Ballades et escales en littérature africaine

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sept 2009
**** Tchak Sami, « La fête des masques ».
Posté dans Tchak Sami, _ TOGO _ par Hervé à 5:52 | 6 réponses »

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Sami Tchak a vu le jour en 1960 au Togo, pays où la démocratie relève encore du miracle. Après des études de philosophie, il quitte son pays et obtient un doctorat en sociologie à la faculté de la Sorbonne à Paris. La prostitution, son thème de recherche doctoral et d’essais ainsi que la localisation de ses études _ son laboratoire en quelque sorte _ l’Amérique latine, sont deux données essentielles à la compréhension de ce roman original et fort qu’est La fête des masques en raison de la violence qui les lie. Cette œuvre est faite d’un déluge de fureurs inouïes ( les âmes sensibles ou puritaines devront passer leur chemin ) matérialisé dans une sexualité avilissante et assassine bien plus dégradante que celle de la vénalité du corps meurtri devenu chose salie par son locataire de quelques minutes. Une violence qui est démultipliée par son cadre d’évolution, une dictature fasciste d’une république bannière d’Amérique latine. La frénésie se fait jour quand Carlos, homme fortuné, honore son rendez-vous chez une femme de condition extrêmement modeste, Alberta, qui désire à tout prix rencontrer un époux qui ne l’aimerait pas simplement pour son sexe salivant. Quel bonheur si celui-ci acceptait en outre d’être un bon père pour Antonio son fils. La rencontre se révèle dramatique pour Alberta mais rédemptrice pour Carlos. En raison d’interprétations délirantes des paroles, des gestes, des attitudes de la jeune femme, Carlos l’assassine sauvagement. Entomologiste dégoûté et émerveillé par ce cadavre tout à la fois sauvagerie décadente et placidité sereine, le meurtrier trouve dès lors un sens à sa vie qui par ce renouveau doit finir en apothéose, mourir. Sa mort lui est devenue providentielle. A Antonio, ce fils compréhensif devant le sacrifice de sa mère, Carlos explique les raisons de son crime qui s’enracinent dans un passé familial fait de violences, d’humiliations, de perversités. Jeune adolescent efféminé au corps délicieusement ambigu, Carlos était devenu la chose de sa sœur Carla qui par sa beauté extraordinaire avait attiré à elle les hommes les plus puissants mais aussi les plus barbares de la dictature militaire. Telle une araignée aux jeux pervers, elle jouissait à jeter son frère dans les filets des potentats qui faisaient de lui l’objet de leurs délires sexuels dans laquelle se vautrait cette sœur maléfique à qui sa famille devait son salut social outrageusement dégénérescent. A la faveur du meurtre d’Alberta il tue enfin symboliquement Carla. C’est à Antonio de lui rendre sa liberté, le tuer à son tour. Le récit est propice à un malaise qui enveloppe le lecteur tout au long de la lecture :

 « Carlos s’approcha du cadavre. _ répète ce que tu m’a dit Alberta ! Il leva la main et la rabattit avec une extrême violence sur le visage inerte, les yeux toujours clôt. _ On a perdu sa langue maintenant, hein Alberta ? On a perdu sa langue, ma mignonne ? Il frappa encore et encore. Soudain son sexe se dressa, plus raide que jamais. Il voulu encore la frapper, mais sa main resta en l’air, alors que son phallus pérorait : _ Napoléon était petit mais il a rempli le trou de l’histoire. Carlos trembla, le corps commençait à le répugner, mais il ne pouvait pas désobéir à son phallus. Et c’est alors qu’il se produisit un miracle : après cet acte, Carlos se sentit heureux, très heureux, comme dans un rêve. »

Ces passages éprouvants sont ponctués de situations grotesques, surréalistes, heureusement légères qui font penser à l’irrésistible roman Moi et Lui de Alberto Moravia. La fête des masques n’est pas seulement le tableau de la folie d’un homme. Avec ce destin torturé, Sami Tchak dépeint l’élite d’une dictature à la violence implacable et délirante faite de viols à l’encontre d’un peuple réduit à la misère mais dont des individualités pourraient tomber à leur tour dans la perversité si l’occasion leur prenait de gravir les échelons. Il en est ainsi du père de Carlos, homme détestable. L’inceste, le travestissement, le sadomasochisme est cette relation entretenue entre cette élite sauvage et le peuple miséreux. Le regard pessimiste de Sami Tchark sur cette société violente propre aux dictatures criminelles ne souffre aucune concession. Sa lecture sexuelle du monde qui fait désordre dans une littérature africaine plutôt frileuse sur ce thème est entièrement assumée. La fête des masques est un roman iconoclaste remarquable.


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6 réponses:

  1. ferrand hervé écrit:

    Bonjour à toi monsieur le jeune enseignant. Quel beau métier ! Cela me fait penser à de doux souvenirs.
    Voilà un gros problème : les difficultés de diffusion des romans africains sur le continent noir, qui plus est quand ils ont été publiés en France : leur coût est exorbitant sur le marché local quand on les trouve. Que de pierres d’achoppement à la diffusion d’une culture littéraire qui vous appartient et vous concerne en premier lieu ! Espérons que des temps meilleurs viennent. Toutefois il faut se méfier de la soi-disante « raison » économique.

  2. ferrand hervé écrit:

    Bonsoir Sapao.
    J’aime beaucoup cette expression, « danseur de littérature ».
    Je ne sais pas si je suis un bon danseur de la litterature africaine, mais ce que j’espère c’est que ce blog fasse mieux connaître les romans africains et leurs auteurs et donne bien sûr envie de les lire. Si c’est le cas, je suis un lecteur heureu !

  3. sapao écrit:

    je voudrais en imitant tes pas de danse devenir un bon danseur de littérature comme toi.

  4. sapao écrit:

    Bonjour cher ainé,
    je n’ai pas encore lu tes romans parce que introuvables à libreville au Gabon où je suis enseignant. Mais bientôt la faute sera effacée. Puisque je me lance le défi de dévorer tous tes romans;

  5. Merci beaucoup, Monsieur, pour vos encouragements.
    J’espère faire au mieux afin que la littérature africaine soit mise plus en avant qu’elle ne l’est.
    Je reconnais toutefois que ce blog est bien modeste. Mais nul effort n’est vain.
    J’espère que vous continuierez à faire part de vos critiques.
    Je n’ai lu qu’un seul livre de M. Tchak Sami et déjà je suis assuré que c’est un grand écrivain à la plume écérée originale.
    Amicalement.
    Ferrand Hervé

  6. Un roman remarquable, en fettet, dans son écriture. mais je reste persuadé que Hermina est le roman le plus moderne que Sami Tchak ait écrit à ce jour; pour le reste, son oeuvre n’est pas terminé, alors… Herminaa porté à son summum la technique élaborée dans Place des fêtes, celle de la citation de titres, technique qu’un Mabanckou admettra avoir utilisé, plus tard, pour écrire son succulent Verre Cassé. Ces remarques, évidemment, n’engagent que le critique littéraire en moi.
    Joli blog, continuez votre travail pour le bien des lettres africaines, que très peu de gens défendent encore aujourd’hui, préférant les noyer dans une fumeuse littérature mondiale, comme si être africain c’est ne pas faire partie, déjà, du Monde.

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