Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie '_ GUINEE _'


*** Libar M. Fofana, Le diable dévot.

21 décembre, 2010
Libar M. Fofana, _ GUINEE _ | 4 réponses »

libarmfofanalediabledvot.jpgLe dernier roman de Libar M. Fofana, Le cri des feuilles qui meurent (Gallimard, 2007), fut bien accueilli par la critique. Et à raison car la sensibilité avec laquelle l’auteur y croque avec pudeur les personnages mutilés d’un Conakry en souffrance exprime avec justesse les douleurs d’un peuple guinéen au regard désabusé sur les prémisses hypothétiques de temps nouveaux. Dans Le diable dévot, Libar M. Fofana donne à nouveau la parole aux petites gens, gagne deniers martyrisés et aux droits piétinés. Dans un village de Guinée, l’imam Mamadou Galouwa fait montre d’une piété débordante – un étalage de bondieuseries qui en devient presque nauséeux et indécent – tant pour s’attirer les bonnes grâces divines et s’ouvrir ainsi les chemins du paradis céleste que pour affirmer sa notabilité et son importance au sein de la communauté villageoise. C’est que Mamadou Galouwa, personnage fat, tient aux apparences : sans son titre d’imam il ne serait qu’un bougre parmi les bougres affublé de la misère la plus crasse. Dès lors, dévot parmi les dévots, il se fait plus royaliste que le roi.

« Mamadou Galouwa, surnommé l’imam Fatwa, cultivait cette réputation dans son jardin des vanités car la foi s’était entachée d’ostentation. Il portait une longue barbe, un long boubou et un long chapelet. Tout chez lui était long, surtout ses prières, qui semblaient quelquefois interminables. Il faisait étalage de sa ferveur, poussant la pratique du culte au-delà de ce que l’islam exigeait de ses fidèles. Par calcul, plus que par dévotion, il accomplissait trois fois par jour chacune des cinq prières quotidiennes appelées salat, et débutait le jeûne un mois avant le ramadan pour ne l’interrompre qu’un mois après », p.16. 

Ce tableau serait presque idyllique si un élément essentiel ne lui faisait toutefois pas défaut, le pèlerinage. Devenu une obsession, il lui est urgent de se rendre à la Mecque et ainsi décrocher le titre précieux de hadj. Une fois celui-ci obtenu, nul ne pourra remettre en question sa qualité d’imam bien que ses connaissances en la matière religieuse soient très imparfaites. Un vieillard lubrique mais riche, Ladji Oumari, propose à l’intéressé de financer l’objet tant convoité à la condition toutefois pour Galouwa de lui donner en mariage sa fille, Héra, belle vierge de treize ans. Quelle horreur pour le père qui attend de sa descendante mal aimée une postérité masculine que seul un homme doté de tous ses moyens peut lui offrir. Il en va de son honneur. Décontenancé, il obtient du vieux notable amateur de pucelles un délai d’un an pendant lequel il doit accomplir son pèlerinage sur ses fonds propres, sans quoi il devra lui faire don de Héra ou bien perdra sa qualité d’imam. Tourmenté, l’unique solution qui lui vient à l’esprit est que sa fille aille travailler pour ses intérêts spirituels pendant une année chez un familier, Bouna, aubergiste à Conakry et proxénète notoire. Héra lui doit bien cette faveur, elle qui est née alors que sa femme mourait en couches. Mais avant tout départ pour la cité babylonienne, il convient pour l’honneur du père indigne de se doter d’une assurance contre tout dépucelage, l’infibulation : 

 « _ Viens, allonge-toi là et écarte les cuisses.

A ces mots, un sanglot s’échappa de la gorge de l’adolescente. Elle s’éloigna vivement du lit, ses petites mains sur son pubis, tandis que deux larmes rapides roulaient sur ses joues brûlantes.

_ J’ai déjà été coupée, gémit-elle, le cœur affolé.

_ On ne va pas te couper à nouveau, s’impatienta son père, le regard toujours tourné vers le mur. Garanguoué, explique-lui !

-On va te faire un peu mal, s’excusa le cordonnier, mais c’est pour ton bien. Approche que je t’explique. Comme elle refusait d’obéir, les deux hommes l’empoignèrent.

_ Ne me faites pas mal, suppliait-elle d’une voix mouillée et terrorisée.

Bouna lui enfonça un chiffon dans la bouche et la bâillonna. Puis ils l’écartelèrent sur le lit, passèrent ses mains et ses pieds dans les nœuds de chanvre. Ainsi entravée, Héra donnait des coups de reins et se débattait avec la violence désespérée d’un enfant qui avait déjà goûté à la morsure d’une lame de rasoir », p. 35 et 36. 

Une fois l’horreur accomplie puis Conakry investie, Héra s’adonne à ses obligations de serveuse tout en se voyant contrainte à la prostitution. Se poursuit dés lors pendant plusieurs mois le calvaire de la jeune fille, esclave sexuel qui par sa force morale saura affronter les outrages de front et peu à peu relever la tête, fière d’avoir enfin vaincu l’hydre décadent. Dans ce périple sinueux contre la barbarie, expression d’une condition féminine misérable dominée par des traditions avilissantes servant la toute puissance du mâle, Héra prendra sous sa protection des êtres qui tout comme elle sont abandonnés à l’injustice et aux dénuements les plus affreux ; le don de soi pour le bonheur des autres se faisait ici fin ultime de toute existence quand bien même des concessions aux bonnes mœurs seraient faites - difficile d’agir autrement pour une jeune fille laissée à son sort dans une société gangrenée par la corruption et la décadence des mœurs. Dans Le diable dévot, Libar M. Fofana joue du sabre contre toutes les infamies touchant la condition des femmes, éternelles mineures sous ces cieux sahéliens. Par la force des temps présents, un tel ouvrage est bien évidemment opportun. Toutefois, le lecteur ne pourra faire l’économie de deux critiques : le recours à un misérabilisme parfois indigeste - la description triviale des moyens utilisés par Bouna sur Héra pour que cette dernière soit prête à être pénétrée est éprouvante – et l’écriture si elle n’est pas maladroite manque de souffle et d’inspiration. Le diable dévot n’est donc pas un mauvais roman mais malheureusement pas d’aussi bonne facture que le précédent, le cri des feuilles qui meurent

   libarmfofana.jpg Libar M. Fofana, Le diable dévot, Continents noirs, Gallimard, 2010, 187p.

**** Tierno Monénembo, « Les écailles du ciel ».

3 octobre, 2009
Tierno Monenembo, _ GUINEE _ | 11 réponses »

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Tierno Monénembo est un des grands écrivains dont le talent n’a que faire des frontières. Dans son écriture souvent tragique mais toujours magnifique auréolée de poésie et de métaphores, se rencontrent les langues qui s’entremêlent pour célébrer les richesses tumultueuses des femmes et des hommes de sa terre natale. L’éclat de ses textes rend compte de leur caractère polymorphe ; ses écrits s’adossent à la multiplicité. Tierno Monénembo a une écriture singulière ; celle qu’il fait sienne pour rendre compte des paysages humains ancrés dans sa terre guinéenne. Avec le jaillissement de mots travaillés, forgés, ciselés avec patience, l’écrivain se fait échos de l’absurdité de la condition humaine aux prises avec le pouvoir et les tentations meurtrières. Au moment où l’auteur pose la trame de son roman Les écailles du ciel, en 1986, celui-ci est habité par le doute et la détresse morale. Cette douleur est certainement la raison pour laquelle la mort est le personnage lancinant du roman ; une mort qui fait pourrir de l’intérieur chaque entité jusqu’à l’anéantissement total. L’homme est à la fois architecte et destructeur. Toutefois dans le pays d’avant l’arrivée des blancs où la nature capricieuse pouvait se montrer heureuse aux familles peules égarées, la mort se présentait encore dans ses nobles atours. Elle exigeait seulement son respect dans le suivi strict des coutumes. Mourir au combat avec courage, mourir après de longues années d’efforts faits pour sa famille assuraient une bonne mort. Mourir avec noblesse c’était avoir vécu noblement quelque soit sa condition. Il en était ainsi dans ce pays. Avec l’arrivée des blancs, la décadence, le défaitisme ronge la noblesse de ses hommes et de ses femmes. Alors que leur destin était le fait des ancêtres, il devient celui des nouveaux vainqueurs. La dernière mort noble est celle du roi qui va au devant de son sacrifice suprême plutôt que de se plier à la servitude. Avec les temps nouveaux, les comportements changent. Ils se font plus pernicieux tout comme la mort qui se fait le reflet de cette décrépitude. Elle-même devient purulente. Avec les blancs et les nouveaux régimes qui succèdent au colonialisme, la mort perd toute noblesse. Samba, un jeune homme né durant cette transition dramatique _ ou devrions-nous dire apocalyptique_ est le témoin de la décadence des siens. Enfant étrange et associable, il est boudé des villageois en raison de son anormalité, de son étrangeté. Guidé par son oncle attaché à l’ancien monde et par l’esprit de Wango, le griot du dernier roi mort noblement au combat, il quitte le village pour la ville tentaculaire où seuls les bidonvilles l’accueillent en la personne d’une prostituée chaleureuse. De petits boulots en petits boulots où il est confronté à la réalité avilissante du colonialisme, il est témoin de la montée en puissance du mouvement indépendantiste qui se jette dans la bataille de la liberté avec héroïsme. Samba devient très vite le compagnon, l’ombre d’un des leaders, Bandiougou, le brave et noble instituteur. Justement, Samba ne serait-il pas une ombre ? L’ombre du griot Wango qui assiste désœuvré et fataliste à la naissance d’une indépendance où en dépit de ses espoirs la mort se fait toujours pourriture. Ou peut-être est-ce l’ombre de la mort… Très vite le régime né de la fin du colonialisme se mue en bête sanguinaire sous les traits infâmes du tyran Ndourou-Wanbîdo, le traître de la cause. Où est la civilisation nouvelle et fière qui devait naître avec ses citoyens droits et orgueilleux du renouveau africain ? Le silence de Samba en dit long sur le dépit des ancêtres. Après des années de prison, Samba retrouve son ami devenu alcoolique désespéré, le noble Bandiagou, au sein de son nouveau foyer, Chez Ngando, un tripot minable des bas fonds mais dont les piliers anéantis par l’alcool conservent encore une noblesse aussi infime soit-elle. Les promesses des indépendances qui se devaient-être heureuses sont violées et semble-t-il pour de nombreuses décennies ; encore faut-il qu’un tel espoir dans les temps futurs ne soit pas déplacé. Tierno Monénembo donne une dimension poétique à son texte par l’abondance des métaphores, ce qui met en exergue avec force l’aliénation du réel. Les écailles du ciel est un roman puissant qui en aucun cas ne doit être oublié. La voix profonde de l’auteur ou plutôt celle du griot Wongo se fait toujours entendre avec force dans notre actualité, dans notre quotidien ; la voix de l’universalité malheureusement.

* Sunjata, « Kalachnikov Blues ».

28 août, 2009
Sunjata, _ COTE D'IVOIRE _, _ GUINEE _, _ MALI _ | 2 réponses »

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Sunjata est un touche à tout : producteur, auteur, compositeur et interprète d’albums de hip-hop, il est également administrateur du lieu de fabrique artistique La Chapelle à Montpellier. Ce polyvalent a des origines dispersées dans plusieurs pays pour son plus grand bonheur : Côte d’Ivoire, France, Guinée et Mali. Kalachnikov Blues est son premier roman. Un écrit court ( un peu plus d’une centaine de pages ) publié par une nouvelle maison d’édition française consacrée à la littérature africaine Vent d’ailleurs sous la direction artistique du grand écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana. Kalachnikov Blues est un polard qui met en scène un policier d’une ville perdue à l’intérieur de la Guinée qui va être en prise avec des barbouzes d’une France-Afrique qui décidément n’apprécie pas l’instauration d’un régime dit démocratique qui entend remettre en cause les contrats passés avec une multinationale française aux intérêts confondus avec ceux de la patrie des Droits de l’Homme à vocation toute relative ; des contrats commerciaux, d’exploitation iniques conclus avec l’ancien potentat guinéen enfin décédé après une longue maladie. C’est qu’ils ont la peau dure ces vieux dictateurs d’un autre temps. La trame du roman est prometteuse d’autant plus qu’elle est servie par un style qui s’amourache d’un argot croustillant : « Un coxeur, un ‘prenti, ou apprenti en bon Français de Gaulle, fit le tour des passagers ( du taxi ) pour les faire cracher au bassinet. Il n’osa pas réclamer son dû au commissaire, qui, ô privilège de sa fonction, ne payait jamais le transport, mangeait à l’œil dans les gargotes et baisait gratuitement les prostituées sierra-léonaises du Hanoï-Bar ». Le lecteur reconnaît certains personnages réels de la France-Afrique sans qu’ils soient cités nommément. Comment ne pas reconnaître cet ancien ministre de l’intérieur français doté d’un accent marseillais bien prononcé qui se vente d’avoir inventé le vol charter aller-simple gratuit : « On va vandaliser les vandales : pour lutter contre l’immigration clandestine j’enverrais des charters avec cent un dalmatiens ». Sacré Pasqua ! Annonciateur de bons auspices, les lecteurs que nous sommes auraient pu penser passer un bon moment en compagnie de ce livre. Hélas la centaine de pages est grandement insuffisante pour traiter de ce scénario prometteur. Que de raccourcis ! De nombreux personnages intéressants, comme cette juge d’instruction parisienne qui découvre les malfaçons de la multinationale avec la collusion du milieu politique français, sont croqués en quelques lignes. Cette trame romanesque méritait beaucoup mieux que le résultat final. Que dire de la clôture de l’énigme si ce n’est qu’elle pourrait apparaître à certains ridicule au du moins trop facile. Le sourire et l’intérêt des premières pages cèdent petit à petit à la frustration et à l’ennui. En conclusion : un essai qui n’est pas transformé.

****Libar M. Fofana, « Le cri des feuilles qui meurent ».

25 novembre, 2008
Libar M. Fofana, _ GUINEE _ | 3 réponses »

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Loin d’un nombrilisme qui affecte de trop nombreuses œuvres littéraires françaises d’aujourd’hui, du moins celles qui font souvent l’actualité, la littérature africaine a un attrait singulier, en l’occurrence le besoin du plus grand nombre des écrivains du continent noir à témoigner du quotidien de leurs congénères, de leur patrie, de leur terre commune. Les motifs sont bien sûr pluriels. Parmi ceux-ci, il y a assurément la nécessité irrépressible à faire part au monde d’un historique douloureux : celui du temps des indépendances trahies et sanglantes et maintenant celui des promesses démocratiques dont le respect n’est pas toujours la priorité de certains gouvernants qui derrière un vernis de réformes dissimulent mal leur volonté à rester des potentats. Libar M. Fofana appartient à ces voix qui crient la souffrance d’un peuple meurtri par les blessures d’un passé qui semble être sans fin. Alors que son père est embastillé et torturé sous le régime de Sekou Touré, Libar M. Fofana doit quitter sa Guinée au début des années soixante-dix pour échapper à la haine portée au Peuls vus comme des ennemis de la révolution marxiste : « Nous les anéantirons immédiatement non par une guerre raciale mais par une guerre révolutionnaire. » dixit Sekou Touré. Cette plaie ouverte hante son œuvre comme c’est le cas avec « Le cri des feuilles qui meurent ». Ce roman n’est pas une chronique de l’épouvantable dictature. Le régime assassin est le tableau de fond, la créature méphitique menaçante qui à tout instant peut s’abattre sur tous, gangrener chaque âme à l’exception peut-être de ceux qui sont en marge, de tous ces estropiés qui après une journée à mendier dans les rues se réfugient dans un endroit oublié de tous, le « Jardin d’Eden », la cour des miracles de Conakry. Parmi eux, Sali la lépreuse est la force morale, la dignité, l’espoir, la vie qui ne cède rien. Sali aux membres rongés par la maladie, qui se traine dans la poussière des rues avec son enfant attaché dans son dos, est de ces baobabs livrés quotidiennement au vent de la violence auquel elle oppose un idéal d’amour et de tolérance. Peu importe les railleries des bien-portants qui voient en elle la laideur mais aussi la peur de leur propre déchéance : Dieu a bien voulu dans son infinie bonté lui donner une enfant merveilleusement belle qui est l’éclat lumineux des habitants du « Jardin d’Eden » ; « Aucun visage n’était aussi beau que celui du bébé de Sali. Ils en ressentaient de l’orgueil. Cet enfant plus admirable que celui des nantis leur rendait un peu de justice en révélant au monde la beauté que cachait leur misère. Ils savaient tous que la roture a ses nobles comme la noblesse a ses manants. Et pour eux, Sali était une princesse. ». Que ses camarades d’infortune cèdent à la jalousie, à la cupidité, à la haine, elle est là pour leur redonner le goût de l’abnégation. Il en va ainsi quand elle recueille Fotidi, un métis attardé mental qui se vante d’avoir tuer Dieu et que les comparses de Gati rejettent. Elle lui fait don quotidiennement de sa maigre pitance. Mais elle ne sais pas qu’en protégeant cet être qui pense que les pieds sont loin de la tête car ils sentent mauvais, elle s’attire l’avidité des aigrefins comme Gassimou qui voit dans Fotidi un bon moyen à ce faire de l’argent. Fotidi est en effet le sosie parfait d’un des principaux dirigeants de la révolution marxiste, l’infâme tyran Émile. Qu’elle chance pour Gassimou de se faire photographier aux côtés de l’attardé, de se présenter comme un intime d’Émile et berner ainsi des personnes dans la détresse comme Ramatoulaye, l’homosexuelle qui veut mettre fin à son union maritale. Mais Gati veille. L’épreuve sera autrement plus éprouvante quand sa fille lui sera volée pour l’accomplissement d’une sinistre machination. Il faudra à Gati un courage surhumain et l’aide de tous ses compagnons pour surmonter l’horreur de ce rapt. « Le cri des feuilles qui meurent » est une ode à tous ces mutilés de l’existence, oubliés et reniés par une société dont la sauvagerie est exacerbée par une dictature qui dévore dans les pires douleurs ceux qui lui sont étrangers. Ce cri est aussi le gémissement infernal de Gati privé de son enfant. C’est avec une grande sensibilité et une simplicité des mots que Libar M. Fofana fait évoluer les personnages de son roman. L’écrivain ne se laisse jamais aller à la facilité du misérabilisme. Le ton de la vérité est le trait de sa plume. Les effets de style, le flamboyant ne sont pas de mises et seraient du reste inconvenants. « Le cri des feuilles qui meurent » est une tragédie bouleversante où l’auteur parvient à faire communier les lecteurs avec la détresse de ses personnages. Ce roman est une grande réussite qu’il serait dommage de bouder.

**** Tierno Monénembo, « Peul ».

25 octobre, 2008
Tierno Monenembo, _ GUINEE _ | 12 réponses »

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Tierno Monénembo, Guinéen, est l’un des écrivains les plus remarqués sur la scène littéraire francophone. Cette réussite qui dépasse le continent africain repose tant sur la qualité de sa prose que sur la profondeur et pertinence des sujets abordés. Avec son roman intitulé tout simplement « Peuls », Tierno Monénembo livre une nouvelle fois un précieux ouvrage où il s’impose la gageure de narrer l’épopée des Peuls en moins de quatre cents pages. Les Peuls sont un peuple pastoral qui au fil des siècles vont se tailler dans le sang des empires parmi les plus grands et les plus complexes dans le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. En outre, les Peuls vont être parmi les missionnaires les plus zélés de la religion musulmane dans cette partie du continent à partir du XVIIe siècle environ. Narrant les origines mythiques de ce peuple dans la vallée du Nil, c’est à partir du XIVe siècle que Tierno Monénembo lance sa fresque historique et la termine à la fin du XIXe avec le joug des puissances coloniales européennes qui entérine la chute du régime théocratique peul. L’auteur s’attelle à une odyssée fantastique et dramatique qui prend cœur dans une saga familiale ou plus précisément dans une rivalité de lignage où deux clans nobles se battent pour la reconnaissance de leur primauté respective. Trahisons, crimes, fraternités retrouvées dans le sang face à des ennemis communs, ses adorateurs de Guéno, divinité à l’origine de toute vie, réussissent au XVIe siècle à hisser les bases d’un immense empire où de simples pâtres il deviennent souverains sur de nombreux peuples auxquels jusque-là ils étaient asservis. Mais ces adorateurs de vaches, animaux qui tiennent une place centrale dans leur vie quotidienne, dans leur culture et dans leur cosmogonie, sont décidément animés par un esprit belliqueux. L’entente cordiale succombe aux rivalités. L’empire se fragilise sur ses frontières sous les coups de boutoir de peuples animés par la vengeance. Qui plus est, une nouvelle croyance apparaît parmi les leurs, la religion du prophète Mahomet ; la honte et le déshonneur de tout Peul qui se respecte : « Ce sont des faux frères. Ils souillent le lait, trahissent Ilo Sâdio, l’ancêtre des bergers et accordent à d’autres divinités les prodiges de Guéno». Ces mahométans chassés, massacrés, se font de plus en plus nombreux. De conversions en conversions, ils passent du statut de pestiférés à celui de conquérants impitoyables qui après de nombreuses guerres sanglantes établissent des royautés théocratiques comme celle du Foute-Djalon, (Guinée actuelle), au XVIIIe siècle. De chaque mot choisi par Tierno Monénembo le lecteur ressent l’intensité, la passion que l’auteur porte pour l’Histoire des Peuls. C’est une langue riche, fleurie. Quel panache ! Et cette impertinence désopilante qui malmène les Peuls, ces familiarités parfois osées. Dans ces quolibets, il ne faut y voir aucunement du dédain. Tierno Monénembo agit tel un Sérère, peuple qui entretient une parenté à plaisanterie avec les Peuls ; une grande amitié séculaire qui permet à l’écrivain de les malmener : « nous pouvons chahuter à loisir et vomir des injures qui nous plaisent. Entre nous toutes les grossièretés sont permises ». « Peuls » est un roman fascinant, mais le lecteur peut à certains moments se sentir égaré : que de personnages, que de toponymes ! Dans les annexes, deux cartes présentent les principaux lieux mais nous les aurions voulues plus complètes. Un arbre généalogique permettrait de faciliter la lecture. A certains passages du roman, il est compliqué pour le néophyte de cerner les subtilités des contingences de l’histoire de ces régions d’Afrique. En dépit de ces difficultés, Tierno Monénembo nous offre une œuvre d’une grande intensité qui mérite que nous nous y arrêtions après avoir auparavant glané quelques informations sur les Peuls et l’histoire de ces régions du continent. Sur ce point, les écrits d’Amadou Hampâté Bâ sont d’une aide précieuse.

 

**** Tierno Monénembo, « Le roi de Kahel ».

5 octobre, 2008
Tierno Monenembo, _ GUINEE _ | 10 réponses »

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Attendre la sortie du dernier roman de Tierno Monénembo, c’est être fébrile, impatient. C’est savoir que le temps va s’éclipser ; c’est vouloir s’immerger corps et âme dans un œuvre romanesque flamboyante comme l’est « Peul », son précédent livre. « Le roi de Kahel » est un nouveau miracle, un délice qui nous emporte dans un univers où la démesure est reine. En nous déployant le destin incroyable du comte de Sanderval, roi de Kahel, Tierno Monénembo fait une nouvelle fois mouche : les voiles sont battues par un vent violent soufflé par un personnage hors du commun de la fin d’un siècle où vaincre les frontières est le but ultime des grands explorateurs européens. Dans ce roman, l’écrivain guinéen retrace le parcours incroyable d’un aventurier, Aimé Victor Olivier, comte de Sanderval, un grand bourgeois lyonnais. Illuminé ou génie, il décide à la fin du XIXè siècle de se tailler un royaume sur les terres des Peuls, le Fouta-Djalon, au centre de la Guinée actuelle. Héritier d’une lignée d’importants industriels, entrepreneur et négociant de son état, inventeur à ses heures perdues, ce boulimique de travail est habité par les récits de voyage des grands aventuriers qu’il a dévoré dans son enfance. René Caillé a eu Tombouctou, Aimé Victor Olivier aura son royaume en Afrique ! Ainsi en a-t-il décidé. Peu lui emporte les moqueries, les acrimonies et les obstacles de l’administration coloniale. La férocité légendaire du royaume théocratique peul à l’encontre des étrangers, qui plus est païens ? Aucune inquiétude, notre gaillard ne craint pas la décollation. Accompagné d’une cohorte de porteurs, il part dans une longue et dangereuse expédition sur des terres inconnues à la rencontre de l’Almamï, le guide spirituel et souverain des Peuls, un peuple mystérieux, farouches guerriers, fiers de leur empire taillés par les armes et dans le sang. Missionnaire d’une science victorieuse, Sanderval veut convaincre l’Almamï à construire une ligne de chemin de fer et lui permettre de gouverner un territoire selon les vertus de la raison occidentale. Projet délirant ? Tout à fait. Et pourtant il obtient son royaume, certes petit mais un royaume tout de même. Malheureusement sa conquête sera éphémère, car l’empire français qui dévore l’Afrique n’a que faire des folies de Sanderval. Ce personnage fascinant qui fait le régal des gazettes de l’époque est à la fois un pionnier, un exalté et un mythomane. « C’était Moïse sur le mont Sinaï, Alexandre le Grand débouchant sur l’Indus, César savourant sa victoire dans les plaines fumantes d’Alésia. » Tierno Monénembo donne une nouvelle existence à cette personne haute en couleur oubliée de l’histoire. Au-delà des péripéties de l’homme, la rencontre de Sanderval avec la civilisation peule aurait pu préfigurer une autre colonisation certes toujours destructrice, mais différente de cette longue et tragique marche faite d’humiliations, de dominations et de génocides. Sanderval est un fervent partisan du colonialisme et de l’intégration du Fouta-Djalon à l’Empire français. Mais pour lui, c’est avant tout aux initiatives privées, aux entrepreneurs, aux élites d’aller sur les terres d’Afrique, pas à la machine vulgaire et brutale de l’administration et de l’armée française. Son dialogue avec les dignitaires peuls en témoigne. Tout en portant une grande considération pour une société hautement hiérarchisée, il reste un homme de son époque avec ses préjugés ; « les Peuls sont jaloux, cupides, des imposteurs…». Et pourtant sur la fin de sa vie, il se considère être un Peul à part entière et est reconnu comme tel par l’Almamï. Tierno Monénembo nous révèle dans une écriture foisonnante un personnage indiscutablement fascinant. « Le roi de Kahel » s’impose comme un roman important qui donne un regard particulier sur cette époque. La finesse du style se conjugue avec un humour qui donne de la couleur aux mots. Se procurer ce livre, c’est s’offrir un grand moment de plaisir.

**** Tierno Monénembo, “L’aîné des orphelins”.

7 août, 2008
Tierno Monenembo, _ GUINEE _ | 7 réponses »

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Tierno Monénembo, Guinéen, nous offre une nouvelle fois une perle romanesque comme ce fut le cas avec son ouvrage « Peuls ». Mais cette fois–ci l’écrivain quitte l’épopée historique. Sa plume, grave, prend un sentier oh combien plus terrible, le génocide rwandais de 1994. Sa démarche est particulière. Tierno Monénembo ne fait pas une approche frontale des massacres. Il saisit le destin d’un jeune désœuvré de quinze ans, Faustin, dont il décrit son parcours avant puis après le génocide. Cet orphelin, adulte avant l’âge comme des milliers d’enfants laissés à l’abandon, survit de larcins et d’autres bricoles du même genre dans une bande de resquilleurs. Mais Faustin se démarque des autres par son cynisme cruel et sans remords qu’il porte sur ses congénères. Prêt à tout pour gagner quelques dollars, sa différence entre le bien et le mal est totalement absente de sa moralité pervertie. En dépit de mains secourables qui tentent de l’éloigner de ses vices et des menaces qui attendent tous les gamins de la rue dans une société délabrée, Faustin les refuse ancré qu’il est dans une pensée destructive et fataliste. Attendant son exécution dans le couloir de la mort pour un crime crapuleux, il se remémore sa vie au village faite d’insouciance avant que le génocide ne survienne. Tierno Monénembo nous offre avec ces pages les perditions d’une société qui se doit d’être reconstruite en dépit de ses traumatismes cauchemardesques.

** Niane Djibril Tamsir, « Soundjata ou l’épopée mandingue ».

7 août, 2008
Niane Djibril Tamsir, _ GUINEE _ | 5 réponses »

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Niane Djibril Tamsir tel un conteur nous rapporte le récit de l’épopée de Sounjata à la manière des griots qui le lui ont enseigné. À noter que l’auteur en profite pour dénoncer tous ces margoulins qui se donnent le titre de griots. Camara Laye dans son ouvrage « Le maître de la parole » a lui aussi réalisé une biographie de Sounjata. La différence entre Niane Djibril Tamsir et Camara Laye provient du fait que le second s’attarde plus sur la conquête du Manding. Mais le texte de Niane dispose de notes historiques qui sont très instructives. Entre les deux, c’est une affaire de choix. Me concernant, j’ai un faible pour « Le maître de la parole » de Camara Laye.

****Alioum Fantouré “Le cercle des tropiques”.

7 août, 2008
Alioum Fantoure, _ GUINEE _ | 21 réponses »

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Ce roman, le cercle des tropiques, du Guinéen Alioum Fantouré nous invite à suivre les pérégrinations d’un paysan qui après de mauvaises récoltes, décide de cheminer vers un monde inconnu, celui de la capitale imaginaire d’un pays non moins imaginaire. À la description de cette nation, le lecteur devine de suite qu’il s’agit d’un pays africain confronté à son nouveau destin, l’indépendance. Le voyage du personnage principal est émaillé de nombreuses péripéties qui le conduisent notamment à travailler dans d’immenses plantations appartenant à des multinationales occidentales. Par l’existence de ses conglomérats, nous devinons que ce pays n’est en aucune mesure indépendant économiquement. Il en résulte une autonomie politique et une souveraineté limitées. Fantouré dénonce ici la continuité des anciens colonisateurs à intervenir dans la gestion des nouvelles nations comme ce fut le cas avec Focard au service de De Gaulle, Pompidou et par la suite Mitterrand. Installé dans la capitale, centre névralgique de la république, ce nouvel arrivant prend conscience de la dictature impitoyable et délirante d’un potentat protégé non pas par l’armée dont il se méfie mais par une milice impitoyable totalement acquise au dictateur. Emprisonnement de masse, torture quotidienne, les indigènes sont habités par la peur de la délation. Ce pays de terreur, de crimes contre l’humanité n’est pas sans rappeler parmi tant d’autres des dictatures comme celle de Bokassa pour la Centre–Afrique, Moboutou pour le Zaire ou encore SéKou Touré pour la Guinée. Conscient de cette dictature, le principal personnage s’engage dès lors dans un mouvement de résistance aux côtés de ses amis et de l’armée. Une armée qui a ses propres intérêts. À noter que dix ans après l’édition, Le cercle des Tropiques, Mongo Bety dans le merveilleux Remember Ruben utilisera une trame similaire.

****Camara Laye, « Le maître de la parole ».

7 août, 2008
Camara Laye, _ GUINEE _ | 1 réponse »

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Tout comme Amadou Empâté Bâ qui récoltait les mythes fondateurs des civilisations tels des fruits miraculeux de la mémoire des peuples, Camara Laye ce fait à son tour maître et conservateur. Tel un griot, il reprend chaque phase initiatique de la naissance puis de l’affirmation progressive de l’autorité de Soundiata, fondateur légendaire de l’Empire du Mali. À la manière d’un manuel d’apprentissage d’ésotérisme, chaque phase glorieuse fait suite à des épreuves les plus souvent terribles mais nécessaires pour l’initiation de chacun qui aspire à une plus grande spiritualité ou bien plus médiocrement à l’acquisition de biens et autres considérations matériels. Ici, les destins individuels brûlent comme des fétus de pailles face à la naissance de Soundiata et à la genèse de l’Empire du Mali qui frappera de son sceau l’Afrique sahélienne pendant plusieurs siècles.

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