Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie 'Ananissoh Theo'


**** Ananissoh Théo, Un reptile par habitant.

18 février, 2011
Ananissoh Theo, _ TOGO _ | Pas de réponses »

ananissohthpunreptileparhabitant.jpgDans le dernier roman de Théo Ananissoh, Ténèbres à midi (2010), le style était dépouillé, le ton grave et sombre, cela afin de dessiner au plus vrai les traits d’une dictature omniprésente et omnipotente phagocytant tout espoir de renouveau : le suicide du conseiller à la présidence étant le point d’orgue de la tragédie. Rien de tel avec Un reptile par habitant, sorti trois ans plus tôt, où le ton y est léger quand bien même l’assassinat d’un cerbère de la dictature, crime qui fait basculer le destin d’un citoyen ordinaire, Narcisse. Celui-ci, professeur de lycée, la trentaine et chaud lapin devant l’éternel, est réveillé la nuit par la sonnerie de son portable alors qu’il est en conclave charnel avec la belle Joséphine. A l’autre bout du fil, Edith, une des ses autres maîtresses, elle-même collectionneuse d’hommes, l’implore de venir immédiatement chez elle. Sur place il ne peut que constater la malédiction qui s’abat sur lui : allongé dans le salon, le corps ensanglanté et sans vie du colonel Katouka, beau-frère du président à vie de la nation. Pour Narcisse une seule urgence, fuir au plus vite avant que les policiers n’arrivent sur la scène du crime et ne fassent des conclusions hâtives sur sa personne. Mais c’est sans compter sur le sous-préfet, autre amant d’Edith appelé à la rescousse, qui exige de Narcisse à l’accompagner près de la frontière où le corps sera enterré. Les autorités croiront peut-être à une lâche désertion d’un traitre à la nation. Une fois la besogne effectuée le serment est pris par les trois acteurs de ne plus se revoir, promesse que Narcisse a bien du mal à satisfaire assailli qu’il est par les questions qui met à mal la quiétude de son quotidien. Et si le pot aux roses était découvert ? Qui sont les réels commanditaires de l’assassinat ? Le gouvernement ? Quel est le rôle obscur d’Edith dans cet imbroglio infernal ? Au reste, Zupitzer, son collègue historien, se montre étrangement très intéressé par cette affaire qui fait les manchettes des journaux ! Il en sait beaucoup… bien trop !Tous les ingrédients sont ici rassemblés pour avoir un polar un bon polar. Mais si polar il y a – encore pourrait-on en discuter – il n’est aucunement noir : le ton y est facétieux et l’humour permanent quand bien-même l’écrivain s’attarde sur les complaintes de ce pauvre Narcisse. En outre, les descriptions des frasques sexuelles de cet amoureux de la gente féminine, y compris de ses nubiles élèves, donnent au récit une légèreté et un érotisme qui rend la lecture bien agréable.

« Joséphine était plus âgée que lui (…). A la voir habillée et coiffée avec mesure, on ne devinait pas qu’elle était une personne ardente. Au départ, d’ailleurs, Narcisse, qui ne s’en doutait pas, s’était intéressé à elle presque par amusement. Au guichet de la banque où elle l’accueillait, il avait vite compris que « le coup était jouable » – je reprends son expression. Et dès leur première rencontre, Joséphine révéla une qualité qui euphorisait chaque fois Narcisse : elle gémissait. Elle s’exprimait, chuchotait, câlinait avec des mots qu’il importe peu de reproduire ici. Elle aimait susurrer le prénom de Narcisse. Cela électrisait Narcisse ; il se sentait alors puissant, efficace, performant. Oui, Joséphine avait l’expérience et le talent pour encourager un homme. Son corps était accueillant, et, à la différence de la plupart des femmes de notre pays – les lycéennes en particulier, qui faisaient l’ordinaire de la vie sexuelle de Narcisse -, elle prenait l’initiative, embrassait en retour. Dès la première étreinte, elle avait su découvrir les endroits les plus sensibles de Narcisse, et les exploitait calmement, habilement. », pp. 42-43.

 Des personnages hauts en couleur, un rythme dynamique avec des dialogues courts et efficaces, Un reptile par habitant est un roman qui se lit d’une traite sans jamais perdre de vue le contexte menaçant de la dictature sanglante, filigrane du récit. Une seule réserve toutefois, le choix d’un lycéen sans plus de précisions en guise de narrateur laisse perplexe.

ananissoh.jpgAnanissoh Théo, Un reptile par habitant, Gallimard, Coll. Continents noirs, 106 p., 2007. 

**** Ananissoh Théo, Ténèbres à midi.

27 octobre, 2010
Ananissoh Theo, _ TOGO _ | Pas de réponses »

ananissohthotnbresmidi.jpg« Ou l’humiliation ou la mort », p.84.

Théo Ananissoh, romancier togolais né en 1962, auteur de Lisaholé (2005) et d’Un reptile par habitant (2007), ressemble fort au personnage principal de son dernier roman, Ténèbres à midi ; celui-ci – son nom restera une inconnue -, écrivain lui-même, exilé tout comme son créateur en Allemagne après avoir fait ses études en France, revient pour un mois au pays natal après vingt ans d’exil, le temps de trouver matière à un nouveau roman qui pour la première fois se déroulera dans sa nation d’origine. Autobiographie ? Auto-fiction ? Dans une interview accordée à Afrik.com, le 17 mars 2010, Théo Ananissoh assure qu’il n’en est rien, tout n’est que fiction. Et pourtant le lecteur est en droit de rester dubitatif face à telle assertion tant les deux personnalités sont concordantes et le pays, cadre scénique, similaire au Togo. Auto-fiction inconsciente ? Quoiqu’il en soit, il est important pour son prochain roman que l’auteur narrateur prenne à nouveau pied dans une Afrique qu’il a perdue de vue ; dont il s’est « déhabitué » : « Un pays où l’on est né mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que concret », p.19. Il doit retrouver les sensibilités des lieux, des personnes. C’est à ces fins que Nadine, une amie, lui présente un jeune et brillant haut fonctionnaire, Eric Bamezon. Les similitudes entre les deux hommes sont frappantes : l’un comme l’autre, intellectuels, ont pris le chemin de l’exil, ont poursuivi leurs études supérieures à Paris, sans avoir l’intention de revenir dans l’immédiat au pays. Cependant Eric Bamezon, sollicité par le Président – potentat-assassin -, a pris la décision du retour, trois ans de cela, afin de faire partager à sa nation son savoir, son expérience. Il a tout abandonné pour l’Afrique et son peuple. Entomologiste, l’écrivain l’écoute, l’observe des heures et des heures et finalement parvient à cette interrogation, « N’ai-je pas peur de l’Afrique en réalité ? », p.79. Il est vrai que celui qu’on lui présente est une personne désabusée, fataliste, lasse et brisée. Soumis aux caprices criminels du Président, vautour qui hante le roman, se sachant sur la sellette, condamné d’un instant à l’autre, Eric Bamezon n’ai même plus animé de ce faux-courage d’exposer au tout public de sa déchéance un dernier faisceau de faux-semblants. Mais qu’on se le dise, la dictature ne serait pas en droit de se prévaloir à elle seule de la chute d’Eric Bamezon. Non, c’est l’Afrique dans sa substance même qui l’a détruit. Le jugement certes lapidaire du jeune fonctionnaire, feu idéaliste, ne saurait être révisé, l’Afrique lui est « dégueulasse ». Les Africains lui sont des êtres « rustres » évoluant dans les « ténèbres » et la « bestialité » !  La grandeur des empires passés du continent noir à l’exemple du royaume d’Abomey ? Il n’y voit que civilisations barbares ayant favorisé l’esclavage. Seule la parenthèse coloniale a ses faveurs ; la faveur insultante d’un être qui va mourir. Tout est dit dans cette sentence et ce conseil adressés à l’écrivain :

« C’est tout sombre et vide ici. (Il regarde Nadine.) Tu as raison. Je ne supporte plus d’être au milieu d’eux. (A moi) Bestia (le Président) prend plaisir à assister à l’agonie de ceux qu’il empoisonne ; voilà ce que je dois côtoyer. Moi qui ai rêvé de me consacrer à l’art. (Il me saisit le bras _ une pression ferme , désespérée.) Ne commets pas la même faute que moi, ne sois pas sentimental, ne fais pas de concession à l’Afrique. Si tu commences, elle n’arrêtera plus. », p.69 et 70.

Le lecteur ne saurait se tromper en voyant dans Eric Bamezon le reflet du narrateur, lui qui aurait pu prendre aussi la décision de revenir au pays et d’y travailler, de participer à son redressement. Tous les deux appartiennent à un monde bien différent des rivages de cette Afrique : ce sont des intellectuels formés aux fameuses Lumières occidentales fardées de leur contrat social qui brille par son idéal, son utopie. Mais dans ce pays, vaut-il quelque-chose ? Pourquoi vouloir y trouver un sens à tout ? Pourquoi y rechercher une quelconque once de moralité ?

Ténèbres à Midi est un roman fascinant dont la percussion ne laisse aucunement indemne son lecteur. Sa violence lancinante dans cette danse du cygne mourant inspire chacune des pages, chacun des mots. L’écriture faite de sobriété, d’économie, accentue une pression dont on ressent le dénouement tragique inéluctable. Théo Ananissoh se faisant ici iconoclaste est une nouvelle fois la consécration d’une littérature togolaise inspirant les plus belles réussites. Pensons entre autres à Kossi Efoui ou bien encore à Awumey Eden.  

ananissoh.jpg Ananissoh Théo, Ténèbres à midi, Continents Noirs, Gallimard, 139 p., 2010.

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