Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

10
fév 2010
*** Adam Shafi Adam, Les girofliers de Zanzibar.
Posté dans Adam Shafi Adam, _ TANZANIE / ZANZIBAR _ par Hervé à 7:03 | 3 réponses »

adamshafiadamlesgirofliersdezanzibar.jpgLe roman en question, Les girofliers de Zanzibar, fait partie des classiques de la littérature africaine à double titre : il est l’ouvrage de référence pour tout un peuple, celui du Zanzibar, en cela qu’il témoigne sur un ton hagiographique de la chute du sultanat, régime esclavagiste, par la révolution de 1963, menée par les masses laborieuses qui conduisit à l’instauration de la République Populaire du Zanzibar ; un état indépendant qui fusionnera en 1964 avec la Tanzanie. Livre de chevet des écoliers de cette nation, l’œuvre de Adam Shafi Adam incarne la mystique révolutionnaire populaire et pour cette raison rayonne bien au-delà des frontières de la Tanzanie. Second élément qui fait de cet écrit un classique littéraire africain, la langue retenue par l’écrivain : le swahili. Ce choix n’est pas bien sûr dû seulement à la nationalité de l’auteur ; ancien protectorat britannique, Adam Safi Adam aurait pu utiliser l’Anglais ce qui lui aurait donné probablement un plus large lectorat. En recourant au swahili, l’écrivain se fait militant : les girofliers de Zanzibar est publié dans les années 70 (1978), année pendant lesquelles l’Etat de Tanzanie mène une politique de « swahilisation » intense afin que cette langue devienne le ciment des divers peuples qui fondent cette nation et rejeter ainsi un passé de soumissions féodales et coloniales. Le lecteur ne doit donc pas perdre de vue qu’il pénètre une œuvre d’opinion délibérément engagée et partiale ; spécificités qui comme nous le verrons plus tard ont des incidences notables et sur le style et sur la forme romanesque. A la veille de la révolution, sur l’étendue sans fin du domaine féodal de Fouad, maître brutal, cynique et concupiscent, travaillent des dizaines d’esclaves (le terme de serf serait certainement mieux approprié). Parmi eux la vieille Kijakazi née sur ces terres de douleurs, qui y travaille depuis son enfance, est dévouée dans l’adoration à son maître qui pourtant ne cesse de l’humilier et de la violenter. Cette femme porte en elle le symbole d’un ordre établi depuis plusieurs siècles qui a contaminé et piégé les esprits d’un grand nombre de ces exploités, tout particulièrement les générations anciennes pour qui leur état de soumission est dans l’ordre naturel des choses : le propriétaire ordonne, l’esclave s’exécute au propre comme au figuré. Mais avec le temps, les plus jeunes des compagnons d’infortune de Kajakazi commencent à douter de la légitimité de leur état de servitude : la société foncièrement inégalitaire est-elle vraiment le fruit d’une distribution naturelle _ voire divine _ des rôles attachés à chaque être humain et se transmettant de génération à génération ad vitam aeternam ? Possédés par le doute, certains d’entre eux, dont Vouaï, sont sensibles aux échos des rumeurs qui leur parviennent des villes : un parti révolutionnaire clandestin mené par de jeunes hommes éduqués condamne cette organisation féodale et se tient prêt à qui veut l’entendre à lutter par tous les moyens contre le sultanat et l’esclavage ; des fermes coopératives reposant sur l’égalité entre tous les travailleurs doivent au reste remplacer les domaines seigneuriaux. Certes Vouaï comme ses congénères peu instruits ne comprennent pas toujours le sens de ces mots, de ces projets, mais peu importe, le parti est là pour pallier à ces insuffisances ; ce qui compte pour eux c’est que cette étrange nationalisation des terres, concept abscons synonyme de libération, se fasse et cela au plus vite. La révolution a lieu une nuit de 1963 : le sultanat est renversé dans le sang et avec lui l’ordre ancien. Progressivement les terres de Fouad, ses animaux, ses outils de travail sont confisqués au nom du peuple. Couard, haineux, impitoyable, celui-ci déverse sa colère sur Kajakazi qui pourtant n’a de cesse de plaindre son maître si honteusement traité par ces jeunes freluquets révisionnistes de l’ordonnancement naturel du monde. Il est vrai que la vieille n’a pas encore réalisé les vertus de la Révolution qui met fin à son état d’exploitée ; mais est-ce possible par un esprit modelé par et dans l’asservissement séculaire ? L’enthousiasme de l’écrivain qui transparaît tout au long de ce roman historique donne une lecture rythmée qui pourrait-être agréable si le style n’était pas aussi inintéressant. Sa pauvreté est flagrante dans la première partie qui prend pieds dans la gestion de l’exploitation féodale au quotidien ; le vocabulaire est désespérément disetteux, la phraséologie sempiternellement la même. Traits que renforce l’obstination de l’auteur à se faire pédagogue ce qui tant à exaspérer le lecteur. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que cet ouvrage est l’une des pierres angulaires des lettres Tanzaniennes et un classique de la littérature swahilie. Pour ces raisons, il convient de prendre en intérêt ce roman. Au demeurant, il est possible que la pauvreté du style provienne d’une traduction approximative : passer du swahili au français n’est assurément pas chose aisée. Il est utile ici de citer les réflexions faites par Alain Ricard, grand spécialiste des littératures africaines, dans une interview accordée à Africulture, en avril 2009, au sujet des difficultés de traduire des romans de langues africaines vernaculaires. :

  •    « Beaucoup de gens ont traduit des textes africains, par volontarisme bienveillant, voire tiers-mondiste, mais il faut bien admettre que les résultats sont parfois catastrophiques. Il est difficile de trouver de bons traducteurs kiswahili / français. Il faut quand même vivre un certain temps avec les gens, partager suffisamment leur vie pour ressentir les choses au-delà de la langue. Rares sont aujourd’hui les chercheurs à demeurer longtemps en Afrique. Pour « habiter » une langue, il faut avoir traduit une multitude de textes allant de la littérature aux chansons, lire ce qu’écrivent les intellectuels qui s’expriment dans cette langue, interroger leur pensée. Or, c’est de moins en moins le cas aujourd’hui par rapport aux langues africaines. En France, on fait comme si on avait tout compris ! Il y a une sorte d’aplatissement colossal de la réalité africaine qui fait que l’on passe à côté de choses essentielles. »   

En dépit des incomplétudes stylistiques qui dénaturent la qualité du roman, Les Girofliers de Zanzibar n’en reste pas moins une œuvre qu’il est utile de lire afin de mieux cerner l’histoire de cet archipel qui pour une fois n’est pas saisi dans un fardeau d’orientalisme déplacé.

  

Adam Shafi Adam, Les girofliers de Zanzibar, Le Serpent à Plumes, coll. Motifs, 1998, 216 p. 1ère éd. 1978.

                     

                                               

    


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3 réponses:

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  3. Florence écrit:

    Bonjour,

    Je suis agréablement surprise de trouver un commentaire au sujet du roman (et de sa traduction en français par Jean-Pierre Richard pour ne pas le citer) de Shafi Adam Shafi, Kasri ya Mwinyi Fuad, Les girofliers de Zanzibar.
    En revanche, je trouve désolants les commentaires sur le supposé style de l’auteur ou du traducteur. Lisez-vous en swahili? Connaissez-vous la littérature en swahili, avez-vous fait attention à la chronologie de cette littérature, à la date de publication de ce roman, date à laquelle peu de romans (en swahili) au sens où nous l’entendons en Europe étaient déjà édités? Avez-vous lu d’autres oeuvres auxquelles comparer celle-là et avez-vous lu le texte original en regard de la traduction?
    D’autre part, pourquoi citer Alain Ricard, certes grand ponte des littératures Africaines, mais guère traducteur plutôt que d’interroger le traducteur de l’oeuvre? D’autant plus qu’à ma connaissance il n’existe que trois traductions de romans du swahili au français (dont une datant de cette année!), pourraient-elles être si mauvaises? Pourquoi alors seraient-elles publiées? Quand bien même elles seraient catastrophiques, elles ont le mérite d’exister quand on sait que traduire ce type de texte demeure plus que tout un véritable casse-tête.

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