Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

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**** Tadjo Véronique, Loin de mon père.

24 décembre, 2010
Tadjo Veronique, _ COTE D'IVOIRE _ | 2 réponses »

tadjoveroniqueloindemonpre1.jpg« J’ai l’impression d’être à deux pas de toi, et pourtant un gouffre nous sépare », p. 11.

  

Son père est mort. Nina qui avait déjà perdu sa mère, une française venue s’installer à Abidjan pour le bien de la carrière de son époux rencontré lors des études à Paris, doit se rendre dans une Côte d’Ivoire qui lui est depuis longtemps étrangère pour assister aux obsèques. Impossible de déroger à l’obligation, son absence serait une offense faite à cette famille ivoirienne qu’elle connaît si peu. D’ailleurs ce père aimant et juste, un des premiers médecins ivoiriens et haut fonctionnaire de la République, ne les a-t-il pas, elle et sa sœur Gabrielle, menées sur le bon chemin de la raison à la lumière d’une éducation occidentale. Non que les traditions africaines fussent moquées, mais pour un intellectuel, il était préférable de voir ses enfants évoluer dans un univers moderne, celui des temps présents et à venir. Du moins le pense-t-elle. Arrivée sur sa terre native, elle prend la mesure de l’écart qui la sépare de ses personnes qui l’accueillent et se disent ses parents : des tantes aux souvenirs plus ou moins précis, des cousins pour la plupart bien trop lointains et d’autres qui n’ont d’affiliation  que le village et la tradition : « Elle avait atterri  sur une scène de théâtre où les acteurs principaux manquaient et où le décor ne correspondait plus à rien », p. 19. Justement pour décor, l’Abidjan qui s’offre à elle est si différente de celle de ses souvenirs : une ville chaleureuse, gaie où il faisait si bon vivre. La guerre civile est passée par là : au-delà d’un quotidien faussement ordinaire, les réfugiés se massent dans des baraquements de guingois, fourmilière du chômage, des tensions et des rumeurs. Aucun réconfort ni repos à attendre non plus dans la concession qui est investie par une foule rassemblée pour l’organisation des obsèques qui ne laisse nulle place à l’improvisation et au court terme : les funérailles exigent des jours de préparations et parfois même des semaines ainsi qu’un ordonnancement quasi militaire :

 « Au cours de la réunion, les moindres détails des cérémonies à venir furent passés en revue. Plusieurs groupes se formèrent spontanément : comité accueil, comité transport, comité restauration et vaisselle, comité location des chaises et des marquises, comité sécurité et autres. Des volontaires proposèrent de s’occuper des arrangements floraux et de la décoration. Chacun avait une tâche spécifique. Un trésorier fut désigné. Son rôle était d’encaisser les dons en espèces qu’il devait soigneusement répertorier dans un grand cahier en précisant bien les montants, les noms, les dates, etc. Même chose pour les dons en nature qui, depuis l’annonce du décès, avaient déjà commencé à arriver. Une équipe fut chargée de les réceptionner et de les répartir selon les besoins journaliers. Il fallait en effet nourrir les nombreuses personnes qui logeaient dans la maison… », pp. 25 et 26.

Touchée par cette solidarité africaine mais aussi débordée, Nina s’isole dans la chambre du défunt afin de se retrouver mais aussi pour communier avec le disparu ; une pièce qui va se révéler coffre-fort à secrets d’une vie d’un père qui se montre toute autre de celle dont elle croyait connaître. Rationnel qu’il était dans les apparences, un manuel de sorcellerie montre sa grande superstition. Des factures et des lettres attestent d’un grand endettement provenant de la rémunération d’un marabout qui contre magie sonnante lui promettait de retrouver un poste de haut fonctionnaire après son bannissement.

 « Nina referma le livre (traité de sorcellerie). C’était sinistre. Elle aurait voulu croire que cet ouvrage se trouvait dans le tiroir par hasard. Mais les pages écornées révélaient qu’il avait été consulté maintes fois. Des larmes lui montèrent aux yeux. Dans quel monde son père a-t-il vécu ? Elle compris qu’ils avaient été séparés l’un de l’autre par une distance bien plus grande que des milliers de kilomètres entre eux », p. 69.

Et que dire des enfants inconnus d’elle d’un père qui a entretenu plusieurs maîtresses ? A l’instar de cette élite qui a fait les indépendances, bien que pétri de culture occidentale il n’a pas pu échapper aux traditions de sa terre africaine, ici la polygamie et les croyances locales. Peut-être cela explique-t-il les longues journées de sa mère enfermée dans une chambre faite studio de musique pour l’occasion où elle travaillait son piano. Peut-être que ceci est aussi à l’origine de la fugue définitive de Gabrielle alors adolescente et qui a fait de Nina une enfant unique. D’ailleurs sa sœur rebelle acceptera-t-elle de venir pour une dernière fois saluer le défunt ? En face d’une réalité que Nina ignorait et qui fait de son père un homme bien différent de celui de son quotidien, de ses souvenirs et de son imaginaire, elle ne juge pas bien qu’étant bien sûr troublée. Aucune leçon de morale en l’occurrence. D’ailleurs le faire serait condamner des frères et des sœurs aucunement responsables. Ne ressort-il pas qui plus est de ce passé caché une satisfaction, celle que de la mort naît la vie, une nouvelle famille en l’occurrence ?

  

Dans un style simple et limpide faisant la part belle aux phrases courtes, l’immersion du lecteur dans le monde  feutré de Nina – autobiographie ? – fait de celui-ci le voyeur complice et confident ; complicité avec un écrivain qui partage un univers introspectif avec pudeur où  la tradition, les origines, le métissage, la place de la femme, sont évoqués non sans gravité mais toujours soucieux du refus de toute dramatique. Loin de mon père est un roman magnifique d’une grande sensibilité dans lequel il est si bon de s’abandonner et de partager cette preuve d’humanité.

(Cf.Le précieux commentaire de mon ami Gangoueus http://gangoueus.blogspot.com/2010/09/veronique-tadjo-loin-de-mon-pere.html)  

tadjoveronique.bmpTadjo Véronique, Loin de mon père, Actes Sud, 2010, 189 p.

**** Koffi Kwahulé, Village Fou ou Les déconnards.

7 décembre, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | Pas de réponses »

koffikwahulvillagefououlesdconnards.jpgKoffi Kwahulè fait parti des grands écrivains africains. Babyface est indubitablement un chef d’œuvre et son second roman, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, un bijou rythmé par un jazz tour à tour angoissé – anxiété de la solitude du co-narrateur délivré par le suicide – et capharnaüm frénétique – la folie d’un village où les clefs musicales se font anarchie ubuesque et nihiliste. Cette œuvre trouve sa source originelle dans une pièce de théâtre, Village fou ou Les déconnards , écrite par Kwahulé quelques années plus tôt : s’y retrouvent d’une part le co-narrateur suicidaire et visionnaire cloîtré dans une chambre de bonne à Paris ayant pour interlocuteur un magnétophone et d’autre part, ce village de fous, pardon de déconnards, Afrique indomptable aux origines fantasques. Cette pièce a probablement été reprise afin de donner au nouvel écrit un plus fort échos dramatique et irrationnel, une  claustrophobie insupportable : en l’occurrence, dans le roman, les confessions d’une platitude désespérante de la concierge de l’hôtel particulier sur ses maux juridiques avec son voisin sont d’une efficacité désarmante. Dans la pièce, Koffi Kwahulé insiste sur les rapports des africains partis en Europe avec une Afrique originelle isntinctive (fantasmée ?) qui se dérobe progressivement à leur raison et plus généralement à toute rationalité, du moins celle occidentale. C’est ainsi que le narrateur perdu, déraciné dans sa chambrette, s’adressant dans un soliloque aux soubassements fragiles au future locataire – l’autre co-narrateur -, livre ses dernières confessions sur une Afrique qui dorénavant lui échappe, coupé qu’il est de celle-ci ; sa seule compagne étant sa « pute » d’asthme qui par ses tortures lui assène les dernières aspérités d’une existence dérisoire et asphyxiante.       

« Je suis descendu (La chambre était au sixième étage) pour m’informer à son sujet auprès de la concierge. Elle me parla de Monsieur (c’est le mot qu’elle avait employé), en termes plutôt flatteurs. « Il était étudiant ». Elle insista sur sa gentillesse, la propreté « comme une jeune fille », crut-elle bon de préciser, et la discrétion de Monsieur. Sur sa solitude aussi. « Il pouvait rester des semaines entières là-haut sans descendre ». Voilà pourquoi lorsque Monsieur ne s’était pas montré pendant plus de deux semaines elle ne s’était pas inquiétée, « jusqu’à ce que le téléphone sonne et qu’on m’annonce que Monsieur ne rentrera plus ; ça faisait treize jours qu’il s’était jeté sous le métro une nuit. C’était le dernier métro. La télévision l’avait annoncé, mais je ne pensais pas que s’était Monsieur… Il a pris soin de tout ranger avant de partir. C’était quelqu’un de bien vous savez », p. 15 et 16.

Quel contraste stupéfiant avec les habitants de ce village africain, Djimi : à la solitude, au désespoir, à la complainte, à la souffrance, à la sobriété résignée, aux échos mortifères, la vie des villageois est bouillonnante, déraisonnable, rebelle à tout ordre établi ; une violence à la destruction étrangement régénératrice ; un identitaire qui fait fi des bonnes manières des soi-disant civilisés :

 « Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards. Le village-fou, tel est l’autre nom de Djimi. Ah Djimi ! Si vous allez jouer au football chez eux et que vous gagnez le match ils vous frappent, si vous faites match nul il vous frappent, et même s’ils le gagnent ils vous frappent quand même. Du coup plus personne n’ose jouer chez eux. Même la sous-préfecture et au tribunal du chef-lieu, on refuse désormais d’avoir affaire à eux ; l’administration a tiré un trait sur eux et ne juge plus leurs palabres. Il y en a trop ! Je suis même sûr qu’à l’heure où je te parle, ils sont en train de se casser la gueule au pays », p. 17.

Djimi, irrespectueux, permissif, ne serait-il pas cette Afrique d’antan avant les compromissions, avant les convenances de toutes bonnes gouvernances dites civilisées que lui ont imposées les colons et reprises par les élites africaines ? Djimi semble bien être ce dernier village, pôle de résistance par les contorsions de ses corps qui ignore la soumission. Rien n’y fait, quelque soit les manœuvres de sape l’Afrique connaîtra toujours ce noyau essentiel, son essence originelle qui se dérobera à toutes contingences soi-disant raisonnables. Djimi est le mouvement perpétuel du corporel endiablé ! Et pour les Africains qui choisissent un autre chemin, celui de la seule raison ignorante de toute émotion à la manière de ceux partis en occident, la schizophrénie les guette. La solitude les emprisonne et les tue. Devenus étrangers chez les leurs en Afrique, dépersonnalisés, leur mort n’est qu’un fait divers parmi les autres, rien de plus. La vie au pays continue sans aucuns états d’âme.

« Ca doit être terrible de mourir à l’étranger. C’est comme si on n’avait jamais vécu. Parce que un étranger c’est quelqu’un qui accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’une maison ; c’est quelqu’un qui attend de vivre… », p. 42.

« Village fou ou Les déconnards » est un magnifique texte percutant, intriguant. Quelle pertinence ! Voilà une tragi-comédie dans laquelle l’auteur exprime sa vision d’une Afrique dédoublée ; un dualisme, une diachronie que le continent ne réussit pas à intégrer dans une seule identité culturelle dynamique. C’est une œuvre précieuse qui ne peut que ravir les amoureux d’un style délié qui sait se faire tantôt retenu tantôt fougueux.

  koffikwahul.jpgKoffi Kwahulé, Village fou ou les déconnards, Editions Acora, coll. Théâtre, 2000, 60 p.

**** Koffi Kwahulé, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps.

29 août, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | 2 réponses »

koffikwahulmonsieurki1.jpgKoffi Kwahulé, homme de lettres reconnu pour ses pièces de théâtre, a fait une très belle première entrée sur la scène romanesque, en 2006, avec Babyface, ouvrage magique où le fantasme le dispute à la déraison, où la folie froide martèle les languissantes passions. Dans son second opus, Monsieur Ki, l’absurde est le personnage roi qui régente, si cela est possible, l’univers fermé d’un immeuble parisien occupé par un jeune locataire africain et sa concierge, ainsi que celui d’un village d’Afrique où vivent des « déconneurs » ayant pour ordonnances coutumières la « déconnade ». Quel lien entre les deux univers si ce n’est la rupture de la réalité ? Tout simplement une bande magnétique. Reprenons le fil de l’histoire… dans la mesure d’un possible et d’une réalité torturée à souhait par l’écrivain. Le narrateur, un jeune homme du continent noir, a ainsi posé ses valises dans une minuscule et suffocante chambre d’un hôtel particulier situé près de la rue de la Roquette. Il y fait la découverte d’une bande magnétique abandonnée par le locataire précédent, lui-même africain. Intrigué par ce personnage, le narrateur engoncé dans sa politesse cherche à en savoir plus et entreprend à cet effet des va-et-vient chez la concierge, grosse femme volubile d’un esprit serviable qui l’occasion faisant le larron, prend à témoin son jeune hôte des harcèlements juridiques que lui fait souffrir son voisin en Ardèche. Improbable, n’est-ce pas ? Se succèdent dans ce roman des extraits de la bande son, les monologues du narrateur-témoin et les conversations que ce dernier entretient avec la concierge. Sur l’enregistrement, une voix jeune, africaine assurément, épuisée par l’asthme, y décrit la vie d’un village habité par des « déconneurs », des rebelles aux convenances et à la bienséance, amoureux de la déraison « déjantée » et irrémédiablement violents envers leurs prochains.                        

« Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. A moins d’un kilomètre. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards, de timbrés, de dingues, de fous, d’irrécupérables. Village-fou, tel est l’autre nom de Djimi., p. 20.

La voix de la bande sonore s’adresse à un certain Monsieur Ki, un imperturbable silencieux. On se demande d’ailleurs si celui-ci existe vraiment ou s’il n’est pas né de l’esprit peut-être malade du confesseur. Les paroles de l’asthmatique ne visaient-elles pas plutôt le futur locataire de la mansarde, celui-là même qui nous narre cette histoire ? Voici de nombreuses interrogations face auxquelles l’écrivain se fait bien mystérieux. Si au moins la concierge avait l’heureuse initiative de se faire compagne de la simplicité, le lecteur en serait rasséréné tout comme notre narrateur. Mais pas du tout ! Le roman est parsemé de rapports faisant état des embrouillaminis juridiques venant du harcèlement que fait subir à la concierge son voisin d’Ardèche ; en voici en voilà des documents notariés et autres minutes, incroyables écheveaux dont seul un expert acharné en droit pourrait prendre un plaisir à démêler. Delà, il est louable de s’interroger tant sur le degré de folie du village africain avec ses cinglés que sur celui de l’univers de la concierge où la « connerie » quoi que nous en disions est bien présente. Ce roman de l’absurde est servi par une écriture très agréable. La ponctuation sait s’adapter au contexte, telle l’utilisation de longues phrases aux nombreuses virgules quand il s’agit de transcrire la logorrhée de la concierge. Qu’on se la dise, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, est un livre qui vaut le détour pour tous ceux qui ne craignent pas les jeux de genres déraisonnables et les « déconneurs »  tel que Anaconda –Douze.

« Anaconda-Douze n’est pas son vrai nom ; on l’a surnommé ainsi à cause de son bangala. Il paraît que, quand il attrape une femme, non seulement elle crie, mais en plus c’est douze coups ou rien. », p.46.

   koffikwahul.jpg Koffi Kwahulé, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, Continents Noirs, Gallimard, 2010, 146 p.                      

**** Kwahulé Koffi, Babyface.

19 juin, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | 7 réponses »

kwahulkoffibabyface1.jpgNé en Côte d’Ivoire en 1956, mais vivant à Paris, Koffi Kwahulé est connu dans le monde entier pour son œuvre théâtrale riche d’une vingtaine de pièces. Formé à l’Institut National des Arts d’Abidjan, il entre en 1979 à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre de Paris, et poursuit parallèlement des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle où il obtient un doctorat. Ses pièces, dont les plus connues ont pour titre Bintou, Cette vieille magie noire, Fama, Big Shoot ou Jazz, ont été traduites en de nombreuses langues et jouées en Europe, en Afrique et aux Etats-Unis. Dans son premier roman, Babyface, paru en 2006 chez Gallimard et lauréat du prix Kourouma, Kwahulé Koffi poursuit à travers les thèmes de la violence et de la quête d’identité, un travail stylistique d’une grande originalité qui en dépit de son caractère polyphonique complexe reste accessible. Dans la capitale d’une nation fictive, Eburnéa, qui est plongée dans les affres d’une recherche identitaire nationale criminelle, « l’éburnéité » - une référence à peine voilée à la Côte d’Ivoire et l’ivoirité -, Mozati, une jeune femme à la grande beauté mène une vie heureuse aux côtés de son compagnon, Jérôme, un Blanc fort âgé, fortuné, cultivé et surtout extrêmement amoureux d’elle. Certes, cet amour n’est pas réciproque mais son affection pour cet homme est vive et sa joie de vie, certaine. Un bonheur qui est bien étranger à ses trois amies d’enfance qui la jalousent. Mo’Akassi, la première, partage sa vie avec un poète fantoche qui se plaît à exhiber une partie de son intimité au tout public et se vautrer dans le sexe avec la sœur âgée de treize ans de sa compagne. Pamela, la seconde, est mariée à un député toujours absent tandis que Karidja, la troisième, ne réussit pas à entretenir une relation de plus d’une semaine avec un homme. Les trois comparses ne comprennent pas que le bonheur puisse honorer une broussarde comme l’est Mozati et les bouder, elles qui pourtant ont fait des études supérieures à l’étranger. Le destin est bien injuste ! C’est dans cet univers lourd de sous-entendus qu’entre en scène Babyface : jeune homme ou devrions-nous dire apparition bien mystérieuse aux traits délicats et se présentant comme étudiant en économie dans une université parisienne. En sa présence, nulle indifférence : tout un chacun est envoûté par cet inconnu de passage. Mozati, prise de passion pour lui, abandonne tout ce qui a fait son bonheur, Jérome et son argent. Il est l’unique objet de ses passions qu’elle n’attendait plus. Cependant les contours de la personnalité de cet étranger sont bien flous : une fois paisible, une fois tempétueux ; une fois généreux et attentionné, une autre fois égoïste et mal aimable. Babyface est tout et son contraire. Il est palimpseste. Ne serait-il pas tout bonnement une illusion qui se modèle, se transforme pour répondre aux désirs de ses nouvelles conquêtes ? Ne serait-il pas que promesses vaines et au final désordres mortifères à l’image de ce concept « d’éburnéité » – ’ivoirité d’Eburnéa - devenu fléau du peuple ? Le roman est constitué de fragments du Journal imaginaire que Jérôme tient au jour le jour : à la fois patchwork stylistique (prose, poème et autres) et bibliothèque de journaux intimes fantasmagoriques, chacun des personnages y prend la parole, se fait témoin tant de sa vie souvent décadente que de ses sentiments sur Babyface. De ce Journal imaginaire qui se fait roman rugissent les folles intonations d’un free jazz pour lequel Kwahulé Koffi voue une grande passion. On y entend des solos de mots fiévreux et scandés aux tonalités mythiques :   

« Sur le trottoir, une femme noire nue et un homme blanc nu (…) De la main gauche la femme noire tient un rasoir. De la main droite elle traîne l’homme blanc par le sexe. Chaque fois que l’homme se cabre, la femme lui donne des coups de rasoir pour l’obliger à avancer. Aussi le corps de l’homme ruisselle-t-il de sang. Arrivés au niveau de la Rover, la femme noire en regardant Mozati dans les yeux lève le rasoir et tranche d’un coup précis le sexe de l’homme blanc qu’elle enfonce dans sa propre bouche. Aussitôt Babyface éclate de rire. Et son rire brille comme la lame que la femme brandit au soleil. Le sang aux lèvres, la femme noire mâchonne le sexe de l’homme blanc en exécutant une danse lascive et vulgaire. » p. 201 et 202.

   Babyface est un roman bien étrange, fascinant, hypnotisant. Le lecteur adorera s’y perdre et y renaître avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de littérature.   

Kwahulè Koffi, Babyface, Gallimard, coll. Continents noirs, 2006, 213 p.

* Sunjata, « Kalachnikov Blues ».

28 août, 2009
Sunjata, _ COTE D'IVOIRE _, _ GUINEE _, _ MALI _ | 2 réponses »

sunjatakalachnikovblues.jpg 

Sunjata est un touche à tout : producteur, auteur, compositeur et interprète d’albums de hip-hop, il est également administrateur du lieu de fabrique artistique La Chapelle à Montpellier. Ce polyvalent a des origines dispersées dans plusieurs pays pour son plus grand bonheur : Côte d’Ivoire, France, Guinée et Mali. Kalachnikov Blues est son premier roman. Un écrit court ( un peu plus d’une centaine de pages ) publié par une nouvelle maison d’édition française consacrée à la littérature africaine Vent d’ailleurs sous la direction artistique du grand écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana. Kalachnikov Blues est un polard qui met en scène un policier d’une ville perdue à l’intérieur de la Guinée qui va être en prise avec des barbouzes d’une France-Afrique qui décidément n’apprécie pas l’instauration d’un régime dit démocratique qui entend remettre en cause les contrats passés avec une multinationale française aux intérêts confondus avec ceux de la patrie des Droits de l’Homme à vocation toute relative ; des contrats commerciaux, d’exploitation iniques conclus avec l’ancien potentat guinéen enfin décédé après une longue maladie. C’est qu’ils ont la peau dure ces vieux dictateurs d’un autre temps. La trame du roman est prometteuse d’autant plus qu’elle est servie par un style qui s’amourache d’un argot croustillant : « Un coxeur, un ‘prenti, ou apprenti en bon Français de Gaulle, fit le tour des passagers ( du taxi ) pour les faire cracher au bassinet. Il n’osa pas réclamer son dû au commissaire, qui, ô privilège de sa fonction, ne payait jamais le transport, mangeait à l’œil dans les gargotes et baisait gratuitement les prostituées sierra-léonaises du Hanoï-Bar ». Le lecteur reconnaît certains personnages réels de la France-Afrique sans qu’ils soient cités nommément. Comment ne pas reconnaître cet ancien ministre de l’intérieur français doté d’un accent marseillais bien prononcé qui se vente d’avoir inventé le vol charter aller-simple gratuit : « On va vandaliser les vandales : pour lutter contre l’immigration clandestine j’enverrais des charters avec cent un dalmatiens ». Sacré Pasqua ! Annonciateur de bons auspices, les lecteurs que nous sommes auraient pu penser passer un bon moment en compagnie de ce livre. Hélas la centaine de pages est grandement insuffisante pour traiter de ce scénario prometteur. Que de raccourcis ! De nombreux personnages intéressants, comme cette juge d’instruction parisienne qui découvre les malfaçons de la multinationale avec la collusion du milieu politique français, sont croqués en quelques lignes. Cette trame romanesque méritait beaucoup mieux que le résultat final. Que dire de la clôture de l’énigme si ce n’est qu’elle pourrait apparaître à certains ridicule au du moins trop facile. Le sourire et l’intérêt des premières pages cèdent petit à petit à la frustration et à l’ennui. En conclusion : un essai qui n’est pas transformé.

**** Dadié Bernard, « Le pagne noir ».

5 octobre, 2008
Dadie Bernard, _ COTE D'IVOIRE _ | 35 réponses »

dadibernard.jpg 

Une chose est sûre, Bernard Dadié est un joyeux drille qui a pris un malin plaisir à écrire les seize contes réunis sous le titre «  Le pagne noire ».Avec une verve généreuse, il nous narre les exploits de son acolyte, Kakou Ananzé l’araignée, le principal gai-luron de ses fables. Kakou Ananzé,un personnage haut en couleur, apparaît au fil des courts récits comme un être malicieux dont l’intelligence n’est plus à prouver dans le monde animalier. Le lion, la panthère, l’éléphant et le buffle, qui occupent les échelons les plus élevés dans la hiérarchie des animaux le craignent, car ils ne sont jamais à l’abri d’un de ses exploits dont le bénéficiaire est toujours sa seule personne. Le cochon et toute sa lignée jusqu’à aujourd’hui se maudissent d’avoir perdu leur trompe dont ils étaient affublés aux temps originels, cela en voulant se débarrasser de ce vaurien d’Ananzé. Mal leur en a pris ! Non seulement cet aigrefin a dévoré leur appendice nasale, mais il les a affublé d’une queue ridicule en forme de serpentin. Dieu lui même n’est pas à l’abri d’un ce ses coups tordus. Ainsi, réussit-il à dévorer la plus belle vache du troupeau du divin hiérarque dans le plus grand secret. Cependant Kakou Ananzé a bien des défauts : ceux d’un être cupide, égoïste, jaloux et envieux qui s’autorise les trahisons les plus méchantes et les déshonneurs les plus infâmes. Ainsi, abandonne-t-il à la famine son épouse et ses enfants pour profiter à lui seul de ses récoltes mirifiques d’ignames. Mais ses mauvais profits ne sont pas impunis. Ses vices font sa perte. Bien souvent les fruits de ses entourloupettes lui échappent. L’honneur est sauf et la morale protégée. Décidément, mieux vaut faire taire ses passions, se contenter de ce que la nature nous a doté et de ne pas avoir des flatulences plus haut que sont derrière. Que les hérauts qui enchantent les routes de nos villages vous invitent à vous laisser bercer aux délices de ces histoires merveilleuses et délicieuses nées de l’imaginaire de Bernard Dadié. Une âme d’enfant, une écriture fluide et bucolique, le conteur est un homme bercé par Dame Nature.

***Koné A, « Le respect des morts ».

7 août, 2008
Kone A, _ COTE D'IVOIRE _ | Pas de réponses »

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Koné [A.] de nationalité ivoirienne dresse le décor de sa pièce de théâtre, Le respect des morts, dans un village d’Afrique attaché aux traditions à l’instar de milliers d’autres. Dans cette communauté villageoise reculée, les coutumes l’emportent le plus souvent sur les dispositions régaliennes. Le décor posé, les villageois apprennent que leur village et le cimetière des ancêtres seront détruits en raison de grands travaux exigés par l’Etat. C’est dans ce contexte de crise qu’un couple et son enfant apparaissent. Le père qui est originaire de cette communauté exerce tout comme sa femme une brillante carrière à la capitale. De formation cartésienne, le couple pense intérieurement, face aux exigences étatiques, à l’inutilité du recours aux ancêtres voulu par les autorités villageoises. Une fois la consultation des ancêtres faite, le verdict est sans appel, l’holocauste d’un enfant est exigé. Un thème douloureux et sensible sur le fatalisme des traditions confrontées à l’acculturation imposée part le colonialisme et les soleils des indépendances.

***Tanella Boni, « Les baigneurs du lac rose ».

7 août, 2008
Tanella Boni, _ COTE D'IVOIRE _ | 1 réponse »

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Tanella Bobi, Ivoirienne, nous présente avec « Les baigneurs du lac rose » un roman bien étrange où le réalisme et l’histoire se conjuguent avec la fiction, la légende, telle une fable aux accents mélancoliques et fatalistes. C’est ainsi que Lénie, la narratrice, nous peint un tableau des exploits de Samory, le guerrier qui s’était constitué un empire dans le Niger, jusqu’à ce que ses troupes soient défaites par les armées françaises à la fin du XIXe siècle. Lénie ne s’arrête pas à cette définition vulgaire et tronquée de Samory prise dans la médiocrité d’un quelconque dictionnaire. Une telle attitude ne serait que simpliste et injurieuse. L’approche faite par la narratrice de ce personnage est présentée tant sur le front du réalisme que sur sa dimension spirituelle et mythique. Lénie qui se fait ainsi conteuse entend par cette recherche se rapprocher de Yëté, son amour, sa passion, un homme qui par ses songes, ses paroles, ses gestes, ses départs, apparaît comme un deuxième Samory, celui des temps modernes, exilé volontairement sur les bords du lac rose. Tanella Bobi nous fait ainsi partager cette belle passion tout au long de son roman. C’est un très bel ouvrage qui cependant souffre à sa fin de développements fastidieux.

**** Ahmadou Kourouma, “Les soleils des indépendances”.

7 août, 2008
Kourouma Ahmadou, _ COTE D'IVOIRE _ | 27 réponses »

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« Les soleils des indépendances » est le roman le plus abouti d’Ahmadou Kourouma. Du moins est-ce mon avis. Les dynasties nobiliaires qui ont gouverné pendant de nombreux harmattans cèdent sous le joug de la toute puissance des nouveaux Etats indépendants aux partis uniques. L’autorité dictatoriale ne serait tolérer tout autre pouvoir concurrent. C’est pourquoi, les coutumes des communautés tribales sont tolérées à la condition qu’elles ne soient qu’une expression folklorique non séditieuse. Pris dans ce marasme de la décrépitude, Fama, dernier représentant d’une lignée noble, ne cesse de dénoncer et de condamner ‘‘les soleils des indépendances’’ qui ont bouleversé l’ordre des coutumes et qui ne lui ont rien rapporté si ce n’est la ruine de ses finances. Devant mettre en sourdine sa fierté due à son titre vidé de sa substance, il ne peut compter pour vivre que sur le travail de sa femme, Salimata, qui vend sur le marché son riz cuisiné. Un honneur d’autant plus bafoué que Fama et sa compagne ne réussissent pas à avoir un enfant, un rejeton indispensable à la continuité de la dynastie. Ne comprenant pas les nouvelles règles de ce monde nouveau ou tout simplement les refusant, Fama prend le long chemin du retour dans son village et cela avec tous les obstacles qui se dressent devant lui. Ahmadou Kourouma, avec ce roman plein d’humour, orné de nombreux proverbes et d’un style croustillant, offre à ses lecteurs un petit bijou sur une destinée dramatique, celle d’un homme perdu dans « Les soleils des indépendances ».

**** Ahmadou Kourouma, « En attendant le vote des bêtes sauvages ».

7 août, 2008
Kourouma Ahmadou, _ COTE D'IVOIRE _ | 5 réponses »

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Le grand écrivain que fut Ahmadou kourouma poursuit dans son remarquable roman, « En attendant le vote des bêtes sauvages », sa dénonciation des régimes infâmes par la description d’un état fictif, la République du Golfe, gouverné après un coup d’État par un tyran bestial, Koyaga. Ce « président-dictateur » après plusieurs décennies d’exercice impitoyable du pouvoir demande à un sora, un chantre, de déclamer pendant plusieurs veillées, son histoire, que celle-ci lui soit en sa faveur ou à ses dépens. Le sora dispose d’une totale liberté d’expression comme le veut la tradition. C’est ainsi que le conteur retrace les origines de Koyaga issu d’une tribu aux mœurs violentes, en passant par ses services rendus pour la France dans les guerres d’indépendance. Mais ce qui est central dans ces propos, c’est la manière dont koyaga a conservé sa qualité de « président à vie » après trente années d’exercice émaillé de plusieurs coups d’état. Il est vrai que pour ce faire, celui-ci a été à la bonne école en rencontrant ses « grands frères dictateurs ». Le lecteur reconnaîtra Mobutu, Bokassa, ou bien encore Houphouët-Boigny. Toutefois les recommandations de ses pairs en dictature ne sont pas suffisantes pour expliquer sa longévité à la tête du pays. Koyaga dispose d’une autre carte extrêmement importante que sont les pouvoirs obscurs de sa mère, les prophéties d’un puissant marabout et du pouvoir magique que lui vaut sa qualité d’être un « simbo », un puissant chasseur reconnu par les siens et les animaux de la brousse. Nous l’aurons compris, Kourouma dresse un état des lieux sombre que l’espoir de la démocratie ne suffit pas à dissiper.

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