse. Voilà donc un écrit qui se fait l’écho d’une voix originale dans le paysage littéraire africain qu’il serait dommage de bouder d’autant plus que le style de l’auteur sans être magique est d’une grande limpidité, aidé en cela par des phrases et des chapitres courts. La Mesure du temps est un très bon moment de lecture qui aurait pu être dédicacé à une jeunesse désespérée.                                 

« Les lueurs annonciatrices de l’aube s’effacèrent à nouveau, l’obscurité reprenant ses droits, avant d’être remplacées par le véritable lever du soleil, le coq chanta à pleins poumons et Mamo se dit : « Si seulement on pouvait vivre avec ne serait-ce qu’un peu de la conviction que ce coq met à chanter… alors… », p. 349.

helonhabila.jpgHelon Habila, La Mesure du temps, éd. orig. 2007, Actes Sud, 2008, 466 p.

Pepetela, Yaka.

pepetelayaka.jpg« Ma bouche s’est ouverte définitivement, pareille à celle de l’enfant quand il naît, à la saveur de la terre mouillée », p. 112.

« Les hommes peuvent retarder la volonté des Dieux. Jamais l’éviter. Les héros sont toujours vaincus et, pire, humiliés par les Dieux. Et ici, il n’y a même pas de héros », p. 234.

Yaka ? Une statue ! Une face noire de bois dur des plus inquiétantes. Es-tu simple fiction née d’un imaginaire dramatiquement flamboyant, celle de Pepetela, cet écrivain hanté par sa terre angolaise ? Impossible ! Ta statuaire que dis-je ta divinité ne peut aucunement être création humaine. Tu es l’immanence d’un peuple noble et loyal, regard immémorial, installé sur tes territoires sans fins bien avant ces Blancs pitoyables qui seigneurs de papier se veulent tes maîtres ; maîtres de tes terres, maîtres de ton peuple. Tu souris ! Et oui, les tiens sont censés être populace de nègres abâtardis par la sauvagerie. Ils ont beau jeux de ripailler de leurs crimes ces Blancs, qu’ils dansent, qu’ils se repaissent de leurs massacres, car toi Yaka tu vois et tu souris. Un sourire narquois… tu sais que tout cela aura une fin… ta terre maternelle reprendra son destin et ton peuple avec. Ainsi le Portugais se veut libérateur de la soi-disant minable condition des indigènes ? Civilisation ? Rires ! Baratins criminels ! Il veut servir ses seuls intérêts. Qu’en dis-tu Yaka avec tes yeux moqueurs, tes grosses lèvres et ton nez en forme de patate ? Toujours silencieux… pourtant tu n’en penses pas moins vieux visage oblong aux fossettes striées. L’histoire des Blancs sur ta terre millénaire, tu la contemples dans toute sa médiocrité en la compagnie d’Alexandre Semedo qui te tient de son père, un prisonnier politique envoyé par la monarchie portugaise – il ne faisait pas bon d’être un républicain chez la mère patrie -- dans cette grande prison angolaise à ciel ouvert. Quelle misère ! Pour compagnons, des criminels de droit commun. Ca te fait rire Yaka ? Alexandre n’a de cesse de te fixer. Jamais il n’a réussi à percer ton regard, ce regard posé sur sa famille, de son défunt père – les débuts de la colonisation -- à ses arrières petits enfants -- l’indépendance.

« Mon père l’aimait, c’était un souvenir de jeu. C’est pour ça qu’elle aussi a fait le voyage dans le chariot boer. On aurait dit qu’elle voyait tout. Une impression de ma mère, bien entendu. Mais j’ai hérité d’elle cette impression (…) J’ai fini  par savoir qu’elle est Yaka, d’un peuple qui vit près de la frontière nord. Comment cette statue, du nord profond à échouer à Moçamedes ou à Capangombe, tout à fait au sud, c’est un mystère qu’elle seule peut expliquer. J’attends qu’elle me le dise, mais rien. Toute ma vie, j’ai essayé de parler avec elle ; quand j’étais enfant, elle était ma confidente, ensuite j’ai été moins proche, convaincu qu’elle ne s’ouvrirait pas, jusqu’à ce que j’insiste de nouveau auprès d’elle. Muette, toujours muette, elle parle avec ses yeux de verre. Je sens de plus en plus qu’elle me parle. Mais je ne comprends pas », pp. 33 et 35.

Tu contemples intriguant avec ton sourire lippu ce pauvre Alexandre s’ennuyer avec ce père amer dans la boutique familiale, bouis-bouis où s’entasse le tout-venant. Y attendre le chaland souvent trop rare ; y entendre les perpétuelles rumeurs sur des soi-disant révoltes sanguinaires d’indigènes aux regards incendiaires d’où darde la vengeance ; assister par témoins interposés aux massacres des autochtones par les colons assoiffés de nouvelles terres et de têtes de bétail ; contempler aussi la dure vie des Blancs, sujets de seconde catégorie de sa majesté royale d’outre-mer : toujours se battre pour survivre, pour s’enrichir et faire fortune… heureusement qu’il y a le mensonge, l’arrogance, les femmes – tant pis pour les bâtards mulâtres -, l’alcool et… les esclaves. Et puis la politique est toujours là pour embraser les esprits et les cœurs avinés : monarchie, République, Salazar… pff tout pour agiter les esprits ! Sans oublier ces histoires du quotidien qui soulèvent les rires : te souviens-tu Yaka du mort qui faisait preuve d’une vitalité remarquable ? Ca les a bien fait rire ces noceurs des tavernes.

« Une autre nouvelle courait : que, le matin suivant, les voisines et les bigotes de l’église s’étaient refusées à laver et à habiller Ernesto Tavares. Pas à cause de l’origine de sa mort ( en pleine copulation ), mais parce que le phallus surpris en érection par la mort demeurait comme une sagaie défiant les vents du temps. C’était les amis qui l’avaient rasé, lavé et habillé, en essayant de ne pas toucher le membre en érection, ce qui avait rendu assez difficile l’enfilage du pantalon du costume noir. On lui avait croisait les bras non sur la poitrine, comme on le fait toujours, mais sur le phallus, pour dissimuler le volume pointu qui saillait du pantalon. Et c’était comme ça que l’agent en douane Ernesto allait se faire enterrer, en costume noir, son visage jeune et pâle dans les cheveux blancs de ses soixante ans, ses mains enlaçant l’essence de sa vie », p. 23.

Et tu continues à avoir cet air moqueur. Il serait presque contagieux s’il ne contemplait pas tant de rivières de sang.

« … les Mucabai, on les anéantis en leur retirant leur bétail. Ce sont nos instructions (militaires). Ils peuvent rester en vie, mais sans leurs bœufs ils ne sont rien, ils perdent leur fierté. Les mettre dans la situation des Cuissis du désert, qu’ils méprisent, parce qu’il n’ont pas de bétail, ce sont des esclaves vagabonds. Ca met fin à leur race », p. 29.

Mais tu le sais, de tels outrages ont une fin ; qu’est-ce quelques décennies d’occupation sur des siècles de liberté. Les esprits sont éternels et vengeurs. Regardes comme ils se vengent de Xandinho, le petit fils d’Alexandre ton compagnon d’infortune, un fonctionnaire dans l’administration coloniale et meurtrier implacable.

« Car tout ce que l’on a fait de mal dans le pays c’est à cause du système, en plus il y a eu des Noirs qui ont été mêlés à ça et les zombies maintenant se cachaient les yeux avec leurs mains, dissimulant leurs rires de plus en plus forts. Ils ont arrêté le fra-fra-fra de leur papillonnement, on n’entendait plus que les rires qui éclataient dans la nuit, mêlés aux claquements des chaînes et aux grincements des fers, des rires grinçants de rage, et Xandinho a sauté soudain du lit ; les yeux exorbités ce qui a poussé Alice à allumer la lumière et dans la lumière les ombres se sont dissoutes un peu mais elles restaient là, il pouvait les voir contre le mur, riant, se doublant et se dédoublant à nouveau, arrête, arrête et dis-moi ce qui se passe, a crié Alice, mais il était debout sur le lit, les jambes écartées, montrant le mur du doigt et criant ne me condamnez pas, ne me condamnez pas, vous qui avez déjà été condamnés, arrête Xandinho, arrête, sa femme lui secouait le bras mais il avait une force et un équilibre démesurés, et elle est restée pratiquement suspendue à son bras tendu qui ne fléchissait même pas un peu, jusqu’à ce qu’il saute du lit, qu’il courre vers l’armoire d’où il a sorti un poignard qu’il a pointé sur sa poitrine, criant si vous voulez, je vous prouve que je ne suis pas coupable, je m’enfonce le poignard dans la poitrine et si je ne meurs pas c’est que vous ne pouvez pas me condamner, il a levé l’arme et c’est à ce moment que Alice a crié ce cri qui a fait trembler la maison », pp. 448 et 449.

Liberté ? Bienvenue à ces capitaines des terres lointaines et leur révolution des oeillets, l’indépendance sonne ! Et celle-ci sera celle de l’armée du peuple ! Entends-tu les chants de gloire des troupes révolutionnaires ? Oui bien sûr ! Ces chants tu les fais tiens. Tu sais que cette indépendance à la teinte rouge ne plaît pas à tes voisins. Peu importe, tu as foi dans la liberté… mais combien de millions de morts se profilent ? Les guerres civiles sont toujours les plus criminelles. Pour l’instant faisons la fête ! Alexandre Semedo se sent enfin revivre… à l’aube de sa mort… encore quelques heures… peu importe… il a enfin compris ton regard. Avant de nous quitter, Yaka, remercies veux-tu bien Pepetela : son écriture, son style, sa fougue, sa modestie, sa simplicité sont un ravissement, crois-moi. Je mettrais ma main à couper que lui aussi a enfin éclairci tes mystères. Salues les zombies et la mémoire de tes morts.

pepetela.jpgPepetela, Yaka, 1985, Editions Aden, Belgique, 2011, 508 p.

Biyi Bandele, La drôle et triste histoire du soldat Banana

biyibandeleladroleettristehistoiredusoldatbanana.jpgL’innocence est une vertu dangereuse, p. 239.

Voilà un livre d’une intensité formidable ! Biyi Bandele -- écrivain nigérian né en 1967 -- réussit la gageure à transcrire les boucheries des champs de bataille birmans durant la seconde guerre mondiale opposant les Japonais aux troupes coloniales britanniques. La drôle et triste histoire du soldat Banana est le tableau sans complaisance ni voyeurisme des souffrances et démences d’une soldatesque plongée dans une jungle démesurément terrifiante -- divinité ogresse des temps légendaires -, quotidien des soldats nigérians venus renforcer les lignes alliées. Aucune place à la démesure métaphorique chère à Victor Hugo mais une plume pudique et nerveuse sourcilleuse du détail ; le mot d’ordre, ne pas tronquer l’histoire de ces africains engagés dans les sections « chindits », forces militaires conduites par le général Wingate -- génie illuminé en rupture avec sa hiérarchie – envoyées derrière les lignes ennemies pour des opérations de harcèlement. Dans ces conditions extrêmes que peut bien faire ce bavard d’Haoussa, le Farabiti Banana, garçonnet candide de treize ans ? A-t-il voulu à l’instar de ses deux amis quitter son Nigeria natal et mentir sur son âge pour échapper aux remboursements de lourdes dettes ou encore voulu mécontenter son père ? Non, seulement fuir un patron tyrannique et voir du pays ; visiter cette Birmanie étrange vantée par les recruteurs militaires. Et aussi goûter du combat pour revenir sur sa terre natale avec l’aura du guerrier héroïque et faire taire ainsi les quolibets sur sa soi-disant naïve personne. Dès lors pas question pour lui d’être un simple muletier, état dégradant que lui réservent ses supérieurs. Que tout le monde le sache, Banana sera un guerrier « chindit » et rien d’autre ! De la jungle birmane, aucun salut à attendre : une fois atterri dans l’enfer vert, rejoindre à tout pris la  « Ville blanche », camps des alliés, furoncle nauséabond en territoire ennemi encerclé de barbelés où pourrissent les corps de milliers de japonais abattus au cours d’offensives kamikazes. La couleur blanche ? Les toiles des parachutes, unique moyen de ravitaillement, qui recouvrent le champ de bataille et les alentours. Parmi les hurlements des obus que se lancent et relancent les ennemis, les cris sauvages et résignés des japonais qui s’acharnent désespérément chaque nuit, les odeurs méphitiques de la Mort se repaissent des cadavres en décomposition.

« Pendant les semaines précédentes, tandis que les attaques japonaises étaient devenues un simple désagrément nocturne quotidien, la forteresse avait pris l’allure d’un purgatoire habité par la mort et la maladie. L’odeur dans l’enceinte et à ses abords était devenue abominable. (…) Les effluves n’émanaient pas seulement des hommes qui avaient cessé de se laver depuis que la Rivière Boueuse était devenue une morgue flottante ; ils n’émanaient pas seulement des mules mortes dispersées dans tout le périmètre (…) Ils émanaient avant tout, sous une forme âcre et tenace, des corps en décomposition de près de deux mille Japonais accrochés en une infinie variété de contorsions morbides aux barbelés qui entouraient la forteresse (…) Dix mille charognards fondaient sur les barbelés chaque matin et ne repartaient qu’à contrecœur, quand les premiers seaux à charbon (obus japonais) arrivaient et qu’ils savaient que les hommes allaient se lancer une fois de plus dans cet étrange rituel, qui ne manquait jamais de remplir leur garde-manger consommé avec avidité (…) Avec les oiseaux arrivèrent les mouches. Il y en avait des millions qui vrombissaient partout dans la forteresse, plaie pire qu’un nuage de sauterelles », pp. 255 et 256.

A l’enfer des assauts monstrueux succèdent les décomptes des cadavres, vieux compagnons d’infortune, alors que la paranoïa et la folie assaillent les survivants : les arbres se font kidnappeurs, son ombre, un ennemie à abattre, les lucioles, un nuage incendiaire démoniaque. Si le rire subsiste dans la section pour cause de réflexions farfelues du jeune Banana, il se fait toutefois de plus en plus rare maintenant que ce dernier perd son innocence, que la folie martèle sa quête d’héroïsme, que les sangsues deviennent ses compagnes obsessionnelles. Merci à Biyi Bandele pour son immense mérite à redonner vie à ces hommes venus de lointains cieux pour une cause qui peut-être leur échappait… Etait-t-elle vraiment la leur ? Atrocités, férocités, courage, bruits, silences, verbe hésitant, mains tremblantes, frayeurs, rires, blagues douteuses, le romancier réussit un tour de force remarquable. Le phraser se fait simple et lapidaire, miroir des émotions et instincts des combattants. L’anglais maladroit teinté de Haoussa et d’autres idiomes vernaculaires africains accentuent le réalisme. Le soldat Banana et ses compères sont tout proches. La drôle et triste histoire du soldat Banana est incontestablement un roman indispensable. Le lire c’est peut-être rendre hommage à tous ces sacrifiés.

« Des mules ? s’étrangla Ali comme s’il avait été piqué par une fourmi voyageuse. Savez-vous qui je suis ? Je suis le fils de Dawa, roi des sourciers dont le nez béni pouvait sentir l’eau à Sokoto alors qu’ils se trouvait à Saminaka. Je suis le fils de Hauwa, dont la mère était Talatu, dont la mère était Fatimatu, reine du gâteau moelleux kulikuli, dont le souvenir fait encore saliver les vieillards jusqu’à ce jour. Notre peuple dit que la distance est une maladie ; seul le voyage peut le guérir. Croyez-vous qu’Ali Banana, fils de Dawa, arrière-petit-fils de Fatima, a traversé la grande mer et voyagé aussi loin, le fusil à l’épaule, pour veiller sur des mules ? », pp. 52 et 54.

biyibandele.jpgBiyi Bandele, La drôle et triste histoire du soldat Banana, 2007, éd. française Grasset, 2009, 272 p.

Gurnah Abdulrazak, Près de la mer.

gurnahabdurazakprsdelamer.jpg« Insatisfait de l’inutilité de mon existence, j’entends au moins me divertir de son incommensurable insignifiance », p. 189.

Ignare, je ne connaissais pas du tout les textes de cet immense écrivain qu’est le Tanzanien AbdulrazakGurnah, né en 1948, à Zanzibar, et enseignant la littérature depuis de nombreuses années en Grande-Bretagne. Il était temps que je répare cette omission. La reconnaissance internationale de cet auteur par le monde littéraire anglo-saxon aurait pourtant dû me mettre la puce à l’oreille. Que de louanges après neuf romans : Paradis, 1999, et Près de la mer, 2006, ont tous deux fait l’objet d’une sélection au Booker Prize et au Los Angeles Times Book Prize. Desertion, 2005, a été sélectionné pour le Commonwealth Writers Prize de 2006. Je me suis donc procuré Près de la mer et lecture faite une certitude s’impose : voilà un des plus beaux écrits qu’il m’ait été donné à lire ces dernières années : maîtrise d’une écriture des plus belles où les effets de manche ne sont pas de mise n’excluant pas pour autant un travail littéraire des plus remarquables ; ici, l’imagination, la sensibilité, l’abandon, la nostalgie, l’exil, les souvenirs à reconstruire sont les clefs d’histoires subtilement maîtrisées – narrations à tiroirs -- des deux personnages centraux aimantés l’un à l’autre par des tragédies familiales communes et une terre natale partagée, Zanzibar. Dans le roman, l’île apparaît moins dans sa dimension africaine que comme porte sublimement ouverte sur un Orient mystérieux, carrefour de tous les négoces où les marchands-navigateurs de la péninsule arabique et d’autres cieux accostent par milliers, malles et ballots déversés sur les quais ; les mythes et les Contes des mille et un nuits y trouvant une terre d’accueil des plus chaleureuses.

« Il me raconta avoir vu un jour un nuage d’embruns courir à la surface de la mer pour s’arrêter à hauteur de l’île. Quand il est allé voir de plus près ce qui se passait, il avait découvert la longue silhouette noire d’un djinn qui dormait sous un arbre, un grand coffre ouvert à côté de lui. Dans le coffre, il y avait une femme qui chantait en se passant la main dans les cheveux, puis elle a léché un à un ses doigts couverts de bagues, comme si du sucre y était resté. C’était peut-être elle que j’avais entendue, cette malheureuse créature enlevée par le djinn noir qui la gardait dans un coffre pour le plaisir. Savais-je pourquoi elle léchait ainsi ses doigts couverts de bagues ? m’a-t-il demandé. Parce que pendant que le djinn dormait, elle séduisait tous les hommes du voisinage  et leur prenait à chacun une bague en souvenir. Ainsi, en se léchant les doigts, revivait-elle les moments heureux passés avec chacun d’eux. J’ai alors compris que pour le vieux gardien, l’île était peuplée d’une vie enchantée, d’officiers de la marine britannique, de médecins anglais et de patients convalescents, de serpents et de femmes emprisonnées qui chantaient dans la nuit, de méchants djinns noirs qui parcouraient sans fin les mers en quête de repos », p.294.

Une terre qui est dramatiquement lointaine de M. Shabaan qui, il y a quelques mois à 65 ans, est arrivé sans visa dans cet aéroport glacial de Londres pour y demander l’asile politique. Afin de se remémorer son Zanzibar bien aimé, il se fie à ses souvenirs qui certes ne sont pas toujours exacts mais qui ont l’immense mérite de faire d’un passé résolu des histoires toujours présentes ; et tant pis si elles sont tragiques, terribles, douloureuses… que peut-on espérer d’autre d’un exil ? Quelles qu’elles puissent-être, ces histoires sont réconfortantes car c’est en elles et par elles que son identité puise sa vie. A Zanzibar, M. Shabaan était un commerçant prospère de meubles de valeur que les colons britanniques et les négociants des mers venaient en nombre acheter. Après l’indépendance, avec la révolution communiste, les affaires étaient devenues laborieuses mais la vie bien que frugale restait agréable. Tout s’est effondré avec la rencontre de ce négociant perse, Hussein, fourbe parmi les fourbes. Mais comment aurait-il deviné que le prêt accordé à ce maudit pervers lui causerait sa perte et son exil forcé après des années de souffrances indicibles. Rien de plus légale en effet que de saisir la maison gagée une fois le délai de recouvrement de la créance venu. Ce n’est que stricte application du droit musulman. Mais c’était sans compter sur la haine destructrice du propriétaire dessaisi de son bien ; une animosité qui va faire renaître des querelles familiales vieilles de plusieurs générations et mettre en péril sa vie et celle des siens. Exilé en Grande-Bretagne pour fuir cette fureur, il aurait pu se penser enfin à l’abri, les souvenirs lui tenant lieu de compagnie. C’était sans compter avec les facéties douloureuses du destin : quelques mois après son arrivée un descendant des expropriés se présente à lui pour réclamer des comptes.

« Je veux aller de l’avant, mais je me retrouve toujours à regarder en arrière, à fouiller un passé lointain qu’estompent tous les évènements survenus depuis, des évènements tyranniques qui occupent le premier plan et dictent les actes de la vie ordinaire. Pourtant, quand je regarde en arrière, je vois certains objets briller d’un éclat malveillant, et chaque souvenir saigne. C’est un lieu austère que celui de la mémoire, un entrepôt sinistre et désolé aux planchers pourrissants, aux échelles rouillées, où l’on passe parfois du temps à fureter parmi les marchandises abandonnées », p. 116.

Près de la mer est un texte magnifique et d’une grande délicatesse sur le destin individuel soumis aux trahisons, aux vengeances et à l’honneur familial. Echeveaux d’histoires, ce roman a une vocation universelle par la quête d’identité qui y est faite, celle d’un déraciné, d’un exilé, effrayé d’être peut-être devenu un étranger à sa terre natale. Prose raffinée et bouleversante, le lecteur succombe irrésistiblement au charme de ce merveilleux récit.

abdulrazakgurnah.jpgGurnah Abdulrazak, Près de la mer, (2001), Galaade Editions, 2006, 314p.

Pie Tshibanda, Je ne suis pas sorcier !

pietshibandajenesuispassorcier.jpg« Qu’est-ce que la sorcellerie ? Est-ce vrai que les sorciers ont des avions mystérieux grâce auxquels ils se déplacent la nuit ? Que dire des ces soi-disant banquets au cours desquels ils mangeraient de la chair humaine ? », P. 83.

Pie Tshibanda est originaire du Kasaï et fait partie des nombreux Congolais venus au Katanga pour y travailler dans les mines. En 1995, une épuration ethnique à l’encontre des Zaïrois originaires du Kasaï éclate au Katanga. Ceux qui échappent aux massacres sont parqués tels des animaux des semaines durant dans des conditions épouvantables. Chez Tshibanda s’impose dès-lors l’urgence à dénoncer ces tueries dont il fut le témoin. En danger de mort en raison de ses révélations, il est contraint de quitter le Congo. Il obtient l’asile politique en Belgique où parallèlement à ses études supérieures il continue à s’adonner à l’écriture et à la mise en scène : y sont analysés entre autres les rapports des anciens colonisateurs avec les africains et certaines composantes consubstantielles à la société traditionnelle congolaise telle la sorcellerie dans ce court écrit de 1981. Une sorcellerie qui n’est autre qu’un des acteurs sociaux majeurs de la société traditionnelle congolaise : «Elle  est la contrainte la plus vigoureuse et la plus constante de nombres de vies zaïroises et africaines», V.-Y. Mudimbe, préface, p.7.

Dans Je ne suis pas sorcier !, un enfant, garçon bossu, fait l’amère expérience des conséquences sociales de l’inculpation pour sorcellerie le jour où sa famille est bannie du village sous le fallacieux prétexte que son père aurait commis un tel crime. Dès leur le hantera cette interrogation, son aîné est-il réellement un sorcier ? Il n’obtiendra la réponse que des décennies plus tard à l’aube de la dernière respiration de son père. Entre-temps et tout au long de sa vie, le garçon sera amené à mettre à l’épreuve des faits quotidiens l’existence ou non de la magie noire et les raisons qui portent sur les choix des accusés ; une étude qu’il fera moins au regard des sciences rationnelles – ici opposées aux traditions – qu’à la lumière d’une loi à la fois sociologique et psychologique, le principe d’empathie. Progressivement il comprendra que la société traditionnelle recours à la sorcellerie comme outil de sa régulation : il s’agit en l’occurrence de prouver l’utilisation d’actes interdits par la communauté car ces pratiques surnaturelles  et leurs résultantes sont causes de dérèglements et autres maux sociétaux. La sanction du coupable -- ici le bannissement -- est vue comme le moyen du retour à un ordre naturel fixé par les coutumes séculaires. Pour établir les preuves de culpabilité différents moyens sont utilisés dont les jugements du féticheur « légal«   – un homme pas toujours désintéressé – ou encore l’ordalie.

« Le chef s’éclaircit la voix avant d’articuler :

_ Vous venez tous d’assister à la scène. Vous avez aussi constaté que le féticheur continue d’accuser la femme malgré son impuissance à prouver ce qu’il avance. Nous allons en finir une fois pour toutes en passant par l’épreuve de l’anneau. Elle consiste à enfoncer sa main dans la pâte bouillante pour y chercher l’anneau. Le coupable se brûlera. Le notable enfonça sa main le premier et sortit l’anneau. Il le montra au public avant de le replonger dans la marmite. « Avancez tous les deux », fit-il. Il alimenta encore le feu, la femme gardait son sang froid en suivant du regard les gestes du notable (…). Sans hésiter un seul instant, elle enfonça la main dans la casserole et sortit l’anneau. Le public applaudit.

_Féticheur, cria le vieux roi, à toi !

Le féticheur ruisselant de sueur, s’approcha difficilement de la marmite. Quand il vit la vapeur qui s’en échappait, il fit deux pas en arrière comme pour fuir… », pp. 42 et 43.

Le jeune homme prend conscience que le plus souvent il s’agit moins d’un sorcier qu’un bouc émissaire condamné à la vindicte populaire ; pauvre bougre qui n’a de coupable que ses particularismes et sa fragilité jugés anormaux et donc illégitimes au regard des critères traditionnels imposés à la communauté et acceptés par celle-ci : par exemple la très grande misère, la parenté, la maladie, la stérilité ou encore l’infirmité comme celle d’avoir… une bosse sur le dos !

« Pourquoi ne puis-je pas vivre en paix comme tous les enfants du monde ? Pourquoi le destin de mes parents doit-il influer sur ma vie ? Misérable enfance ! L’on m’avait dit pourtant que c’était une période d’innocence, d’insouciance et de joie, mais qu’avais-je entendu ? Partout, le même regard plein de méfiance, les mêmes paroles méprisantes : _ Il est le fils du sorcier, et sur son dos, une bosse qui n’arrête pas de grossir. », p. 9.

L’accusation est bien souvent si ce n’est toujours le fruit empoisonné de la peur, de la cupidité, du mensonge, de la superstition. Ne vaut-il mieux pas fuir la communauté villageoise et se réfugier dans les grandes villes anonymes ? Peut-être, mais c’est au tour de l’individualisme forcené de frapper. Et gare aux plus faibles !

Son père est-il vraiment un sorcier ? Des années sont passées, l’âge adulte est arrivé. Et le vieil homme mourant de lui répondre, « Je ne suis pas un sorcier ! ».

Voilà donc un court texte où Pie Tshibanda se fait héraut de la tolérance, de la solidarité et de la lutte contre toutes superstitions. La sorcellerie est ici attaquée moins sur ces pratiques, c’est-à-dire actes étranges aux effets extraordinaires, que sur les relations personnelles qu’elle fait naître entre la victime, l’accusateur et les soi-disant coupables. On regrettera toutefois le tour trop didactique de l’écrit qui se fait au détriment de la fiction qui par moment prend les allures d’un vernis romanesque. Le style y est simple, trop peut-être : des phrases linéaires courtes au vocabulaire et à la grammaticale sans originalité ; une simplicité qui renvoie probablement à la jeunesse du narrateur, l’infortuné bossu. Peut-être est-ce dû aussi au fait que cet écrit semble s’adresser à un jeune public dans le cadre de spectacles scéniques.

pietshibanda.jpgPie Tshibanda, Je ne suis pas sorcier, 1981, coll. Le grand miroir, Pocket, poche, 126 p., rééd. 2008.

Mengestu Dinaw, les belles choses que porte le ciel

mengestudinaw1.jpg« C’est dans la publicité que cette idée progressiste de l’Amérique marche le mieux », p. 125. 

Ce n’est pas la première fois qu’une légère liberté est prise avec la thématique du « blog » où par principe ne devraient être chroniqués uniquement des romans d’auteurs africains. Or parmi ceux référencés ici, certains sont certes originaires du continent noir mais de nationalité autre. Ces petites incartades ne sont toutefois que d’importance relative tant l’essence africaine des œuvres et des auteurs est prégnante. Les belles choses que porte le ciel -- titre qui reprend un vers de L’enfer de Dante -  du romancier américain Dinaw Mengestu fait partie de ces exceptions ; en cause, les origines de l’auteur et  la  thématique de l’écrit : d’une part l’écrivain est né en 1978 en Ethiopie, pays qu’il a dû fuir en raison de l’atroce dictature de Mengestu qui en 1977 a mis fin au règne du Negusse Negest Haile Selassié Ier ; d’autre part est narrée dans le roman l’existence résignée d’un réfugié aux Etats-Unis, Stéphanos, une trentaine d’années, originaire d’Ethiopie, qui a fui sa terre africaine après l’exécution de son père, homme politique et avocat renommé, par les sbires du Négusse Rouge ; une terre africaine et une famille au père assassiné qui n’ont de cessent de l’habiter et de le torturer.

 

Dès son arrivée en Amérique, les ambitions de Stéphanos sont mises en berne en dépit d’un début illusoire de fac de médecine. Réfugié dans un quartier noir et miséreux abandonné de tous excepté des camés, des prostitués et de tous ceux qui n’ont pas eu les moyens de fuir, il gère une misérable épicerie où sont entreposées des marchandises depuis longtemps surannées et souvent à la date de péremption dépassée. Sous les néons du plafond poussiéreux qui bourdonnent et diffusent une lumière blafarde le temps s’est arrêté : résigné dans l’abandon, la démission et dans les subterfuges de ses lectures quotidiennes sans fin, il est cet émigré, ce déporté qui une fois le premier pied posé sur cette terre nouvelle sait qu’il ne pourra plus rien construire, le passé se faisant trop pesant.

 

« A Logan Circle, je n’avais pas à être quelqu’un de plus grand que ce que j’étais déjà. J’étais pauvre, noir, et portait l’anonymat qui allait avec ça comme un bouclier contre toutes les premières ambitions de l’immigrant, qui m’avaient depuis longtemps déserté, si tant est que je les aie un jour ressenties. De fait, je n’étais pas venu en Amérique pour trouver une vie meilleure. J’étais arrivé en courant et en hurlant, avec les fantômes d’une ancienne vie fermement attachée à mon dos. Mon objectif, depuis lors, avait toujours été simple : durer, sans être remarqué, jour après jour, et ne plus faire de mal à qui que ce soit », p. 56.

Et cependant dans cet univers de désillusion et d’abandon les timides rayons d’un soleil fragile viennent réchauffer ce quartier de débris et avec lui la vie mise en suspend de Stéphanos ; Judith, une belle enseignante, blanche, au niveau de vie aisé, du même âge que lui, emménage avec sa fille mutine et espiègle une bâtisse en face de sa boutique, après l’avoir superbement restaurée. Entre les trois personnes naît une profonde complicité qui va bouleverser l’univers de l’exilé à la manière de cet immeuble dont l’éclat semble annoncer un nouveau départ pour le quartier. Mais encore faut-il que le ghetto et ses habitants acceptent la mue tout comme Stéphanos de s’éloigner de son Ethiopie martyre et de reprendre sa vie en main en lui donnant un sens nouveau.

 

Avec Les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengestu nous livre un magnifique roman dans lequel les acteurs sont dessinés avec grâce et pudeur. Le temps, tel le quotidien de Stéphanos, y est lent mais pas oppressant ; il se fait complice rassurant de l’intimité dans laquelle se fondent peu à peu Judith, son enfant et Stéphanos. Un autre mérite du récit, celui de photographier avec justesse la ville de Washington, des clichés qui donnent consistance à l’abandon et à l’immobilité.

« Des demeures de quatre ou cinq étages qui avaient jadis appartenu à quelqu’un d’important – le cousin, la tante ou peut-être le neveu d’un président – mais qui, au fil des ans, avaient été négligées, avaient brûlé ou, dans le cas de la mienne, avaient été divisées en appartements bon marché, parfois infestés de cafards. Les maisons projettent de longues ombres sur la place avec les ombres des toits qui convergent vers la statue du général Logan, haut perché sur son cheval au centre de la place. J’avais emménagé dans ce quartier parce que c’était tout ce que je pouvais m’offrir, mais aussi parce que secrètement j’aimais cette place à cause de ce qu’elle était devenue : la preuve que la richesse et le pouvoir n’étaient pas immuables, et que l’Amérique n’était pas toujours aussi grandiose que cela, après tout. Le quartier, et par extension la ville, avait décliné, et chaque soir je pouvais le voir et l’entendre de la fenêtre de mon salon. », p. 25.

 Il ne vous reste plus qu’une chose à faire, vous mettre à votre tour à l’écoute des échos de cette voix singulière qu’est celle de Stéphanos ; cette personne amputée de sa terre originelle et dont le destin n’est guère enthousiaste à jouer la divine comédie du rêve américain… si tant est qu’elle le soit.

mengestudinaw2.jpgMengestu Dinaw, Les belles choses que porte le ciel, 1ère éd. 2006, Albin Michel, 2007, 283 p.  

Ike Oguine, Le conte du squatter

oguineikelecontedusquatter.jpg« Nous savons que tout le monde ne peut pas être riche, autrement sur la tête de qui les riches pisseraient-ils ? », p.272. 

 Ike Oguine est de cette nouvelle génération d’écrivains nigérians qui renouvelle l’héritage de leurs glorieux aînés, Soyinka et Achebe. Le conte du squatter est son premier roman. Il y met en scène un jeune « golden boy », Obi, qui après l’éclatement de la bulle financière nigériane (années 90), immigre au pays de l’Oncle Sam où il tente de se faire une place au soleil ; rêve américain qui se révèle être bien difficile à réaliser. Et pourtant dix-huit années plus tôt, à Lagos, alors qu’il n’était qu’un môme naïf, il avait cru les histoires merveilleuses de l’oncle Happyness, nouvellement citoyen des Etats-Unis. Comment en aurait-il pu être autrement ? Sûr que l’oncle vivait dans un palace et roulait dans un bolide digne des stars ! Les Etats-Unis ? Une terre promise où il suffisait de se baisser pour collectionner les billets de banque ! Aucun doute que les rodomontades de son père à propos des soit disant mensonges de Happyness n’étaient que le dépit d’un vieux bougon jaloux. Mais une fois atterri sur la terre promise que de désenchantements : le palace est un immonde taudis puant, antre miteuse de paumés plus ou moins honnêtes, alors que l’oncle Happyness n’est qu’un escroc raté. Le seul à lui ouvrir les portes de son appartement situé dans un ghetto noir oublié de tous sauf des « camés », le minable et ringard Andrews, ancien voisin de la cité universitaire. Cet évangéliste fanatique qui ne vit que pour Dieu est d’une compagnie insupportable. Pour échapper à cet enfer et financer ses études supérieures toujours remises à plus tard car excessivement coûteuses Obi met la main sur un job minable, du gardiennage de nuit pour quelques malheureux dollars. Il ne fallait pas s’attendre à mieux sans la belle carte verte ! Ce boulot lui donne à peine les moyens de louer une sinistre chambre qui ignore l’existence de la lumière. Les doutes l’assaillent ; et si en dépit de tous ses efforts et quelques soient les résultats – pauvreté ou richesse -- , son exil aux USA ne justifiait pas le sacrifice de sa terre natale ?

 « Est-ce que le plus gros des succès matériels pouvait justifier la solitude et la frustration qui règnent dans ce pays, et les dégâts psychologiques inévitablement causés par cette frustration, cette solitude gigantesque ? Mais n’était-ce pas pire chez nous ? Est-ce que le manque d’opportunités ne produisait pas aussi son lot d’instabilités psychologiques, de frustrations mortelles ? Comment pouvait-on faire un choix rationnel ? », pp. 220 et 221

Des interrogations qui assaillent tout autant son ancienne copine de Lagos, Ego, qui a eu la chance d’épouser le fortuné nigérian Ezendu, ambitieux et réputé chirurgien d’Oakland. En dépit de ses safaris quotidiens dans les luxueux magasins des riches banlieues, elle ne supporte plus ni sa terre d’accueil ni ses nouveaux concitoyens au racisme latent. Son opinion est scellée, le rêve américain est une illusion  pour les africains ; le melting pot, une vaste escroquerie ! 

« Quand je lui demandais où elle travaillait, son visage s’assombrit.

 _ J’ai arrêté de travailler il y a plus de six mois, et je ne veux plus retravailler dans ce pays, me dit-elle en colère. ussitôt que j’avais quitté le bureau, les gens se mettaient tous à parler de moi. Dès que je rentrais, ils se taisaient et me regardaient. Je passais pour une folle. Quand je m’adressais à quelqu’un, la personne faisait semblant de ne pas avoir entendu. Moi, je sais bien qu’ils entendaient tout ce que je disais. Tout ce qu’ils voulaient, c’était me mettre mal à l’aise. Une fois, lors d’une réunion, quelqu’un m’a demandé d’où je venais. Je lui dis que j’étais nigériane, et il dit «  c’est où ce bled ? ». Il faisait comme s’il n’avait jamais entendu parler du Nigeria. Un autre a dit que, vu le nom, ça devait être quelque part au Mexique, et ils se sont tous mis à rire. », pp. 170 et 171.

Un jugement bien sombre que n’est pas loin de faire sien Obi. Toutefois il lui est impossible de faire marche-arrière. Et peut-être est-ce dans l’acceptation de cette impasse et de cette fatalité que se trouve le secret de l’intégration. Il lui faut exclure de son champ mental, de son imaginaire le Nigeria ou du moins l’apprécier différemment. Il ne doit plus vivre en marge de l’Amérique mais l’intégrer pleinement.

« Même si je vivais à l’intérieur de ce pays, j’étais jusqu’à ces jours resté sur les bords ; cette année qui venait de passer, je ne l’avais pas vraiment vécue en Amérique mais dans une sorte de pays à mi-chemin ; j’avais mené comme une existence satellite autour de la réalité, fortement reliée au mode de vie américain par le travail, la monnaie, les magasins et la télévision. Maintenant, même si dans un sens je serais toujours coupé de cette existence, même si je me sentirais toujours plus nigérian qu’américain, il fallait que je me batte pour me faire une place à l’intérieur ; il fallait que je trouve un moyen d’être à la fois détaché de ce grand pays, et une partie de lui. », p. 268. 

Le conte du squatter est un brillant tableau des déboires, des frustrations, des peurs et des espoirs qui assaillent les migrants dont le cœur balance entre le pays natal et la terre d’accueil. Servi par une écriture limpide qui traduit à merveille le regard fataliste, désabusé et ironique d’Obi, le narrateur, le roman est une réussite que le lecteur s’accapare et lit d’une seule traite. Certes il y a quelques incohérences dans la construction chronologique probablement à mettre sur le compte d’une première œuvre, mais cela n’entache en rien sa qualité intrinsèque.

 

oguineike.jpg Ike Oguine, Le conte du squatter, 2000, Actes Sud, 2005, 274 p.

**** Kane Abdoulaye Elimane, Les magiciens de Badagor.

kaneabdoulayeelimanelesmagiciensdebagador.jpgL’écrivain Abdoulaye Elimane Kane est né en 1941 au Mali. Après des études supérieures de philosophie, il est nommé professeur dans cette même discipline à l’université de Dakar puis ministre de la culture. Son œuvre est pénétrée de la pensée de Cheikh Hamidou Kane, notamment sur les apports du modernisme occidental dans les cultures africaines et du rôle de la tradition sur l’encadrement d’une société africaine en perpétuelle évolution. L’auteur fait sienne l’interrogation tenue par son illustre paire, « Est-ce que ce que nous avons perdu, vaut ce que nous avons gagné ? » (L’aventure Ambiguë).

Avec Les magiciens de Badagor, le modernisme qui fait tanguer des habitudes bien assises est matérialisé par la technologie de pointe qu’est l’ordinateur. Dans un Dakar contemporain, trois brillants et distingués jeunes hommes et amis de longue date (Pathé, Latyr et Gata) sortis de Polytechnique (Canada) et travaillant dans le même cabinet d’architecture – le plus réputé de la capitale –, mettent un terme à leur association : Pathé s’est décidé à consacrer tous ses efforts à la seule recherche. La plupart du temps retiré dans son cabinet de travail ou bien dans son bureau d’appartement, il s’isole de manière inquiétante de ses compagnons et de sa petite amie Nafi. Seuls lui importe son travail et son ordinateur qu’il considère moins comme une machine froide, entrelacs de circuits, qu’un être à part entière doué de facultés merveilleuses. Cette subjugation s’accentue démesurément et de façon inquiétante à partir des premiers troubles de sa mémoire ; des amnésies qui sont amenées à être de plus en plus fréquentes et sévères. L’ordinateur se faisant indispensable par ses mémoires intégrées, la machine devient dès lors la précieuse prothèse suppléant les infirmités de Pathé.

 « L’acquisition de ce multimédia avait été sa plus grande fierté. L’idée qu’il aurait pu ne pas en posséder lui inspirait autant de peur que celle de le perdre. Ce « Machin-Tout » était vraiment bien nommé par ses amis Latyr et Gata. Plus qu’un fourre-tout cet ordinateur faisait office de prothèse mentale dans le désordre relatif de ses rapports avec les objets. Il le chérissait, lui parlait, le grondait ou le complimentait selon les circonstances. Il connaissait toute son anatomie, pouvait reconnaître le crépitement de ses organes parmi des dizaines d’autres spécimens d’ordinateurs. Son « Machin-Tout » avait une vie, une physionomie, un souffle, des manières qui régulaient son humeur quotidienne. Aucun de ses caprices, de sa force, de ses faiblesses, de son orgueil de robot bien dressé, aucunes de ses velléités d’indépendance, de son ironie insidieuses s’exerçant notamment par le biais de renvois de questions à leur auteur, rien de cela ne le laissait indifférent. Il vivait avec ce compagnon tantôt comme avec un ami, tantôt comme un être qui lui ravissait une partie de son territoire, voire de son être intime », pp. 55 et 56.

Bien que se sachant malade Pathé refuse de se soigner avec sérieux dépensant toutes ses forces dans son travail, y compris quand le sorcier de Badagor, Gallo, illustre faiseur de pluie, lui propose ses savoirs pour remédier à la maladie. Pathé le rationnel n’a de considération que pour le modernisme et le technologique. Les pratiques traditionnelles ne sont que désuétudes, illogismes et folklores.

 « Un jour, à sa grande surprise, il reçut une lettre transcrite en alphabet latin mais dans la langue pulaar. Il demanda à Gata de la lui traduire. Elle provenait de Gallo le magicien de Badagor. (…) Il était au courant de la rechute de Pathé et de son hospitalisation. Il le plaisanta sur sa croyance sans bornes à la médecine moderne, celles des hôpitaux, et jugeait ce comportement fanatique et révélateur du degré d’asservissement des diplômés africains à l’égard de l’Europe. (…) Gallo lui annonçait, par ailleurs, qu’il était toujours disposé à l’aider à guérir les troubles de la mémoire qui l’affligeaient », pp. 123 et 124. 

Devant tant d’obstination suicidaire et de fascination macabre pour l’ordinateur, Nafi délaissée quitte Pathé pour une destination inconnue avec les codes informatiques qui permettent d’accéder aux dossiers cadenassés dans la mémoire de la machine. Le jeune homme n’a d’autres choix que de partir à sa recherche avec ses amis, moins pour retrouver son amour que de rendre à nouveau accessible son ordinateur. A cette fin il devra se rendre dans un lieu chargé de mystères, « La cité aux sept portes », semblant provenir d’un des Contes des milles et une nuits et dont le maître, guide spirituel attirant à lui des milliers d’adeptes, a épousé Nafi. Dans cet univers parallèle mystérieux et spirituel elle donnera une dernière chance à Pathé de sauver sa vie et leur amour de rationalisme suicidaire.

  

Modernité, technologie, rationalité et individualité d’une part, tradition, spiritualité et communauté d’autre part, ces deux univers doivent être solubles dans une même entité. Dans le cas contraire, l’Afrique et les Africains seront les grands perdants ; seules les croyances dans les « ismes » se feront gouvernail d’un continent à la dérive : rationalisme, matérialisme, individualisme et corporatisme avec son cortège d’ « autismes » et de séparatismes.

Abdoulaye Elimane Kane réussit à nous délivrer ce message sans redondances avec des personnages crédibles et attachants dans un déroulement romanesque qui ne manque pas d’intérêts. Voici donc un roman au style frais et limpide qui mérite l’attention.

kaneabdoulayeelimane.bmpKane Abdoulaye Elimane, Les magicien de Badagor, Editions Sépia, 1996, 184 p.

**** Beah Ishmael, Le chemin parcouru, Mémoires d’un enfant soldat.

beahishmaellecheminparcouru.jpg« Tant que tu vis tu peux espérer des jours meilleurs », p.74.  

En principe seules les oeuvres romanesques sont chroniquées dans de ce blog. Cependant il est judicieux de faire exception à la règle avec le témoignage de Bea Ishmael sur sa condition d’enfant soldat pendant le terrible conflit sierra-léonais des années 90, sa confession apportant en effet un éclairage des plus précieux sur un thème largement repris par les écrivains à l’exemple d’Emmanuel Dongala et son Johnny chien méchant.

Dans son récit où se succèdent les allers-retours entre le passé heureux et innocent d’avant guerre, sa condition d’enfant soldat à la fois monstre sanguinaire et victime, et enfin sa renaissance dans les camps de L’UNICEF, se dessine un des tableaux les plus sombres et dramatiques de notre histoire contemporaine, celui des enfants recrutés comme mercenaires. 

Comme tous les autres enfants de son âge Ishmael, douze ans, mène une vie d’insouciance fait d’école et de musique en compagnie de son frère et de ses amis, ses aînés d’une année. Les bruits de la guerre qui enflamme l’est de pays ne leur sont qu’échos lointains et sans conséquences ; un sentiment partagé par la plupart des villageois alentours. Dès lors, quand le conflit embrase leur région, c’est avec incrédulité que les habitants s’enfuient, persuadés que tout redeviendra à la normale dans quelques jours. Mais déjà les premiers crimes marquent de leur encre d’épouvantes les esprits et les corps : à jamais Ishmael se souviendra de cette mère s’enfuyant avec accroché dans son dos le cadavre sanguinolent de son nouveau-né souriant.

« La dernière victime qu’on a vue ce soir-là était une femme portant son bébé sur son dos. Du sang coulait le long de sa robe et laissait une trace derrière elle. L’enfant avait été tué alors qu’elle s’enfuyait. Heureusement pour la mère, les balles n’avaient pas traversé le corps du bébé. La mère s’est arrêtée devant nous, s’est assise par terre et a détaché l’enfant. C’était une fillette. Les yeux grands ouverts, un sourire innocent figé sur ses lèvres. On voyait les balles dépasser de son corps, qui commençait à gonfler. La mère s’accrochait à sa petite fille et la berçait. Elle était trop malheureuse pour pleurer. », pp. 22 et 23.

Privée de familles et de proches, la petite troupe d’amis meurtris ne trouve son salut que dans la fuite : quatre mois de marche hasardeuse pour s’éloigner le plus possible des bruits de canons. Dans leur périple les accompagnent la soif et la faim. Difficile de trouver de l’aide dans les villages traversés : soit ils ont été désertés ou bien les habitants effrayés par les rumeurs d’enfants soldats les traquent comme des tueurs potentiels.

« Plusieurs fois, nous nous sommes retrouvés encerclés par des hommes (villageois) armés de machettes, déterminés à nous tuer jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que nous n’étions que des enfants fuyant la guerre. Parfois, je fixais la lame des machettes en pensant à la douleur qu’elles pouvaient causer. D’autres fois, j’avais tellement faim et j’étais tellement fatigué que je m’en fichais. Dans les villages surpeuplés où nous nous arrêtions de temps à autre pour passer la nuit, les hommes nous tenaient à l’œil. Quand nous allions nous laver la figure à la rivière, les femmes prenaient leurs enfants dans leurs bras et se hâtaient de rentrer. », p.78.

Des rumeurs d’enfants soldats qui se révèlent être l’atroce vérité : égaré et seul à la suite d’une énième fuite à bâton rompu dans la brousse puis d’un long mois solitaire dans la forêt, Ishmael est repéré et enrégimenté avec d’autres gosses de son âge dans l’armée. Pendant deux ans, drogué, affamé, abruti par le sang et les films de guerre, il combat le RUF, mouvement rebelle comprenant aussi dans ses rangs de jeunes tueurs à peine adolescents utilisés aux mêmes fins : tuer, torturer, violer et piller sans faire la différence entre les combattants et les civils. De villages martyrs en fosses communes, Ishmael devient rapidement un enfant soldat des plus redoutables.

« Non seulement mon esprit avait craqué au cours de la première tuerie, mais il avait aussi cessé de tenir des comptes et d’avoir des remords, apparemment du moins. Après avoir mangé et pris la drogue, nous montions la garde pendant que les adultes se reposaient un peu. Je me postais souvent en sentinelle avec Alhaji et nous comptions les secondes pour savoir combien de temps nous mettions à enlever un chargeur vide et le remplacer.

_ Un jour, je me ferais un village à moi tout seul, comme Rambo, m’a-t-il dit une fois en souriant, ravi de l’objectif qu’il s’était fixé.

_ J’aimerais bien avoir un bazooka comme ceux de « Commando ». Ce serait beau ai-je répondu.

Nous avons éclaté de rire. », pp. 164 et 165.

Il n’est pas question ici de détailler le long cortège des horreurs commises par le narrateur. Du reste, jamais dans son témoignage n’est exposée une surenchère complaisante. Seul ressort chez lui le souci de sensibiliser le lecteur aux ignominies commises par ces enfants assassins, si cela est possible un tant soit peu, et de lui faire prendre conscience de l’intensité des crimes commis contre tout entendement.

Une fois l’auteur sorti de cet enfer de deux ans grâce à l’UNICEF, une certitude s’impose : la résurrection à l’innocence de ces enfants est impossible, les plaies sont bien trop profondes. Et si leur réinsertion dans la vie civile est indispensable bien sûr, encore nécessite-t-elle un travail de désintoxication de plusieurs années dans des camps de rééducation où lentement l’auteur réussit à se débarrasser de son addiction aux drogues et à la violence. Etape après étape, il apprend à se reconstruire et à reprendre une vie normale… du moins jusqu’à ce que telle une métastase la guerre avec son contingent d’enfants soldats ne rejoignent la capitale et n’y sème la terreur. De peur d’être reconnu et tué ou bien d’être réquisitionné comme soldat, Ishmael fuit à nouveau, d’abord en Guinée puis aux Etats-Unis où il a la chance d’être recueilli.

Le chemin parcouru est un document saisissant dont il est impossible de sortir indemne. Fort heureusement gratifié d’un succès mondial, ce témoignage représente une arme sans compromission contre la pratique barbare du recours aux enfants soldats dans les conflits modernes. Prévenons toutefois que certains passages d’une grande cruauté peuvent rendre la lecture extrêmement éprouvante.

beahishmaellecheminparcouru.bmpBeah Ishmael, Le chemin parcouru, Mémoires d’un enfant soldat, coll. Témoignage, Pocket, Presses de la Cité, 2008, 313 p.  




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Hervé

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