Ballades et escales en littérature africaine

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19
avr 2010
**** Ken Bugul, Mes hommes à moi.
Posté dans Ken Bugul, _ SENEGAL _ par Hervé à 10:51 | 6 réponses »

kenbugulmeshommesmoi.jpgComme il a été vu dans une chronique précédente, Riwan ou le chemin de sable est un roman important de la littérature africaine francophone en raison notamment de l’acception singulière donnée par Ken Bugul au statut de la femme africaine. Certains critiques y ont perçu les échos d’un féminisme faisant la part belle au culturalisme. Peut-être vaudrait-il mieux y entendre la voix singulière d’une femme qui aspire à un renouveau par un retour à une spiritualité s’abreuvant à des traditions mises trop tôt entre parenthèse et parfois même dénigrées. Dans Mes hommes à moi, Ken Bugul poursuit sa réflexion sur son statut de femme tant dans son cadre sociologique que dans celui de son intimité, à travers son double, le destin de Dior. Dans cette perspective, cette-dernière, femme de soixante ans apparemment libérée, prospecte les tenants et aboutissants de l’éducation qu’elle a reçue jeune fille, déterminismes essentiels à son existence de femme africaine. Cadencée aux pas quasi militaire de l’école républicaine d’une France paternaliste faussement universelle et égalitaire, en particulier entre les sexes, l’éducation qu’elle y a reçue n’a pas été un instrument d’émancipation. Jeune africaine privée du contre-poids de la tradition qu’auraient pu lui transmettre des parents malheureusement absents, Dior s’est trouvée démunie face aux valeurs occidentales assénées avec violence par une école à la solde du colonisateur. Alors que, selon Dior, avant l’arrivée des blancs sa communauté matriarcale accordait une grande indépendance à la femme, cette même communauté s’est muée en société patriarcale sous les coups de butoir d’une France qui chez faisait de l’homme la valeur étalon. L’émancipation soi-disant accordée aux africaines n’a été en réalité que tromperie. Pour les plus chanceuses les repères des traditions séculaires ont amorti, du moins dans une certaine mesure, la violence du séisme, tout particulièrement chez celles appartenant à des castes. Chez Dior, jeune fille qui devait s’assumer seule, ce déracinement culturel violent eut des effets traumatiques considérables, notamment dans ses rapports avec les hommes ; frigide, jamais elle n’a pu avoir une relation de confiance avec ceux-ci. Elle les appréciait seulement comme objet de soumission. Seul un homme qui aurait possédé à la fois les traits de son défunt père à la grande sagesse et ceux de son frère cadet, homme qui lui était assujetti, aurait pu la satisfaire ; chose impossible. Dior se livre à cette introspection dans un  PMU des plus banal à Paris, près de la place Léon Blum, où elle a ses habitudes quand elle vient en France. Il faut dire que le tango, musique de fond permanente, la tranquilise et la désinhibe. Qui plus est les habitués du bar ne cessent de l’interloquer. Dans son imaginaire, elle leur attribue des vies sinon hors du commun du moins se distinguant de l’ombrageuse banalité Quel sont donc les secrets aventureux de M. Pierre, homme de soixante-dix ans environ, qui attend devant la grille avant l’ouverture du bar, y prend des verres de vin en série et reste silencieux debout jusqu’à la fermeture, cérémoniel accompli quotidiennement depuis plusieurs décennies ? Et que dire de cette femme à la belle soixantaine, mutique, attablée tous les après-midis à prendre des notes dans ses petits carnets ? Serait-ce une romancière ou bien une poétesse ? Etrange aussi ce couple de retraités qui quotidiennement et pendant de longues heures s’adonne à des parties de belote où la femme ne cesse de maugréer. Mais sa déception est grande quand elle apprend de l’homme à la veste en cuir, un autre habitué des lieux et interlocuteur d’occasion, que l’existence de chacune de ces personnes a été marquée la plupart du temps du sceau de la banalité. Pire, loin d’avoir vécu des amours faits de partage et d’harmonie, leur vie de couple fut la plupart du temps soumission et désert sexuel. Décidément les promesses d’émancipation faites par l’ancienne mère patrie aux femmes, citoyennes ou indigènes des colonies, n’ont été que fictions trompeuses. Disons-le nous, Dans mes hommes à moi, Ken Bugul laboure de sa plume une terre, celle de l’émancipation de la femme, selon une géométrie qui déroutera un grand nombre de ses lecteurs. Ce ne sera pas la première ni assurément la dernière fois. Deux questions se posent inévitablement une fois la dernière page lue de ce très bon roman : quelle est la position de Ken Bugul face au culturalisme ?  N’existerait-il pas dans son univers des principes universels qui au-delà des réalités culturelles permettraient aux femmes d’accéder à une réelle émancipation ? A suivre.

  

Ken Bugul, Mes hommes à moi, Présence africaine, 2008, 252 p.


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6 réponses:

  1. Ferrand Hervé écrit:

    Bonsoir Fred… avec un peu de retard.
    Comment vas-tu ?
    Pour le roman de ken Bugul, je dois reconnaître qu’il est parfois un peu austère. Mais page après page l’auteur de dévoile de telle manière qu’on ne peut pas rester indifférent. Décidément cette femme merveilleuse suit un chemin original qu’elle entend tracer à sa manière dans la mesure de ses choix. Félicitations !
    A propos du roman de Florent Couao-zotti, un bon moment de détente t’attend. Ca serait dommage de passer à côté !

  2. le Merydien écrit:

    Beau billet, mais la thématique me semble un peu ardue vu mon état d’esprit actuel. A noter, laurence Gavron dans son Boy Dakar utilise le nom de Ken Bugul pour le personnage clé d’une jeune aveugle. Je ne sais si c’est un hommage mais il y avait quelques indications à propos de ce choix me semble t’il. Bon, je retourne à la chronique du Couao Zotti, mais encore merci de l’avoir signalé et chroniqué, grace à toi je l’ai lu.

  3. Ferrand Hervé écrit:

    Salut Gangoueus.
    Ken Bugul nous réserve toujours des surprises. Il est vrai qu’elle met à rude épreuve son lecteur. Quoi que l’on en dise, elle fait partie de ces écrivains qui exigent de ses lecteurs un effort important d’introspection. Au reste, les positions marquées de l’écrivaine peuvent être assez dérangeantes ; je pense à certains courants féministes.
    C’est une balade des plus intéressantes à laquelle tu te destines.
    Bonne route !

  4. Gangoueus écrit:

    Voilà un ouvrage que j’ai acheté à sa parution, dont je reporte régulièrement la lecture. C’est que pour lire Ken Bugul, il faut se préparer. Sa lecture s’apparente à un combat de boxe (sur le plan de sa thématique) où l’auteur dans son corps à corps avec le lecteur fait preuve d’une endurance et d’une puissance hors pair.

    Le titre a dû m’effrayer également. Quelle auteure! Ton commentaire m’encourage à faire le pas. Après ma série congolaise, je repartirai à Dakar :o)

  5. Ferrand Hervé écrit:

    Bonjour Raphael.
    Ken Bugul a toujours eu un regard d’une très grande pertinence sur sa condition de femme africaine. Les points de vue qu’elle expose ici, prenant en compte son exemple _ c’est ainsi que je l’ai compris _, sont passionnants et particulièrement originaux et parfois même dérangeants. Une voix singulière d’une très grande pertinence.

  6. St-Ralph écrit:

    Joli billet qui donne envie de lire ce livre. Il est toujours intéressant d’avoir le point de vue des femmes sur « leur » liberté, « leur » émancipation. J’aime aussi leur regard sur les hommes.

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