Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie '_ CAMEROUN _'


**** Tchoungui Elisabeth, Bamako Climax.

18 octobre, 2010
Tchoungui Elisabeth, _ CAMEROUN _ | 9 réponses »

tchounguielizabethbamakoclimax.jpgJournaliste franco-camerounaise et animatrice à la télévision française, Elizabeth Tchoungui a obtenu un succès littéraire remarqué avec son premier roman Je vous souhaite la pluie. Soyons certain que son deuxième opus, Bamako Climax, lui assure de nouvelles récompenses. Le personnage principal de cette œuvre, Céleste, enlumine de sa beauté spirituelle chaque page de l’écrit. Métisse de grande beauté, brillante et extrêmement sensible, elle irradie ceux qui ont le bonheur de goûter sa compagnie. Que de qualités pour cette jeune femme qui parcourt le monde pour y recueillir les confidences de ceux qui habitent des pays dits déshérités. Revenue de l’Inde, dans l’esprit de publier un livre, Céleste bien que n’étant pas mondaine ne boude pas pour autant les dîners parisiens d’élites ou de pseudo-élites artistiques. Amoureuse des contrastes et croyante dans l’humanité, elle refuse tout préjugé. Cueillir l’être pour ce qu’il est dans son essence, un être doué de vertus, pourrait être sa devise. Mais voilà, comme toute lumière, elle attire des personnes qui ne sont pas toujours dignes de sa devise. Elle va le constater à ses dépends chez deux hommes qu’elle aime, Elio son époux et Elliot son amant. Le premier est un Italien dont la judaïté imprègne le sang, spécificité identitaire vécue dans l’angoisse. Elio appartient à cette bourgeoise italienne de carton pâte pornographique qui a pour appendice politique et culturel la vulgate berlusconnienne, monceau de vulgarités télégéniques aux neurones affreusement atrophiés. A peine marié à celle qui aurait pu le libérer de son apathie intellectuelle d’enfant gâté et le faire entrer de plein pied dans la vie d’un monde de vérités, il lui préfère la fuite dans la poitrine généreuse de sa maîtresse, créature sortie tout droit d’un soap brésilien. Elliot quant à lui semble être une personne plus conséquente que son concurrent et bellâtre italien. D’origine malienne, ayant goûté la misère tant de son pays de naissance que celui d’adoption, la France, il gravit avec une ténacité aveugle les échelles du pouvoir. Enfin conseiller aux affaires culturelles de la municipalité de Paris, il peut rayonner de sa toute puissance. La revanche sociale, voilà le moteur d’Elliot. Montrer à son père défunt qu’il doit être fier de son fils. Avancer, toujours avancer, quitte à écraser son prochain. Pour lui, l’amour est comme toutes sensibleries, un aveu de faiblesse. Qu’on se le dise, les puissants exècrent de tels sentiments. Elliot n’est rien d’autre qu’une noix de coco, un bounty. D’africain ne lui reste que sa couleur de peau. Nous sommes bien loin de la devise de Céleste. Et pourtant celle-ci va succomber aux charmes de cet ambitieux. Probablement croit-elle que derrière cette armure de froideur se cache une fragilité. Les amis de Céleste sont unanimes, ces deux hommes ne méritent pas leur amie. Chacun leur tour, en confession, ils prennent la parole et dénoncent les turpitudes que lui font subir ces deux ingrats. Ces deux-là ne comprennent pas que cette princesse nubienne est leur chance ; Céleste est la réponse à tous leurs maux qui s’enracinent dans leurs troubles identitaires. Vivre leur métissage, voilà la vérité. Ne plus cacher une partie d’eux-mêmes mais bien au contraire s’en enrichir. Désabusée, offensée, Céleste disparaît dans les terres africaines. Comprenant leur erreur, chacun de son côté, les deux égoïstes se lancent à sa poursuite dans une Afrique qui va leur révéler la vérité d’un monde d’une grande violence quand celui-ci se fait malheureusement exclusif de sa culture. Abusés, violentés, charmés, exténués, l’Afrique et à travers elle Céleste se fait la contemptrice des apparences des deux hommes, élus malgré eux d’une initiation qui les mènera à leurs limites, passage obligé d’une rédemption incertaine. Bamako Climax, à la fois recueil de confessions et roman d’aventure, est une ode au métissage : sans métissage, pas de compréhension ; sans métissage, pas de paix. Refuser son métissage c’est se mentir.

« L’enfant du ciel est métis, et n’en déplaise aux astres, aux racistes, aux peureux, aux oracles myopes, aux sorciers mal lunés, aux épurateurs ethniques, aux génocidaires, au philistins, aux croisés du troisième millénaire, aux bornés de toujours, sur les cendres des civilisations qui auront eu la faiblesse de se combattre, son règne adviendra », p. 402.

Voici donc un bon roman servi par une écriture concise, vive et rythmée, qui sait se faire soucieuse du détail. Dans un langage parfois cru, elle dessine chacun de ses personnages de façon si familière que l’on a l’impression qu’elle les a croisés, fréquentés et étudiés de près. Un autre atout de ce livre, c’est les nombreux rebondissements qui retiennent l’attention du lecteur, en particulier quand les deux mufles parcourant l’Afrique sahélienne sont confrontés  aux attentas d’un mouvement terroriste anti-occidental. Bamako Climax a la grande qualité d’unir l’intime et le public, le tout afin de mieux apprécier la fortune qu’est le métissage, grande cause de l’auteur. 

elizabethtchoungui.jpgTchoungui Elizabeth, Bamako Climax, Plon, 2010, 404 p.

**** Ebodé Eugène, Silikani.

19 septembre, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | 1 réponse »

ebodesilikani.jpg« L’émotion est nègre, la raison est hellène. » Les mots de Senghor repris dans Silikani expriment à merveille cette vie ô combien tumultueuse et reine de Douala cadencée aux pas des émotions les plus folles, les plus drôles, les plus irrationnelles, les plus fanatiques. Le premier volet de l’autofiction, La transmission, use de l’humour pour nous dessiner un panorama d’une Douala foisonnante et rebelle. Dans le second, La divine colère, l’écrivain continue à pointer du doigt cette effervescence émotive africaine mais la saisit dans sa nature inquiétante avec sa mystique tragique merveilleusement incarnée dans ses théâtres de joutes footbalistiques. Le troisième et dernier volet, Silikani, insiste toujours sur cette émotion qui cadence l’âme africaine, fait chalouper la raison. Ici, si elle se fait plus nostalgique, plus grave mais jamais mélancolique, elle s’exprime sur le ton de l’œcuménisme ; comment pourrait-il en être autrement puisque Eugène Ebodé emporte ses lecteurs dans la folie des musiques qui ont fait l’Afrique : celles des indépendances, celles des rebelles aux dictatures, celles certes moins téméraires mais toujours nobles qui endiablent les nuits sans fin des fêtards ivres de liberté et de permissivités réjouissantes dans un quotidien lourd de difficultés. Dans ce dernier volet le ton est plus grave : Chilane s’est suicidée. Elle était la fiancée d’Eugène. Depuis vingt ans à Marseille, il ne songeait plus du tout au mariage, certainement au grand désespoir de celle-ci. S’est-elle jetée sous un train car persuadée que son amant d’antan ne reviendrait plus la cueillir ? Eugène Ebodé respectant le choix de sa défunte promise lui rend un merveilleux hommage par la musique :

« En tisserand des hymnes de beauté, Richard Bona tricote une mélodie que j’aurais voulu que tes oreilles entendent. La voix cristalline de Bona s’élève, ample, comme un javelot dansant et frétillant dans les airs. Elle couvre ma douleur, l’entraîne à la fenêtre de l’aube pour mieux exprimer une interrogation qui fut la mienne et qui s’est éteinte comme une lampe où le kérosène a tari :

Suninga,

Muna nyango, ô suninga !

No tondi wa na guigna.

Autrement dit : « A quel moment de félicité te reverrai-je, ma petite fée ? A quel instant décoré aux lumières d’allégresse scellerons-nous nos rapprochements longtemps repoussés mais devenus pressants. Je t’aime éperdument (…). », p. 33.

Dans les faits, Chilane était plus la belle-fille de Magrita, la mère d’Eugène, que la fiancée de ce dernier. Elles étaient toujours ensemble à papoter, cuisiner, coudre. N’est-ce pas Magrita qui a tout fait pour que son fils accueille Chilane dans ses bras ? Certes Eugène était amoureux d’elle. Cependant, au grand désœuvrement du jeune homme sur le départ pour la France, la belle Silikani, la meilleure amie de sa promise, ne lui était pas indifférente. Pas seulement pour le désir de la posséder - envie réciproque -, mais aussi en raison de leur proximité d’esprit, de leur passion commune pour la musique. Chilane était une jeune fille posée, Silikani une fantasque volcanique à l’esprit vif et passionnel. Les yeux de Silikani s’enflammaient quand elle contait à Eugène sa rencontre avec Féla Kuti dans sa république rebelle, Kalakuta, à Lagos. Intense et sublime fut son extase quant le Libérateur s’est lancé pour elle seule dans un solo de saxophone alors que les « félinettes » possédées par la transe se nourrissaient de la semence de leur idole, de leur maître, de leur dieu. Silikani et Eugène n’avaient de cesse de se lancer dans des discussions enfiévrées sur les artistes africains : qui de Féla ou de Papa Groove – Manu Dibango – était le plus doué ? Papa Groove ne s’adressait-il pas plutôt à un public à la panse bien tendue tandis que le Félin au peuple des gagne-petit ? Que de danses et d’ivresses sur les pistes combles des maquis qui parsèment Douala. Mais le départ pour la France s’annonce. Eugène, après sa troisième tentative, réussit enfin son bac. Il est temps pour lui de continuer ses études en France, sans oublier selon les vœux de son oncle et la tradition familiale de construire sa petite Douala à Marseille. Bien des années plus tard, avec l’aide de Silikani, il satisfait cette promesse en honorant les rythmes universels de la musique africaine, don fait au monde, dans sa nouvelle patrie, la cité phocéenne.

ebodeeugene.jpgEbodé Eugène, Silikani, Gallimard, col. Continents Noires, 2006, 241.

**** Ebodé Eugène, La divine Colère.

5 septembre, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | Pas de réponses »

ebodeugneladivinecolre.jpgUne fois la dot de son père payée, il est temps pour Eugène de retrouver son quotidien fait d’école et de foot. Pour être franc le gamin a plutôt une préférence pour l’art du jonglage ; et tant pis si cette passion empiète largement sur les cours :

« A l’école, au début des dictées, tandis que les forts en thèmes, littéralement couchés sur leur feuille, nous empêchaient de zieuter et de copier leurs travaux, nous nous abandonnions aux rêveries et aux souvenirs ballonnés. Nous commencions des parties de football virtuel. Alors là, nous allions de roulades en passements de jambes, nous petit-pontions à loisir, mettions l’adversaire dans le vent salé du désespoir pour enfin lucarner le ballon et le mettre hors de portée des gardiens… »,  pp. 112 et 113.

Gardien : le poste de prédilection d’Eugène, véritable panthère dans les buts où il excelle. Très vite il joue dans les meilleurs clubs de Douala et abandonne peu à peu le lycée. Trois ans plus tard avec « La Dynamite », l’équipe de foot soutenue par les Bassas, il accède à la finale de la coupe junior du pays des crevettes. Les horizons les plus prometteurs lui sont enfin ouverts. A condition toutefois de remporter le match de tous les espoirs, de toutes les folies, la finale sacrée. L’affiche de cette joute footbalistique démultiplie l’enjeu et fait frémir le pays. D’ordinaire en Afrique comme dans d’autres terres de football, un match n’est pas simplement une confrontation sportive entre deux équipes de onze joueurs, c’est une lutte passionnelle et héroïque. Mais cette fois-ci les enjeux sont encore plus importants : voici annoncé un combat entre deux civilisations qui ont forgé le destin du pays : les musulmans du Nord – «  Les Dromadaires » – et les Chrétiens Bassas – « La Dynamite ». Et voilà que revient dans les esprits cette bataille légendaire où il y a des siècles l’invasion des Nordistes fut arrêtée par les Bantous. A écouter les mauvaises langues, si les Bassas étaient bien présents, ils se seraient montrés piètres guerriers. Que ces propos diffamatoires cesses ! La victoire éclatante de « La Dynamite » sur ces pauvres « Dromadaires » aux poils rêches prouvera que tous ces propos n’étaient que mensonges et calomnies. Aux joueurs de « La Dynamite » de remettre les pendules historiques à l’heure et de rendre la fierté à tout Bassa qui se respecte ! Une semaine avant le jour fatidique, les joueurs et le staff s’enferment dans un complexe, invraisemblable fortification, où sont peaufinés leur condition physique, les techniques de jeu et le mental. Les entraînements ont lieu en public à la plus grande joie d’un peuple de supporters passionné… trop passionné peut-être. Que de cris, que d’injures et surtout de menaces : une seule option pour leurs poulains, gagner ou mourir. La défaite est impensable. Vus comme des traîtres ils seraient mortellement châtiés. Et le premier sacrifié par la horde sauvage serait le gardien de but, Eugène le « vicieux bantou ».

« Espèces de fêlés ! Ramassis de faux guerriers ! Bande de vendus ! Vous allez encore baisser vos frocs au moment décisif… Avortons, cracheurs dans la soupe, on vous égorgera sales chimpanzés, on vous arrachera les poils du cul un à un. Vous serez les premiers Sudistes à donner la coupe aux Musulmans ? Maudit soit le jour où on vous a pondus ! », p. 145.

Vu le programme réservé en cas de défaite, mieux vaut ne pas décevoir ! La tension tant chez les dirigeants du club que chez les joueurs est à son zénith. Rien de doit-être négligé. Et surtout pas les fétiches. D’abord se prémunir des marabouts ennemis et ensuite « féticher » les adversaires. Pour les joueurs de « La Dynamite » se profile des délices à l’exotisme bien singulier : un bain de sang venant d’un généreux dromadaire sacrifié sur la pelouse et un banquet des parties bien crues de la victime de l’holocauste, y compris celles les moins alléchantes. La liste des autres plaisirs est bien longue. Les supporteurs sont aussi purifiés par un bain dans le fleuve Wouri. _Et pour ceux qui ne savent pas nager ? _Qu’ils apprennent vite ! Décidément une partie de football dans ce pays d’Afrique noire est bien plus qu’un match opposant Marseille au Paris-Saint-Germain, derby français qui prend ici les allures d’une partie d’oreillers entre demoiselles de bonnes familles ! Tout gravite autour de cette notion, la folie : la folie enthousiaste ; la folie destructrice ; la folie irrationnelle. Eugène Ebodé dépeint avec talent les versants heureux et nihilistes du football africain qui se retrouvent assurément dans le football Sud-Américain, mais probablement sans le particularisme ethnique ici en exergue. Dans ce maelström, l’enthousiasme d’Eugène tend à faire place à la perplexité et à la peur. Peu importe, les dès sont jetés : il est ici pour jouer et gagner ce maudit match ! Pour le deuxième volet des tribulations d’Eugène, le ton de La divine colère est plus grave que celui du premier, La transmission. Bien sûr le comique n’est pas oublié mais la furie qui peu à peu emporte tout sur son passage relativise les valeurs censées être altruistes du sport. Encore un bon roman à mettre à l’actif de l’écrivain camerounais.

ebodeeugene1.jpgEbodé Eugène, La divine colère, Continents Noirs, Gallimard, 2004, 228 p.

**** Ebodé Eugène, La transmission.

24 août, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | 2 réponses »

ebodeugnelatransmission.jpgEugène Ebodé, camerounais né en 1962, est de ces hommes aux talents multiples : la culture bien sûr – La transmission est le premier volet d’une trilogie romanesque –, le sport – il a été de la sélection nationale des lionceaux camerounais – ou encore la politique – il fut conseiller municipal. Il est l’antithèse de ce fameux proverbe qui a cours à Douala, « qui va à tâtons, va au bâton ». Des qualités que partage son personnage de fiction, le vieux malicieux Karl Kiribanga Ebodé, qui sur son lit de mort fait entendre ses dernières volontés à son fils, Eugène, l’adolescent passionné de football. « La transmission est donc une biographie » me diriez-vous ? Non, mais une auto-fiction avec des traits empruntés au réel comme souvent dans cet exercice. A l’instar de nombreux comparses avant lui, Karl quitte très jeune le village pour la ville mais aucunement dans l’idée qu’une fois l’argent dans la besace, il construira une hutte dans la brousse natale pour y terminer ses vieux jours entouré des siens. Cet homme animé d’une immense force intérieure et qui entend se faire par lui-même aura continuellement le souci de ne plus jamais revenir habiter au village avec ses vieilles balivernes de coutumes symboles d’un monde définitivement nécrosé. Pour cette nouvelle aventure, le vrai commencement de toute vie qui en vaut vraiment la peine, rien de mieux que la belle et indomptable ville portuaire de Douala dont il est follement passionné. Et ainsi commence un destin où tout est tempête, où rien n’est impossible à cet homme épris de liberté. Les conquêtes féminines se succèdent quand bien même est-il marié. Il est vrai que ses qualités de bretteurs des cuisses légères ne sont plus à prouver parmi la gente féminine qui le remercie avec de bons ragoûts de porc-épic. Karl a-t-il été un salaud durant sa vie ? Assurément, comme le constatera son fils Eugène, mais comme beaucoup de ses semblables, ni plus ni moins. A sa décharge, il s’est toujours montré héroïque dans des combats ô combien glorieux, ceux menés contre toutes sujétions faites à la liberté ; en premier lieu, pour le droit de son peuple, celui du pays des crevettes, à disposer de son destin. C’est ainsi qu’il luttera avec acharnement contre le pouvoir colonial et les débuts d’une république faussement indépendante. Durant cette époque épique, il se fera médecin de fortune pour les maquisards, notamment ceux qui combattirent pour la cause de Ruben. Avec la liberté nul compromis, à l’exemple du grand Mongo Béti. Toutes velléités la menaçant sont ses ennemies. Ce qui est le cas de la tradition, prédatrice selon lui des libertés individuelles. Ce faisant, refuser de payer la dot à ses beaux-parents et lancer un pied de nez à tout ces vieilles fredaines est pour Karl un acte de résistance. Mais des décennies ont passé. Sur son lit de mort, surprise cataclysmique pour tous ses proches, le révolté de toujours demande à Eugène, son fils, de payer la dot. Quelle mouche le pique donc ? Connaissant le malotru, les beaux-parents sont plus que dubitatifs :

«  _ Même chez les morts il veut encore nous torturer, c’est fort ! _ Oui, c’est lui tout craché. Le diable l’inspirait déjà ici, mais en enfer, Lucifer et lui doivent bien s’entendre approuva Grand-mère. Ils sont capables de nous entraîner dans une nouvelle farce à travers la naïveté d’un petit garçon (Eugène). Rien que pour nous emmerder ! Tout ça est fait pour nous tuer ! », p. 66.     

Etrange attitude en effet. Mais il semblerait que cette dernière doléance est moins celle d’un repentant que l’ultime manigance d’un père faite à un fils pour qui seul le foot importe. Karl, angoissé par cette génération fataliste qui préfère au grand soir le triste quotidien ponctué de rares loisirs, entend à ce que le paiement de sa dot soit le chemin initiatique qui conduira son rejeton dans un monde adulte épris de liberté. Dans les années cinquante et soixante, les combats de sa génération ont abouti à de grandes réalisations tant pour le peuple des crevettes que pour toute l’Afrique. Le temps est venu maintenant pour la jeunesse de ce début de XXIe siècle de reprendre le flambeau de la lutte. Ecriture percutante, style acéré, histoires d’individualités talentueuses mais aussi magnifiquement imparfaites, La transmission est une ode faite à tout un peuple, celui du pays des crevettes, le Cameroun, avec les succès et les ratés de son histoire. A l’image de ce vieux renard de Karl, la plume de l’écrivain sait se faire exubérante. Le style prend une cadence fièvreuse dès lors que le sujet abordé soulève les passions tant de l’auteur que du vieux coquin, personnages qui s’unissent bien souvent dans leurs exaltations. Ainsi en est-il des temps de rébellion ou encore de ce fol amour pour Douala et ses habitants.

  

« Enfant, mon père m’entraîna dans les gargotes du bord des routes où je m’empiffrais de beignets le matin et de soyas certains soirs. Nous allions surtout dans des lieux où les beignets se cuisinaient sous nos yeux. Celle que l’on voit partout à Douala est bien la vendeuse de beignets, la mamie malaka. Elle a généralement un formidable embonpoint, proportionnel à la grosse bassine derrière laquelle elle tente de dissimuler ses « jambonneaux » (…) Sous des restaurants de fortune ou en pleine rue, la vendeuse de makala est la vraie reine de la pleine rue. C’est autour d’elle que se nouent les échanges. C’est auprès d’elle qu’on saisit l’humeur de Douala… », p.102.

  

La transmission est un très beau roman générationnel où l’enthousiasme fait fi des regrets et mélancolies. Car comme n’a de cesse de le répéter Eugène Ebodé, les combats pour la liberté n’attendent pas. Et ils sont nombreux tant au pays des crevettes que dans toute l’Afrique.

  Ebodé Eugène, La transmission, Continents Noirs, Gallimard, 2002, 189 p.

***Bebey Francis, Le ministre et le griot.

15 mars, 2010
Bebey Francis, _ CAMEROUN _ | 2 réponses »

bebeyfrancisleministreetlegriot.jpgFrancis Bebey est né en 1929 à Douala au Cameroun et s’est éteint à Paris en 2001. Artiste aux talents multiples, son art consommé de la chanson lui assure une reconnaissance internationale. Plume alerte, la littérature lui offre une belle consécration avec son roman Le fils d’Agatha qui remporte le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire en 1968. Les poupées ashanti (1973) et Le roi Albert d’Effidi (1977) confirment le bon accueil qu’il reçoit tant chez le public qu’auprès des critiques. Dans son roman Le ministre et le griot publié en 1992, Francis Bebey se fait analyste des rapports entre l’Afrique d’avant le colonisation et celle des indépendances ; en particulier dans son organisation sociétale et des conséquences de celle-ci sur l’exercice du gouvernement. Dans la république fictionnelle du Kessebougou où les citoyens sont encartés dans l’unique parti, celui de l’Authenticité Nouvelle, Damba Diabaté, Premier Ministre, nomme à la tête du ministère des finances son ami d’enfance Kéita Dakouri. Les deux jeunes hommes issus des centres d’enseignements les plus illustres d’Europe et rompus aux principes de la gouvernance occidentale entendent bien appliquer leur savoir faire pour que leur jeune nation prenne le chemin de la modernité. Mais un obstacle à leur coopération, apparemment sans importance, contrarie leurs desseins de « bon en avant » national : la mère du ministre des finances, la noble Binta Diallo, refuse que Damba Diabaté assiste aux fiançailles de son fils Kéita Dakouri ; faire accueil et génuflexions à un Premier Ministre au sang sali par des ancêtres griots, condition ô combien misérable, ne peut qu’insulter sa dynastie princière et celle de son fils. Devant l’intransigeance hargneuse de sa mère qui menace de bouder la réception, évènement mondain majeur du pays, Kéita Dakouri fait machine arrière et s’entend avec son ami pour que celui-ci fasse prévaloir un déplacement en province dans le cadre de ses fonctions gouvernementales et ainsi légitimer son absence aux festivités. Il est de l’intérêt national que cette affaire ne soit pas ébruitée et que « radio-trottoir » ne s’en empare pour en faire un brûlot populiste. Malheureusement pour les deux comparses, « radio-trottoir » a un paire d’oreilles, une bouche et des jambes suffisamment aguerries qu’une fois la machine infernale en route toutes velléités pour l’arrêter sont vaines. Le petit peuple des quartiers pauvres embrase les rues des principales villes en dénonçant le système des castes qui régentait la vie de l’Africain d’avant les indépendances ; cet avilissement de la condition humaine n’a plus lieu d’être dans une nation se voulant moderne et où les citoyens sont censés égaux. La nation mise en péril, il est urgent pour les protagonistes de faire amende honorable et reconnaître que le « bon en avant » n’est pas seulement économique mais aussi culturel. Françis Bebey nous offre un roman de bonne facture. Il est à regretter cependant que Le ministre et le griot ne soit pas servi par une écriture ambitieuse ; le ton y est bien trop linéaire. Du reste, les digressions, souvent inutiles, donnent la mauvaise impression au lecteur d’assister à un cours professoral.

Bebey Francis, Le ministre et le griot, 1992, Ed. Sépia, 192 p. 

**** Effa Gaston-Paul, Voici le dernier jour du monde.

15 février, 2010
Effa Gaston-Paul, _ CAMEROUN _ | 2 réponses »

effavoiciledernier.jpgGaston-Paul Effa est né en 1965 à Yaoundé. Donné à des religieuses alsaciennes par son père, il étudie auprès d’elles pendant ses premières années au Cameroun. Après son secondaire fait en France, il poursuit des études de théologie et de philosophie en Lorraine, matière qu’il enseigne aujourd’hui dans un Lycée de Sarrebourg. Auteur de plusieurs romans, il reçoit en 1998 le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire pour son  oeuvre romanesque, . Voici le dernier jour du monde qui vient, paru en 2005, est un roman qui appartient à ces écrits qui ont pour thème commun l’auteur africain exilé depuis longtemps en terres occidentales qui s’interroge sur son identité africaine et sur ses rapports avec le continent de ses origines : est-il devenu une noix de coco, noire à l’extérieur, blanc à l’intérieur ? Peut-il encore penser l’Afrique en tant qu’Africain ? Confronté à ces interrogations existentielles, il décide de rendre visite à son ami d’enfance, Fabien, intellectuel revenu en Afrique après avoir mené un cursus universitaire brillant aux Etats-Unis. Sur place, seulement ému par les odeurs des cuisines qui lui rappellent son enfance au pays, l’écrivain se sent étranger. Il ne réussit pas à communier avec cette terre qu’il l’a vu naître. Simple spectateur, écoutant avec détachement son compagnon lui rendant compte des gangrènes qui affectent le bon gouvernement de cette nation, il éprouve les plus grandes difficultés à écarter cette réflexion lancinante tel le tic-tac épuisant d’une pendule : se sent-il concerné par les tourments de ce pays, le pays de ses origines ? Cette terre ne lui est-elle pas devenue étrangère ? Peut-il se risquer à des réflexions sur ce continent sans tomber dans les sempiternels clichés véhiculés en Occident ? Le destin tragique de Fabien qui entraîne irrépressiblement le sien le conduit peu à peu à des ressentis différents. Fabien en porte à faux avec le régime est embastillé ; de là commence une horrible déchéance et avec elle, la ruine d’un pays, d’un continent abandonné par Dieu aux prédateurs des enfers. Mais qu’on ne s’y trompe pas, moins celle de son compagnon d’enfance, c’est sa destinée dans ce maelström, lui l’écrivain, qui est dépeinte avec le recours constant à la première personne d’un singulier schizophrène : l’homme frappé par la sauvagerie, l’écrivain torturé dans son être par la bestialité. Car il s’agit bien de cela : savoir si son état d’écrivain forgé à la littérature humaniste française le protège de la barbarie d’autres tropiques ou du moins le prépare. Il va en faire la douloureuse et fatale expérience : aucunement. Jour après jour, à mesure que le continent tombe sous les fourches caudines d’un chaos qu’incarne ces enfants soldats, page après page l’écrivain plie devant telles horreurs et s’y fond. Navigant malgré lui sur le Radeau de la Méduse où a trouvé refuge l’humanité restante, risquant de sombrer à tout instant dans un océan de sang anthropophage, il décide d’en appeler au sacrifice salvateur. Mais les holocaustes de Fabien et de sa personne sont-ils suffisant pour se sauver ? La qualité thématique de cette œuvre et de son contenu est servie par une écriture sobre, très personnelle, qui retranscrit finement l’intime ; l’intimité du narrateur rattrapée et happée par la condition humaine

  

Effa Gaston-Paul, Voici le dernier jour du monde, Editions du Rocher, 210 p.,2005.

***Oyono F., « Une vie de boy ».

7 août, 2008
Oyono, Ferdinand, _ CAMEROUN _ | 22 réponses »

oyonofuneviedeboy.jpg 

Nous avons déjà croisé sur notre chemin Ferdinand Oyono, auteur du cinglant « Le vieux nègre et la médaille ». Dans ce récit, l’auteur faisait appel à ses talents humoristiques pour mieux décrier le colonialisme au quotidien. Avec « une vie de boy », l’humour n’est plus de mise à l’exception de rares situations. Comme pour le vieux nègre, Ferdinand Oyono nous invite dans ce court roman à assister à la bêtise consubstantielle au colonialisme et à ses représentants, cela grâce au témoignage d’une seule et simple personne, Joseph, le jeune boy du commandant. Cet enfant qui par son état dispose d’une place privilégiée, dépeint au jour le jour le portrait du club très fermé qu’est celui des blancs. Un clan décadent qui est gangrené par la suffisance, la jalousie, la cupidité, la concupiscence et le mépris, cela suivant leur place dans la hiérarchie des honneurs. Mais dès qu’il s’agit d’indigènes, les colons font front commun et se délectent d’un racisme omniprésent. Le malheur pour Joseph, le boy du commandant, est d’évoluer au milieu de cette engeance.

**** Nganang Patrice, « Temps de chien ».

7 août, 2008
Nganang Patrice, _ CAMEROUN _ | Pas de réponses »

nganangpatricetempsdechien.jpg 

Patrice Nganang, Camerounais, offre à ses lecteurs avec son roman « Temps de chien » un petit bijou qui par bonheur a été à plusieurs reprises récompensé. L’auteur, par le regard d’un chien, Mboudjak, brillant anthropologue canidé, décrit et critique la vie des habitants d’un quartier misérable de Yaoundé, Madagascar. Dans ce dessein, Patrice Nganang prend comme centre d’étude un estaminet minable « Le client est roi » dont le propriétaire est le maître violent et stupide de Mboudjak. L’animal savant porte un regard fataliste et sans concession sur les agissements des clients, grands buveurs devant l’éternel et archétypes d’une population abattue sous le poids de la misère économique qui la plonge dans un univers de superstitions où les mânes de la raison sont trop souvent dévoyées. Pris de nausée devant les perfidies, les lâchetés de ces « tueurs de temps », être un homme est pour Mboudjak une insulte la plus terrible que l’on pourrait lui faire. Les scènes de vie décrites sont croustillantes tout en étant parfois dramatiques. Les centres d’intérêt des habitués du « Client est roi » sont les femmes évidemment dont les commentaires à leur égard sont crus, graveleux, licencieux. D’ailleurs ces femmes jugent ses ivrognes comme des « dévoreurs de derrières ». Autre grand sujet de conversation, les rumeurs telles que celle d’un sorcier capable de faire disparaître les bangalas, autrement dit les sexes masculins. La politique prend une place particulière car les critiques acerbes contre le pouvoir de Biya sont très vite tues par le tenancier de peur d’être dénoncé. Ici, le lecteur devine que Patrice Nganang règle ses comptes avec le potentat. Ainsi, « Temps de chien » représente un tableau d’une merveilleuse précision sur la vie d’un quartier où les habitants sont abandonnés à leur sort et cela sans espoir d’une renaissance. Le roman est d’autant plus délectable que l’auteur emploie des expressions empruntées au quotidien des habitants de Yaoundé ; un mélange de français, d’anglais et de fang. « Temps de chien » est un roman impudent, malicieux, fataliste et précieux que le lecteur aurait tort d’ignorer. Avec « temps de chien », Patrice Nganang s’affirme comme une plume majeure de la littérature camerounaise pour notre plus grand plaisir.

***Mongo Beti, « Trop de soleil tue l’amour ».

7 août, 2008
Mongo Beti, _ CAMEROUN _ | Pas de réponses »

mongobetitropdesoleiltue.jpg 

“Trop de soleil tue l’amour” de Mongo Beti est un roman qui adopte un ton léger et parodique. Certes, comme dans chacune de ses œuvres, l’auteur dénonce le mirage des décolonisations mais cette fois avec une humeur moins revendicative. La trame de “Trop de soleil tue l’amour », comédie dramatique, gravite autour de Zam, un zig comme il y en a bien d’autres au kilomètre carré… Sauf que Zam exerce une profession dangereuse pour les potentats, le journalisme d’investigation. Au moment où le roman commence, Zan est beaucoup plus préoccupé par ses amours que par sa profession. En effet, Bébète ne pouvant plus supporter les insultes quotidiennes de celui-ci a disparu sans donner de ses nouvelles. Zan tente dès lors de la retrouver avec l’aide de son ami avocat, un homme bien mystérieux qui est l’un des rares à posséder une Mercedes, exception faite des membres importants de l’Etat…

**** Mongo Beti, « Remenber Ruben ».

7 août, 2008
Mongo Beti, _ CAMEROUN _ | Pas de réponses »

mongobetirumemberruben.jpg 

Avec « Remember Ruben », Mongo Beti nous fait partager sa lutte farouche contre tout colonialisme. Dans ce dessein, il emploie une écriture concentrée, féroce et sans concession. Le déclic de ce récit s’opère dans la rencontre de Abena, habitant du village Ekoumdoum et de Mor-Zamba, un étranger qui suscite la méfiance et le rejet des villageois. Unis par une forte amitié, les deux jeunes gens quittent le village. Mais, leurs routes vont emprunter des chemins sinueux qui les sépareront. Ainsi, Mor-Zamba, après avoir été raflé par les colons pour du travail obligatoire, échappe à ses joailliers et vient se dissimuler dans Kola-Kola, la ville noire, un bidonvilles qui entoure la principale cité blanche, Fort-Nègre. À l’abri des policiers, qui ne font que rarement des tournées dans Kola-Kola, Mor-Zamba d’un aspect naïf et rustre du campagnard qu’il est se voit petit à petit aspiré par l’agitation anticolonialiste et la guérilla urbaine. Tout comme ses compagnons de guerre, il vénère la tête pensante et le combattant extraordinaire du mouvement d’indépendantiste qui se révèle être Abena. Mongo Beti dénonce une nouvelle fois l’universalité du colonialisme. Toutefois, par une lecture entre les lignes, nous devinons que le champ d’action du roman est le Cameroun. En effet, avec le titre de son écrit, Ruben, l’auteur dédie officieusement ces pages au combattant indépendantiste et communiste qu’était Ruben Um-Nyobé. Ce dernier syndicaliste et responsable de l’UPC (mouvement communiste) mena des actions militaires contre le nouvel état soi-disant indépendantiste dirigé par « l’Ivrogne » c’est-à-dire le premier président du Cameroun, Ahidjo, soutenu par la France. En dépit de l’assassinat de Ruben um-Nyobé en 1958, l’UPC continuera sa lutte armée pendant de nombreuses années.

12

Lire, Voir, Ecouter... |
mespetitsmotspourtoi |
جولة... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hédonisme et Existentialisme
| Les mots de passage
| Ma vie litteraire