Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie 'Diop Boris Boubacar'


Boubacar Boris Diop, Kaveena.

7 avril, 2012
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _, _____________________ECRIVAINS | 2 réponses »

Boubacar Boris Diop, Kaveena. dans Diop Boris Boubacar Boubacar-Boris-Diop-Kaveena.1« Pleurer les morts est presque un luxe. », p. 51.

« L’histoire des nations n’est pas un récit plein de fantaisies et d’ornements gracieux. Elle ne s’écrit pas à reculons. Elle ne commence pas par la fin. », p. 228.

Boubacar Boris Diop se penche à nouveau sur les fausses indépendances, une Afrique sous la férule d’une France prédatrice, jalouse de son omniprésence sur son pré carré africain ; hégémonie paranoïaque sanctionnant violemment toute critique, tout désir à l’autonomie. Encore un énième roman sur un sujet maintes fois traité diront certains, alors même qu’il est indispensable de plonger toujours plus loin dans les méandres de l’Histoire : analyser le marécage, en exhumer chacun des tréfonds et transmettre les tenants et aboutissants d’un passé commun au présent vivace et dont l’avenir ne peut s’accorder le luxe de l’ignorance. Telle est assurément la démarche de l’auteur.

Ici, plus qu’un roman à qui est empruntée la prose, Kaveena se présente telle une tragédie grecque (la forme théâtrale aurait pu tout aussi bien être choisie) ne pouvant finir que par le glaive et dans le sang : au sacrifice répond la vengeance meurtrière, occire l’hydre.

Le cœur de la tragédie, le sacrifice d’une enfant de six ans, Kaveena, Afrique vierge et innocente – la génération nouvelle -, violée, tuée et démembrée ; pratique sacrificielle d’un temps sinistre que l’on croyait révolu à jamais. Un holocauste à la gloire de quelque divinité corrompue afin qu’un homme, le Français Castaneda, puisse s’octroyer des pouvoirs et conforter son autorité sanguinaire sur une nation d’Afrique. Archétype du tyran, Castaneda est l’hydre « France-Afrique » qui de ses crocs tue sa proie, le continent noir, pour se nourrir de sa sève vitale : à lui la toute puissance politique et économique. Quand bien-même l’exigence de se grimer « d’africanité » se fait-elle, il se peinturlure couleur locale, se surprenant même à se prendre à son propre jeux : pourquoi ne pas troquer les habits de l’autorité dissimulée à ceux du chef officiel ? Le vertige, l’apothéose finale, avoir son propre royaume et ses citoyens-esclaves.

A ses côtés, son fils tutélaire Nikiema, l’enfant du pays, l’indigène de peau indispensable à Castaneda pour continuer son trafic :  Il est sa caution, son alibi national.

« En vérité, il (Pierre Castaneda) a fait un raisonnement fort simple. Patron de la Cogemin, il savait bien ce que signifiait l’exploitation des mines d’or de Ndunga et du marbre de Masella. Les fils du pays travaillaient là-dedans comme des esclaves. On les obligeait à extraire les richesses de leur sous-sol au prix de mille souffrances. C’était ensuite chargé dans des bateaux et cela ne les regardait plus. Quand on y pense, c’est hallucinant et même un peu comique, cette façon de venir de l’autre bout du monde pour s’approprier les richesses d’autrui. Pierre a compris qu’il faudrait un jour où l’autre assouplir le système. Cela signifiait : préparer la relève. Ca a été avec moi (Nikiema). Il n’y a là rien d’extraordinaire. J’ai presque envie de dire que nous, les politiques, notre unique vérité est dans notre survie », p.115.

Elevé sur l’étalon occidental et formé par le tyran, Nikiema est ce fils qui à un moment où un autre, à l’instar des tragédies grecques, se doit de tuer le père devenu un obstacle à la grandeur de son destin : asseoir sa tyrannie sur la nation ; peu importe si cette fin doit passer par une guerre des milices des plus meurtrières dans laquelle le peuple, moindre denrée sacrifiée, sera le grand oublié. Dans le cheminement de pensée de l’auteur, les dignitaires africains durant les pseudo-indépendances ne sont en rien de simples marionnettes mais des acteurs pleinement et volontairement complices des tyrannies et du pillage de l’Afrique : impossible pour eux de se parer du voile vertueux du « prisonnier malgré lui » ou encore du « vieux sage » protecteur de l’unité nationale. Tout comme Castaneda, Nikiema est un assassin.

« Puis Pierre Castaneda aurait malgré lui un pincement au cœur, quel gâchis, mon petit, quel gâchis, on faisait un si beau tandem, pourquoi t’es-tu soudain imaginé que tu pouvais devenir le vrai président d’un putain de vrai pays africain, juste comme ça ? Tous deux se rappelaient le temps où ils étaient des frères, ils liquidaient à l’unisson leurs ennemis (…) dans une joyeuse complicité. Il n’était pas si costaud d’ailleurs, à l’époque N’Zo Nikiema. Il faisait des cauchemars la nuit en pensant aux enfants des types qu’il avait égorgés ou étranglés ; au lieu de pleurer, les gamins sautillaient autour de lui en riant comme des anges célestes et il ne comprenait rien à leur jubilation et il avait le cœur brisé, ça lui retournait l’estomac, il vomissait parfois et Castaneda, un dur parmi les durs, se moquait de lui, il lui disait songe donc mon petit aux étoiles au-dessus de nos têtes (…) », p.47.         

Enfin se produit ce moment tant espéré, la révolte régicide d’une mère contre l’assassin de sa fille : l’altière Afrique, déesse blessée et bafouée, parturiente des générations sacrifiées, se lève dans toute sa dignité de femme violée au fruit innocent assassiné (Kaveena), glaive à la main, la vengeance sanguinaire sur l’assassin étranger. Mumbe Awale, jeune artiste anonyme, femme libre, est l’avatar ce cette Afrique qui par hospitalité naturelle puis forcée s’était glissée dans les draps et de Castanéda et de Nikiema se faisant leur maîtresse respective sans que les deux monstres ne sussent qu’ils se la partageaient. Témoin privilégié de leurs confidences sur leurs crimes orgiaques, le temps est venu de la réelle indépendance qui ne peut se faire que dans l’épuration salvatrice.

Spectateur diabolique de la vengeance matricielle à venir, le colonel Assante (anciennement directeur de la police politique des deux tyrans et tortionnaire de son état) conte l’histoire de la tyrannie en faisant appel à ses souvenirs et aux mémoires écrites de Nikiema trouvées dans l’appartement de Mumbe Awale où il se dissimule des jours et des nuits quand bien même les odeurs méphitiques exhalées par le cadavre d’un chef d’état soi-disant indigène.

Récit intense, écriture déliée permettant au lecteur de se faire le confident privilégié du colonel Assante et de pénétrer les arcades terrifiants d’un tête à tête despotique et meurtrier, Kaveena fait partie de ces romans « coup de poing » dont nous ne saurions sortir indemnes ; une impression de malaise que ne fait que conforter le détachement d’un narrateur à l’occasion narquois.

boubacar_boris_diop-146x150 boubacar boris diop dans _ SENEGAL _Boubacar Boris Diop, Kaveena, Philippe Rey, 2006, 304 p.

**** Diop Boris Boubacar, Le Cavalier et son ombre.

19 novembre, 2010
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _ | 3 réponses »

borisdiopboubacarlecavalieretsonombre.jpgVoici un roman bien étrange que Le cavalier et son ombre. Mais est-il juste de parler de roman en l’occurrence, tant le conte – dans sa forme et dans son fond – prend le dessus sur l’art romanesque, singulièrement dans sa seconde partie ? Disons que les deux genres littéraires sont d’abord les supports à l’expression du néant ; un néant libéré par la folie ; un néant « génocidaire » : un non-univers où l’homme connaîtra le sort identique à la civilisation et les mythes auxquels il appartient, être banni dans la spirale sans fin d’une autodestruction à la renaissance perpétuelle. Le témoin de ces furies, un héros légendaire imaginaire et bien existant, démuni, Le Cavalier… ou bien son ombre.

Tout commence par une offre d’emploi proposée à Khadidja. Elle et son compagnon, Lat-Sukabé, revenus au pays natif après des études en occident, sont cueillis par la misère. Dans le marigot de la pauvreté la plus dégradante et assassine, Khadidja à l’équilibre psychologique passionnel mais fragile n’a pas d’autres choix que d’accepter cet étrange travail, parler à un étranger qu’elle ne voit et ne devra jamais voir ; elle dans un vestibule, lui replié dans la pénombre d’une chambre contiguë ; l’unique corridor les reliant, une porte entrouverte surmontée d’un portrait de femme aux délicieux traits. Très vite, elle prend ses fonctions à cœur, imaginant que son auditeur n’est autre qu’un enfant malade. S’ouvrir à lui par le conte semble être le meilleur moyen de combler les temps d’ennui du malheureux. Et à Khadidja, saoule de son imaginaire, de plonger fiévreusement dans les archives, les manuels d’histoire et tous autres documents lui apportant une aide à l’édification des contes ; contes se devant d’être de merveilleuses histoires du peuple glorieux éloigné de tous vils compromis avec ses ennemis, notamment les nations colonisatrices ; un travail harassant devenant très vite obsessionnel, entêtant et mettant à rude épreuve sa santé mentale, cela malgré les mises en garde de Lat-Sukabé, témoin et narrateur.

« Khadidija se lança, avec la fureur qu’elle mettait à toutes choses, dans la recherche historique… Je la voyais annoter, jusque tard dans la nuit, des ouvrages rares ou revenir de la ville avec des photocopies qu’elle classait minutieusement. J’ai compris par la suite, en consultant ses documents, à quel point la méthode de Khadidja était cynique. Soucieuse d’offrir au cher petit les vrais héros dont il avait besoin, Khadidja se débarrassait sans état d’âme de tous ceux qui, dans le passé, s’étaient compromis avec le colonisateur ou avaient eu le malheur d’être vaincus dans les batailles décisives. Elle biffait, tout simplement, les nombreux épisodes de notre histoire qui auraient pu troubler l’enfant. Il lui restait, malgré cela, assez de beau monde pour concocter ses gentilles fables peuplées de géants invincibles », p. 90 et 91.

Mais rien, toujours aucune réaction du mystérieux enfant malingre après des années d’efforts et ce en dépit de son art consommé à raconter avec cœur ses contes fabuleux. Et si elle était abusée ? Décidément non, conclue-t-elle, cet hôte fantomatique ne peut pas être un enfant innocent mais un homme vicié par les perversités les plus profondes et nauséabondes ! Un monstre qui se réjouit de son épuisement physique et mental ; un fieffé salaud qui voit en elle son jouet, son cobaye ; détruire cette femme autrefois orgueilleuse et qui maintenant accepte de se prostituer jusqu’à la folie pour gagner quelques sous. Ce travail a fait d’elle une pute ! Qu’à cela ne tienne, elle change les règles du jeu : désormais le peuple légendaire est à l’image de son tortionnaire, une horreur issue d’un processus de destruction massive. Et voilà donc que le grand héros du conte, le Cavalier – ou bien son ombre ? – est abusé, trompé, compromis : croyant sincèrement œuvrer pour le bien, il assassine le cruel monstre mythique et cosmogonique dudit bon peuple à la base de tout équilibre. Avec horreur le mythe s’effondre et avec, la société toute entière qui a perdu ses origines et par conséquent sa nature authentique. Les passions des plus forts font désormais loi, les gouvernants vendant aux puissances coloniales le peu qui reste de souveraineté d’un passé glorieux oublié à jamais. Les génocides peuvent donner libre cours à leurs fantaisies.

« Tout contre la clôture de la boulangerie de Thomas, il y a un grand benténier. Elle (La vieille femme) s’assoit pour reposer ses vieux os un instant. Elle a moins peur. L’univers lui est familier. Ici dans la boulangerie de Thomas, elle achète du pain chaque soir, en rentrant chez elle. Elle fait cela depuis des années, depuis le temps où vivait encore le grand-père de Thomas mort dans une des guerres civiles. D’ailleurs, c’est connu, à chaque guerre, cette famille perdait un ou plusieurs de ses membres. Une fois même, des miliciens avaient tué une petite-fille de Thomas en la prenant pour un Twi. Après cette bavure, des politiciens extrémistes avaient organisé des séminaires sur le thème : comment reconnaître l’ennemi. Les gens disaient : Ah ces jeunes, ils ne savent plus rien, il ne savent même plus distinguer un Mwa d’un Twi… Que de mensonges criminels ! Et ce jeune homme, qu’un milicien avait coupé en deux, parce qu’il était à moitié twi à moitié mwa… Quel temps ! Ils appellent ça distinguer le bien du mal, ils se traitent de chacal et ils s’entre-tuent… », p. 150 et 151.

Mais en dépit des holocaustes décrits, des horreurs contées, toujours rien ! Rien de la part du tortionnaire ; aucune réaction. Il devient urgent pour Lat-Sukabé de retrouver son ancienne fiancée et toujours bien-aimée dans cet endroit bien étrange d’où elle lui écrit et de mettre un terme à la tragédie avant qu’il ne soit trop tard. Mais est-il possible d’en finir avec le conte ?

Ecrit fait de métaphores, d’allégories, d’une prose sachant se faire poétique et épique, Boris Boubacar Diop nous offre un regard kaléidoscopique fascinant d’une Afrique dont les racines, les origines ont été violées et assassinées par ses faux-dirigeants, les usurpateurs, avec la complicité des pays occidentaux ; le point culminant des tourmentes nihilistes s’exprimant bien évidemment dans l’autodestruction à grande échelle, les génocides – on pense bien sûr au Rwanda et au Burundi. Ouvrage brillant, sa complexité apparente pourrait peut-être en effrayer certains. Et pourtant passer à côté serait bien dommage. 

  boubacarborisdiop.jpg Diop Boris Boubacar, Le Cavalier et son ombre, 1997, rééd. Philippe Rey, 2009, 238p.

**** Diop Boubacar Boris , « Le temps de Tamango ».

9 septembre, 2009
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _ | 5 réponses »

diopboubacarborisletempsdetamango.jpg

Quelle satisfaction, quel aboutissement pour Boubacar Boris Diop, romancier, essayiste et journaliste dakarois né en 1946, d’être adoubé par l’un de ses pairs les plus prestigieux, les plus rebelles, Mongo Beti. Dans la préface de Le temps de Tamango, Mongo Beti fait les louanges de ce roman non par flatterie académicienne mais en raison de cette dénonciation des fausses indépendances qui ont succédé à celles formelles des années soixante : la France-Afrique _ mérite-t-elle ces deux majuscules sinistre qu’elle est ? _ gangrène les jeunes nations africaines. Leurs dirigeants ne sont souvent que les joncs qui épousent les humeurs égoïstes et fallacieuses de la métropole, sinistre sémaphore ; joncs dont il est légitime de se demander si leurs racines labourent de leurs méandres la terre d’Afrique qui a trop longtemps baigné dans la douleur, le sang de la domination coloniale. Boubacar Boris Diop dans un style remarquable où l’ornement est réduit à sa portion congrue, le lapidaire ponctué de silence prenant le pas sur les digressions, jette un regard sans concession sur cette époque du Sénégal dirigé par le poète qui finira ses jours dans sa Normandie chérie. Enfermé dans sa tour d’ivoire bâtie de vers, daignant écouter le peuple qui dans une grève générale crie sa colère, Senghor envoie la troupe mater les mutins qui osent défier sa sagesse immaculée. Devant la défaite de leurs troupes, les dirigeants syndicaux décident de s’allier avec le M.A.R.S., mouvement politique clandestin constitué d’étudiants en rupture avec le régime et bien décidés à en découdre y compris par la violence. L’élément passionnant de ce roman tant dans la forme que dans le fond est dans le recours à la politique-fiction. Situé à la fin du XXe siècle, le narrateur du roman, citoyen de la république sénégalaise devenue communiste, dresse la biographie de N’Dongo, un acteur important du M.A.R.S. qui assassinera l’incarnation de l’oppression totalitaire de la France-Afrique, Navarro, général français de pacotille, violent et absurde, délégué par la puissance française au gouvernement sénégalais « senghoriste » afin de mettre un terme aux troubles populaires. Toutefois et en dépit de cette action héroïque, la fiabilité du personnage est contestée par les historiens de la république populaire. Ce Jeune intellectuel torturé semait le doute sur la valeur de son engagement parmi les membres dirigeants du groupuscule en raison de ses prises de position et silences. Du reste, il semblait bien trop perplexe devant les vertus du régime communiste sénégalais à son retour de la République Démocratique d’Allemagne de l’Est où il a étudié. N’Dongo est-il ou peut-il être un héros, lui qui sera lapidé par la population dakaroise en raison de sa folie apparente ? Et que dire de ce mythe bien étrange auquel N’dongo s’associe à la fin de sa vie : celle du potentat Tamango qui tortionnaire de sa tribu devint héros après avoir extirpé les siens de la traite négrière. Ne s’agit-il pas ici d’une critique sur la légitimité du régime communiste. Dans ce roman, le lecteur retrouve chez N’dongo certaines des interrogations de Samba, personnage central de L’aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou kane, qui le mènent sur le voix d’une introspection dangereuse. De même, dans la description de la conspiration, des acteurs du M.A.R.S., nous retrouvons l’univers de Mongo Beti avec Remember Ruben. Le temps de Tamango est une œuvre indissociable de l’état d’esprit d’intellectuels africains consternés par la déroute des fausses indépendances. Il serait vraiment dommage de bouder ce roman passionnant d’autant que l’écriture de Boris Boubacar Diop conjugue avec habilité et exigence réflexion politique et originalité littéraire.

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