Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie 'Ebode Eugene'


**** Ebodé Eugène, Silikani.

19 septembre, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | 1 réponse »

ebodesilikani.jpg« L’émotion est nègre, la raison est hellène. » Les mots de Senghor repris dans Silikani expriment à merveille cette vie ô combien tumultueuse et reine de Douala cadencée aux pas des émotions les plus folles, les plus drôles, les plus irrationnelles, les plus fanatiques. Le premier volet de l’autofiction, La transmission, use de l’humour pour nous dessiner un panorama d’une Douala foisonnante et rebelle. Dans le second, La divine colère, l’écrivain continue à pointer du doigt cette effervescence émotive africaine mais la saisit dans sa nature inquiétante avec sa mystique tragique merveilleusement incarnée dans ses théâtres de joutes footbalistiques. Le troisième et dernier volet, Silikani, insiste toujours sur cette émotion qui cadence l’âme africaine, fait chalouper la raison. Ici, si elle se fait plus nostalgique, plus grave mais jamais mélancolique, elle s’exprime sur le ton de l’œcuménisme ; comment pourrait-il en être autrement puisque Eugène Ebodé emporte ses lecteurs dans la folie des musiques qui ont fait l’Afrique : celles des indépendances, celles des rebelles aux dictatures, celles certes moins téméraires mais toujours nobles qui endiablent les nuits sans fin des fêtards ivres de liberté et de permissivités réjouissantes dans un quotidien lourd de difficultés. Dans ce dernier volet le ton est plus grave : Chilane s’est suicidée. Elle était la fiancée d’Eugène. Depuis vingt ans à Marseille, il ne songeait plus du tout au mariage, certainement au grand désespoir de celle-ci. S’est-elle jetée sous un train car persuadée que son amant d’antan ne reviendrait plus la cueillir ? Eugène Ebodé respectant le choix de sa défunte promise lui rend un merveilleux hommage par la musique :

« En tisserand des hymnes de beauté, Richard Bona tricote une mélodie que j’aurais voulu que tes oreilles entendent. La voix cristalline de Bona s’élève, ample, comme un javelot dansant et frétillant dans les airs. Elle couvre ma douleur, l’entraîne à la fenêtre de l’aube pour mieux exprimer une interrogation qui fut la mienne et qui s’est éteinte comme une lampe où le kérosène a tari :

Suninga,

Muna nyango, ô suninga !

No tondi wa na guigna.

Autrement dit : « A quel moment de félicité te reverrai-je, ma petite fée ? A quel instant décoré aux lumières d’allégresse scellerons-nous nos rapprochements longtemps repoussés mais devenus pressants. Je t’aime éperdument (…). », p. 33.

Dans les faits, Chilane était plus la belle-fille de Magrita, la mère d’Eugène, que la fiancée de ce dernier. Elles étaient toujours ensemble à papoter, cuisiner, coudre. N’est-ce pas Magrita qui a tout fait pour que son fils accueille Chilane dans ses bras ? Certes Eugène était amoureux d’elle. Cependant, au grand désœuvrement du jeune homme sur le départ pour la France, la belle Silikani, la meilleure amie de sa promise, ne lui était pas indifférente. Pas seulement pour le désir de la posséder - envie réciproque -, mais aussi en raison de leur proximité d’esprit, de leur passion commune pour la musique. Chilane était une jeune fille posée, Silikani une fantasque volcanique à l’esprit vif et passionnel. Les yeux de Silikani s’enflammaient quand elle contait à Eugène sa rencontre avec Féla Kuti dans sa république rebelle, Kalakuta, à Lagos. Intense et sublime fut son extase quant le Libérateur s’est lancé pour elle seule dans un solo de saxophone alors que les « félinettes » possédées par la transe se nourrissaient de la semence de leur idole, de leur maître, de leur dieu. Silikani et Eugène n’avaient de cesse de se lancer dans des discussions enfiévrées sur les artistes africains : qui de Féla ou de Papa Groove – Manu Dibango – était le plus doué ? Papa Groove ne s’adressait-il pas plutôt à un public à la panse bien tendue tandis que le Félin au peuple des gagne-petit ? Que de danses et d’ivresses sur les pistes combles des maquis qui parsèment Douala. Mais le départ pour la France s’annonce. Eugène, après sa troisième tentative, réussit enfin son bac. Il est temps pour lui de continuer ses études en France, sans oublier selon les vœux de son oncle et la tradition familiale de construire sa petite Douala à Marseille. Bien des années plus tard, avec l’aide de Silikani, il satisfait cette promesse en honorant les rythmes universels de la musique africaine, don fait au monde, dans sa nouvelle patrie, la cité phocéenne.

ebodeeugene.jpgEbodé Eugène, Silikani, Gallimard, col. Continents Noires, 2006, 241.

**** Ebodé Eugène, La divine Colère.

5 septembre, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | Pas de réponses »

ebodeugneladivinecolre.jpgUne fois la dot de son père payée, il est temps pour Eugène de retrouver son quotidien fait d’école et de foot. Pour être franc le gamin a plutôt une préférence pour l’art du jonglage ; et tant pis si cette passion empiète largement sur les cours :

« A l’école, au début des dictées, tandis que les forts en thèmes, littéralement couchés sur leur feuille, nous empêchaient de zieuter et de copier leurs travaux, nous nous abandonnions aux rêveries et aux souvenirs ballonnés. Nous commencions des parties de football virtuel. Alors là, nous allions de roulades en passements de jambes, nous petit-pontions à loisir, mettions l’adversaire dans le vent salé du désespoir pour enfin lucarner le ballon et le mettre hors de portée des gardiens… »,  pp. 112 et 113.

Gardien : le poste de prédilection d’Eugène, véritable panthère dans les buts où il excelle. Très vite il joue dans les meilleurs clubs de Douala et abandonne peu à peu le lycée. Trois ans plus tard avec « La Dynamite », l’équipe de foot soutenue par les Bassas, il accède à la finale de la coupe junior du pays des crevettes. Les horizons les plus prometteurs lui sont enfin ouverts. A condition toutefois de remporter le match de tous les espoirs, de toutes les folies, la finale sacrée. L’affiche de cette joute footbalistique démultiplie l’enjeu et fait frémir le pays. D’ordinaire en Afrique comme dans d’autres terres de football, un match n’est pas simplement une confrontation sportive entre deux équipes de onze joueurs, c’est une lutte passionnelle et héroïque. Mais cette fois-ci les enjeux sont encore plus importants : voici annoncé un combat entre deux civilisations qui ont forgé le destin du pays : les musulmans du Nord – «  Les Dromadaires » – et les Chrétiens Bassas – « La Dynamite ». Et voilà que revient dans les esprits cette bataille légendaire où il y a des siècles l’invasion des Nordistes fut arrêtée par les Bantous. A écouter les mauvaises langues, si les Bassas étaient bien présents, ils se seraient montrés piètres guerriers. Que ces propos diffamatoires cesses ! La victoire éclatante de « La Dynamite » sur ces pauvres « Dromadaires » aux poils rêches prouvera que tous ces propos n’étaient que mensonges et calomnies. Aux joueurs de « La Dynamite » de remettre les pendules historiques à l’heure et de rendre la fierté à tout Bassa qui se respecte ! Une semaine avant le jour fatidique, les joueurs et le staff s’enferment dans un complexe, invraisemblable fortification, où sont peaufinés leur condition physique, les techniques de jeu et le mental. Les entraînements ont lieu en public à la plus grande joie d’un peuple de supporters passionné… trop passionné peut-être. Que de cris, que d’injures et surtout de menaces : une seule option pour leurs poulains, gagner ou mourir. La défaite est impensable. Vus comme des traîtres ils seraient mortellement châtiés. Et le premier sacrifié par la horde sauvage serait le gardien de but, Eugène le « vicieux bantou ».

« Espèces de fêlés ! Ramassis de faux guerriers ! Bande de vendus ! Vous allez encore baisser vos frocs au moment décisif… Avortons, cracheurs dans la soupe, on vous égorgera sales chimpanzés, on vous arrachera les poils du cul un à un. Vous serez les premiers Sudistes à donner la coupe aux Musulmans ? Maudit soit le jour où on vous a pondus ! », p. 145.

Vu le programme réservé en cas de défaite, mieux vaut ne pas décevoir ! La tension tant chez les dirigeants du club que chez les joueurs est à son zénith. Rien de doit-être négligé. Et surtout pas les fétiches. D’abord se prémunir des marabouts ennemis et ensuite « féticher » les adversaires. Pour les joueurs de « La Dynamite » se profile des délices à l’exotisme bien singulier : un bain de sang venant d’un généreux dromadaire sacrifié sur la pelouse et un banquet des parties bien crues de la victime de l’holocauste, y compris celles les moins alléchantes. La liste des autres plaisirs est bien longue. Les supporteurs sont aussi purifiés par un bain dans le fleuve Wouri. _Et pour ceux qui ne savent pas nager ? _Qu’ils apprennent vite ! Décidément une partie de football dans ce pays d’Afrique noire est bien plus qu’un match opposant Marseille au Paris-Saint-Germain, derby français qui prend ici les allures d’une partie d’oreillers entre demoiselles de bonnes familles ! Tout gravite autour de cette notion, la folie : la folie enthousiaste ; la folie destructrice ; la folie irrationnelle. Eugène Ebodé dépeint avec talent les versants heureux et nihilistes du football africain qui se retrouvent assurément dans le football Sud-Américain, mais probablement sans le particularisme ethnique ici en exergue. Dans ce maelström, l’enthousiasme d’Eugène tend à faire place à la perplexité et à la peur. Peu importe, les dès sont jetés : il est ici pour jouer et gagner ce maudit match ! Pour le deuxième volet des tribulations d’Eugène, le ton de La divine colère est plus grave que celui du premier, La transmission. Bien sûr le comique n’est pas oublié mais la furie qui peu à peu emporte tout sur son passage relativise les valeurs censées être altruistes du sport. Encore un bon roman à mettre à l’actif de l’écrivain camerounais.

ebodeeugene1.jpgEbodé Eugène, La divine colère, Continents Noirs, Gallimard, 2004, 228 p.

**** Ebodé Eugène, La transmission.

24 août, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | 2 réponses »

ebodeugnelatransmission.jpgEugène Ebodé, camerounais né en 1962, est de ces hommes aux talents multiples : la culture bien sûr – La transmission est le premier volet d’une trilogie romanesque –, le sport – il a été de la sélection nationale des lionceaux camerounais – ou encore la politique – il fut conseiller municipal. Il est l’antithèse de ce fameux proverbe qui a cours à Douala, « qui va à tâtons, va au bâton ». Des qualités que partage son personnage de fiction, le vieux malicieux Karl Kiribanga Ebodé, qui sur son lit de mort fait entendre ses dernières volontés à son fils, Eugène, l’adolescent passionné de football. « La transmission est donc une biographie » me diriez-vous ? Non, mais une auto-fiction avec des traits empruntés au réel comme souvent dans cet exercice. A l’instar de nombreux comparses avant lui, Karl quitte très jeune le village pour la ville mais aucunement dans l’idée qu’une fois l’argent dans la besace, il construira une hutte dans la brousse natale pour y terminer ses vieux jours entouré des siens. Cet homme animé d’une immense force intérieure et qui entend se faire par lui-même aura continuellement le souci de ne plus jamais revenir habiter au village avec ses vieilles balivernes de coutumes symboles d’un monde définitivement nécrosé. Pour cette nouvelle aventure, le vrai commencement de toute vie qui en vaut vraiment la peine, rien de mieux que la belle et indomptable ville portuaire de Douala dont il est follement passionné. Et ainsi commence un destin où tout est tempête, où rien n’est impossible à cet homme épris de liberté. Les conquêtes féminines se succèdent quand bien même est-il marié. Il est vrai que ses qualités de bretteurs des cuisses légères ne sont plus à prouver parmi la gente féminine qui le remercie avec de bons ragoûts de porc-épic. Karl a-t-il été un salaud durant sa vie ? Assurément, comme le constatera son fils Eugène, mais comme beaucoup de ses semblables, ni plus ni moins. A sa décharge, il s’est toujours montré héroïque dans des combats ô combien glorieux, ceux menés contre toutes sujétions faites à la liberté ; en premier lieu, pour le droit de son peuple, celui du pays des crevettes, à disposer de son destin. C’est ainsi qu’il luttera avec acharnement contre le pouvoir colonial et les débuts d’une république faussement indépendante. Durant cette époque épique, il se fera médecin de fortune pour les maquisards, notamment ceux qui combattirent pour la cause de Ruben. Avec la liberté nul compromis, à l’exemple du grand Mongo Béti. Toutes velléités la menaçant sont ses ennemies. Ce qui est le cas de la tradition, prédatrice selon lui des libertés individuelles. Ce faisant, refuser de payer la dot à ses beaux-parents et lancer un pied de nez à tout ces vieilles fredaines est pour Karl un acte de résistance. Mais des décennies ont passé. Sur son lit de mort, surprise cataclysmique pour tous ses proches, le révolté de toujours demande à Eugène, son fils, de payer la dot. Quelle mouche le pique donc ? Connaissant le malotru, les beaux-parents sont plus que dubitatifs :

«  _ Même chez les morts il veut encore nous torturer, c’est fort ! _ Oui, c’est lui tout craché. Le diable l’inspirait déjà ici, mais en enfer, Lucifer et lui doivent bien s’entendre approuva Grand-mère. Ils sont capables de nous entraîner dans une nouvelle farce à travers la naïveté d’un petit garçon (Eugène). Rien que pour nous emmerder ! Tout ça est fait pour nous tuer ! », p. 66.     

Etrange attitude en effet. Mais il semblerait que cette dernière doléance est moins celle d’un repentant que l’ultime manigance d’un père faite à un fils pour qui seul le foot importe. Karl, angoissé par cette génération fataliste qui préfère au grand soir le triste quotidien ponctué de rares loisirs, entend à ce que le paiement de sa dot soit le chemin initiatique qui conduira son rejeton dans un monde adulte épris de liberté. Dans les années cinquante et soixante, les combats de sa génération ont abouti à de grandes réalisations tant pour le peuple des crevettes que pour toute l’Afrique. Le temps est venu maintenant pour la jeunesse de ce début de XXIe siècle de reprendre le flambeau de la lutte. Ecriture percutante, style acéré, histoires d’individualités talentueuses mais aussi magnifiquement imparfaites, La transmission est une ode faite à tout un peuple, celui du pays des crevettes, le Cameroun, avec les succès et les ratés de son histoire. A l’image de ce vieux renard de Karl, la plume de l’écrivain sait se faire exubérante. Le style prend une cadence fièvreuse dès lors que le sujet abordé soulève les passions tant de l’auteur que du vieux coquin, personnages qui s’unissent bien souvent dans leurs exaltations. Ainsi en est-il des temps de rébellion ou encore de ce fol amour pour Douala et ses habitants.

  

« Enfant, mon père m’entraîna dans les gargotes du bord des routes où je m’empiffrais de beignets le matin et de soyas certains soirs. Nous allions surtout dans des lieux où les beignets se cuisinaient sous nos yeux. Celle que l’on voit partout à Douala est bien la vendeuse de beignets, la mamie malaka. Elle a généralement un formidable embonpoint, proportionnel à la grosse bassine derrière laquelle elle tente de dissimuler ses « jambonneaux » (…) Sous des restaurants de fortune ou en pleine rue, la vendeuse de makala est la vraie reine de la pleine rue. C’est autour d’elle que se nouent les échanges. C’est auprès d’elle qu’on saisit l’humeur de Douala… », p.102.

  

La transmission est un très beau roman générationnel où l’enthousiasme fait fi des regrets et mélancolies. Car comme n’a de cesse de le répéter Eugène Ebodé, les combats pour la liberté n’attendent pas. Et ils sont nombreux tant au pays des crevettes que dans toute l’Afrique.

  Ebodé Eugène, La transmission, Continents Noirs, Gallimard, 2002, 189 p.

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