Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

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Pepetela, Yaka.

17 juillet, 2011
Pepetela, _ ANGOLA _ | 2 réponses »

pepetelayaka.jpg« Ma bouche s’est ouverte définitivement, pareille à celle de l’enfant quand il naît, à la saveur de la terre mouillée », p. 112.

« Les hommes peuvent retarder la volonté des Dieux. Jamais l’éviter. Les héros sont toujours vaincus et, pire, humiliés par les Dieux. Et ici, il n’y a même pas de héros », p. 234.

Yaka ? Une statue ! Une face noire de bois dur des plus inquiétantes. Es-tu simple fiction née d’un imaginaire dramatiquement flamboyant, celle de Pepetela, cet écrivain hanté par sa terre angolaise ? Impossible ! Ta statuaire que dis-je ta divinité ne peut aucunement être création humaine. Tu es l’immanence d’un peuple noble et loyal, regard immémorial, installé sur tes territoires sans fins bien avant ces Blancs pitoyables qui seigneurs de papier se veulent tes maîtres ; maîtres de tes terres, maîtres de ton peuple. Tu souris ! Et oui, les tiens sont censés être populace de nègres abâtardis par la sauvagerie. Ils ont beau jeux de ripailler de leurs crimes ces Blancs, qu’ils dansent, qu’ils se repaissent de leurs massacres, car toi Yaka tu vois et tu souris. Un sourire narquois… tu sais que tout cela aura une fin… ta terre maternelle reprendra son destin et ton peuple avec. Ainsi le Portugais se veut libérateur de la soi-disant minable condition des indigènes ? Civilisation ? Rires ! Baratins criminels ! Il veut servir ses seuls intérêts. Qu’en dis-tu Yaka avec tes yeux moqueurs, tes grosses lèvres et ton nez en forme de patate ? Toujours silencieux… pourtant tu n’en penses pas moins vieux visage oblong aux fossettes striées. L’histoire des Blancs sur ta terre millénaire, tu la contemples dans toute sa médiocrité en la compagnie d’Alexandre Semedo qui te tient de son père, un prisonnier politique envoyé par la monarchie portugaise – il ne faisait pas bon d’être un républicain chez la mère patrie – dans cette grande prison angolaise à ciel ouvert. Quelle misère ! Pour compagnons, des criminels de droit commun. Ca te fait rire Yaka ? Alexandre n’a de cesse de te fixer. Jamais il n’a réussi à percer ton regard, ce regard posé sur sa famille, de son défunt père – les débuts de la colonisation – à ses arrières petits enfants – l’indépendance.

« Mon père l’aimait, c’était un souvenir de jeu. C’est pour ça qu’elle aussi a fait le voyage dans le chariot boer. On aurait dit qu’elle voyait tout. Une impression de ma mère, bien entendu. Mais j’ai hérité d’elle cette impression (…) J’ai fini  par savoir qu’elle est Yaka, d’un peuple qui vit près de la frontière nord. Comment cette statue, du nord profond à échouer à Moçamedes ou à Capangombe, tout à fait au sud, c’est un mystère qu’elle seule peut expliquer. J’attends qu’elle me le dise, mais rien. Toute ma vie, j’ai essayé de parler avec elle ; quand j’étais enfant, elle était ma confidente, ensuite j’ai été moins proche, convaincu qu’elle ne s’ouvrirait pas, jusqu’à ce que j’insiste de nouveau auprès d’elle. Muette, toujours muette, elle parle avec ses yeux de verre. Je sens de plus en plus qu’elle me parle. Mais je ne comprends pas », pp. 33 et 35.

Tu contemples intriguant avec ton sourire lippu ce pauvre Alexandre s’ennuyer avec ce père amer dans la boutique familiale, bouis-bouis où s’entasse le tout-venant. Y attendre le chaland souvent trop rare ; y entendre les perpétuelles rumeurs sur des soi-disant révoltes sanguinaires d’indigènes aux regards incendiaires d’où darde la vengeance ; assister par témoins interposés aux massacres des autochtones par les colons assoiffés de nouvelles terres et de têtes de bétail ; contempler aussi la dure vie des Blancs, sujets de seconde catégorie de sa majesté royale d’outre-mer : toujours se battre pour survivre, pour s’enrichir et faire fortune… heureusement qu’il y a le mensonge, l’arrogance, les femmes – tant pis pour les bâtards mulâtres -, l’alcool et… les esclaves. Et puis la politique est toujours là pour embraser les esprits et les cœurs avinés : monarchie, République, Salazar… pff tout pour agiter les esprits ! Sans oublier ces histoires du quotidien qui soulèvent les rires : te souviens-tu Yaka du mort qui faisait preuve d’une vitalité remarquable ? Ca les a bien fait rire ces noceurs des tavernes.

« Une autre nouvelle courait : que, le matin suivant, les voisines et les bigotes de l’église s’étaient refusées à laver et à habiller Ernesto Tavares. Pas à cause de l’origine de sa mort ( en pleine copulation ), mais parce que le phallus surpris en érection par la mort demeurait comme une sagaie défiant les vents du temps. C’était les amis qui l’avaient rasé, lavé et habillé, en essayant de ne pas toucher le membre en érection, ce qui avait rendu assez difficile l’enfilage du pantalon du costume noir. On lui avait croisait les bras non sur la poitrine, comme on le fait toujours, mais sur le phallus, pour dissimuler le volume pointu qui saillait du pantalon. Et c’était comme ça que l’agent en douane Ernesto allait se faire enterrer, en costume noir, son visage jeune et pâle dans les cheveux blancs de ses soixante ans, ses mains enlaçant l’essence de sa vie », p. 23.

Et tu continues à avoir cet air moqueur. Il serait presque contagieux s’il ne contemplait pas tant de rivières de sang.

« … les Mucabai, on les anéantis en leur retirant leur bétail. Ce sont nos instructions (militaires). Ils peuvent rester en vie, mais sans leurs bœufs ils ne sont rien, ils perdent leur fierté. Les mettre dans la situation des Cuissis du désert, qu’ils méprisent, parce qu’il n’ont pas de bétail, ce sont des esclaves vagabonds. Ca met fin à leur race », p. 29.

Mais tu le sais, de tels outrages ont une fin ; qu’est-ce quelques décennies d’occupation sur des siècles de liberté. Les esprits sont éternels et vengeurs. Regardes comme ils se vengent de Xandinho, le petit fils d’Alexandre ton compagnon d’infortune, un fonctionnaire dans l’administration coloniale et meurtrier implacable.

« Car tout ce que l’on a fait de mal dans le pays c’est à cause du système, en plus il y a eu des Noirs qui ont été mêlés à ça et les zombies maintenant se cachaient les yeux avec leurs mains, dissimulant leurs rires de plus en plus forts. Ils ont arrêté le fra-fra-fra de leur papillonnement, on n’entendait plus que les rires qui éclataient dans la nuit, mêlés aux claquements des chaînes et aux grincements des fers, des rires grinçants de rage, et Xandinho a sauté soudain du lit ; les yeux exorbités ce qui a poussé Alice à allumer la lumière et dans la lumière les ombres se sont dissoutes un peu mais elles restaient là, il pouvait les voir contre le mur, riant, se doublant et se dédoublant à nouveau, arrête, arrête et dis-moi ce qui se passe, a crié Alice, mais il était debout sur le lit, les jambes écartées, montrant le mur du doigt et criant ne me condamnez pas, ne me condamnez pas, vous qui avez déjà été condamnés, arrête Xandinho, arrête, sa femme lui secouait le bras mais il avait une force et un équilibre démesurés, et elle est restée pratiquement suspendue à son bras tendu qui ne fléchissait même pas un peu, jusqu’à ce qu’il saute du lit, qu’il courre vers l’armoire d’où il a sorti un poignard qu’il a pointé sur sa poitrine, criant si vous voulez, je vous prouve que je ne suis pas coupable, je m’enfonce le poignard dans la poitrine et si je ne meurs pas c’est que vous ne pouvez pas me condamner, il a levé l’arme et c’est à ce moment que Alice a crié ce cri qui a fait trembler la maison », pp. 448 et 449.

Liberté ? Bienvenue à ces capitaines des terres lointaines et leur révolution des oeillets, l’indépendance sonne ! Et celle-ci sera celle de l’armée du peuple ! Entends-tu les chants de gloire des troupes révolutionnaires ? Oui bien sûr ! Ces chants tu les fais tiens. Tu sais que cette indépendance à la teinte rouge ne plaît pas à tes voisins. Peu importe, tu as foi dans la liberté… mais combien de millions de morts se profilent ? Les guerres civiles sont toujours les plus criminelles. Pour l’instant faisons la fête ! Alexandre Semedo se sent enfin revivre… à l’aube de sa mort… encore quelques heures… peu importe… il a enfin compris ton regard. Avant de nous quitter, Yaka, remercies veux-tu bien Pepetela : son écriture, son style, sa fougue, sa modestie, sa simplicité sont un ravissement, crois-moi. Je mettrais ma main à couper que lui aussi a enfin éclairci tes mystères. Salues les zombies et la mémoire de tes morts.

pepetela.jpgPepetela, Yaka, 1985, Editions Aden, Belgique, 2011, 508 p.

**** Agualusa José Eduardo, Le marchand de passés.

15 septembre, 2010
Agualusa Jose Eduardo, _ ANGOLA _ | 9 réponses »

agualisalemarchanddepasss.jpgAvec Le marchand de passés, José Eduardo Agualusa, écrivain angolais, nous livre un magnifique roman sur l’identité et le passé. Une quête identitaire ou plus prosaïquement le simple désir d’en avoir une nouvelle ; cela après un passé fait de confusions, de troubles et peut-être d’actes dont il vaut mieux cacher à jamais le nom de son auteur, ou plus simplement en changer car devenu ennuyeuse.

« Un nom peut-être une condamnation. Il en est qui entraînent leur porteur, comme les eaux boueuses d’un fleuve après les grandes pluies, et, si forte que soit la résistance, lui imposent un destin. D’autres, au contraire, sont comme des masques : trompeurs. La plupart, évidemment, n’ont aucun pouvoir. », p.38.

 Une nouvelle identité, un nouveau passé, voilà qui peut être extrêmement utile dans un Angola qui sort à peine d’une des guerres civiles les plus longues de cette seconde moitié du XXe siècle. Tout a été chamboulé, tout a été meurtri ; héros et gardien de la révolution il y a peu, traître et renégat vous voici maintenant. A celui qui désire se faire nouvel homme, à celle qui veut se faire une nouvelle virginité, rien de mieux que de pénétrer dans la vieille maison coloniale de Félix Ventura, bouquiniste de livres anciens et surtout artiste ciseleur du passé. Vous serez à nouveau enfanté : de nouveaux parents, de nouvelles sœurs, de nouveaux amis, de nouvelles professions, de nouvelles racines. L’ensemble agrémenté de lettres d’amour, de missives d’amis perdus, de photos de classe et de bien d’autres témoignages. Dire que Félix Ventura, albinos à l’âge respectable, est un faussaire serait médisance. Voyez en lui un artiste et pourquoi pas un écrivain :  

« Je pense que ce que je fais est une forme avancée de littérature. Moi aussi je crée des intrigues, j’invente des personnages, mais au lieu de les garder prisonnier dans un livre, je leur donne la vie, je les jette dans la réalité », p.55.

Un soir, un étranger, David Buchman, homme volubile aux manières bien étranges qui irritent l’albinos, demande à ce dernier de lui reconstituer un passé, de nouvelles perspectives pour son avenir. Hésitant, Félix accepte cependant, tout en sachant que cette fois-ci ne sera pas comme les autres. Et en effet, l’étranger se lance dans une quête folle autour du monde afin de trouver les preuves de l’existence de ses parents, ceux créés par l’imagination de l’artiste ciseleur. De créateur, Félix Ventura devient témoin. Ces scènes se déroulent sous le regard scrutateur du narrateur, un gecko tigré, compagnon involontaire de l’albinos. Par le passé – quand ? – lui aussi a eu une autre vie, celle d’un homme. Laquelle ? Il ne s’en souvient plus. Sa présence dans le quotidien complice de Ventura est ponctué de ses cris qui ressemblent étonnamment à des rires humains. Analyste, commentateur, philosophe, anachronisme, le gecko livre ses impressions, ses sentiments, toujours proches de son ami et confident, son distingué et un tant soit peu empesé hôte. Bien étrange que cet animal qui disserte sur l’identité de l’homme et la fragilité d’un passé tant aléatoire. José Eduardo Agualusa nous conte une bien mystérieuse et merveilleuse histoire où fantastique rime avec onirisme, où l’irréel de la narration fait écho à un passé devenu matière brute qu’un artisan de génie modèle suivant l’identité recherchée. La passé se rapproche ici des toiles surréalistes de Dali où la matière se fait visqueuse et liquide. Le gecko invite le lecteur dans des univers qui n’est pas sans faire penser à Haruki Murakami. Quête sur l’identité, le passé, la métamorphose, la réincarnation et l’illusion, Le marchand de passés est servi par une très belle écriture. Toutefois, on regrettera une fin trop abrupte et par trop engoncée dans une réalité historique qui décille trop violemment un lecteur jusque-là agréablement baladé dans des univers parallèles si lointains et si proches.

joseduardoagualusa.jpgAgualusa José Eduardo, Le marchand de passés, Métailié, 2010, 134 p.

**** Rui Manuel, Le Porc Epique.

28 mai, 2010
Rui Manuel, _ ANGOLA _ | 2 réponses »

ruimanuelleporcpic.jpgProfesseur de littérature, chroniqueur et juriste, Manuel Rui, né en 1941, est l’un des plus célèbres écrivains angolais. Intellectuel engagé, il puise ses matériaux littéraires dans la vie quotidienne de la société angolaise. Ce poète, romancier et essayiste est une figure littéraire importante dont l’aura va bien au-delà des frontières nationales. Dans Le Porc épique, écrit en 1982, Manuel Rui se lance dans une attaque en règle au ton ubuesque à l’encontre du régime politique instauré en Angola au lendemain de son indépendance obtenue dans le sang en 1975 contre l’impérialisme portugais. Dans un immeuble de Luanda, un locataire décide d’engraisser dans son appartement un cochon de lait et d’en faire l’objet d’un festin rabelaisien une fois que le mammifère malheureux sera devenu bien dodu. Il faut dire que le poisson frit accompagné de manioc que sa femme obtient comme toutes ses congénères dans les magasins du peuple après des heures d’attente dans des queues sans fin, est devenu une rengaine gustative insupportable. Un peu de nouveauté s’impose avec une bonne viande de cochon ! Mais voilà, dans cet immeuble organisé à l’image du pays, toute initiative privée est mal vue. Au risque d’être perçu comme un comportement bourgeois et ainsi dénoncé comme pro-impérialiste, l’élevage du cochon se doit d’être fait dans le secret absolu. Le comité des locataires, les miliciens et autres contrôleurs de l’immeuble doivent être tenus à l’écart. A ce jeu du chat et de la souris, les enfants font des miracles en détournant à leur profit trois des armes préférées du régime : la calomnie, la dénonciation et la peur bien sûr ; que le chef des locataires qui a  flairé une odeur porcine malodorante sur le pallier de l’appartement manifeste quelques velléités d’en référer à qui de droit, les brigands en herbe placardent dans le hall des affiches dénonçant le trafic des pots de confiture bulgare auquel s’adonnerait sa femme _ les pots étaient recherchés en raison de la rareté des verres _ pour que toute menace disparaisse. Mais rapidement une scission idéologique s’opère entre le père et les gamins : ces derniers se sont pris d’affection pour le cochon, baptisé Carnaval de la Victoire, et entendent bien que la bête en dépit de ses comportements bourgeois de gros mangeurs ne termine pas ses jours égorgé dans la baignoire. Dès lors se met en place toute une série de stratagèmes  pour sauver la bête. Nous l’aurons compris, Le Porc épique sous ses allures de court roman bon enfant est une énorme farce corrosive à l’encontre des autorités angolaises dont dans les années quatre-vingt, les modèles paranoïaques n’étaient autres que Cuba et les régimes soviétiques. Parodie du régime gouvernemental, Manuel Rui nous offre un bijou de dérision où il ne craint pas de s’attirer les foudres caudines des autorités, quand bien même il joue avec un des jours les plus importants du calendrier angolais, le carnaval de la victoire ! Mais la manifestation carnavalesque n’autorise-t-elle pas les parodies tant sociales que politiques ? Il est probable dans douter, les autorités marxistes angolaises n’étant pas connues pour leur humour débordant.                     

Rui Manuel, Le Porc épique, édition originale,1982, Dapper Littérature, 1999, 107 p. 

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