Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie 'Kangni Alem'


**** Kangni Alem, Esclaves.

2 février, 2010
Kangni Alem, _ TOGO _ | 5 réponses »

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Voici un roman qui à sa sortie en mai 2009 a suscité des grincements de dents et parfois même de profondes querelles. Pour cause ! Kangni Alem fait fi des compromis et fallacieux silences dans son œuvre romanesque, Esclaves, sur un sujet si ce n’est tabou du moins figé dans une historiographie africaine embarrassée : la complicité de royaumes africains dans la traite négrière ; en l’occurrence celui du Danhomé, grand pourvoyeur de bois d’ébène aux puissances occidentales criminelles, abreuvant ainsi le commerce triangulaire, crime contre l’humanité qui hantera à jamais les mémoires. Il ne s’agit pas ici pour l’écrivain de régler ses comptes avec les fossoyeurs-débiteurs de l’abomination, quels qu’ils soient, mais de rappeler des faits et susciter la réflexion en recourant au roman historique ; outil de fiction qui par les contorsions qu’il impose à Dame Histoire permet à Kangni Alem de mieux pénétrer celle-ci pour mettre en avant et au regard de tous les blessures toujours à vif et mal dissimulées de cette ignominie. A ces fins, les âpres épisodes du destin martyrisé d’un homme, l’humble maître de cérémonie et dignitaire vaudou au service de la majesté du Danhomé, va modeler l’épopée du roman. A travers son histoire, nous est clamé l’esclavagisme qui nécrose la terre du Golfe de Guignée et bien au-delà, qui salit l’océan Atlantique et gangrène à jamais les plantations de cannes à sucre du Brésil. A l’instar d’autres romans historiques, à la loupe d’une destinée fictionnelle tragique vont se croiser des personnages qui au réel ont façonné dramatiquement ou heureusement les rets de l’Histoire : tel ce Francisco Chacha de Souza, homme aux racines brésiliennes et portugaises incertaines, incarnation du mal et du cynisme, qui participa activement avec les royautés locales et occidentales à une traite massive et cela jusqu’à sa mort, en 1849, sur ses terres octroyées par Guézo, souverain criminel à la légitimité royale douteuse. Autre destin exceptionnel et ô combien bénéfique, celui de Felix Santana : le mulâtre brésilien surdoué, à l’origine de la grande révolte des esclaves à Bahia, en 1835, et principal artisan de l’abolition de la gangrène esclavagiste au Brésil en 1888. C’est un jour du début de la saison des pluies, en 1818, que commence le roman : l’anonyme et modeste maître des cérémonies est bien malgré lui complice de la destitution de Adandozan, le roi qui veut abolir la traite négrière et faire en sorte que les esclaves soient uniquement asservis sur la terre africaine ; un projet qui mettrait en péril le commerce nauséabond du négociant De Souza. Celui-ci, avec la complicité du sinistre neveu du roi, Gankpé, fomente une révolution de palais : Adandozan est déposé et Gankpé est sacré roi peu de temps après sous le titre de Guézo. De son côté, pris au dépourvu, l’infortuné complice, le maître de cérémonie, est réduit à l’état d’esclave. Séparé de ses enfants et de ses femmes asservis, il est abandonné avec ses centaines de malheureux compagnons dans les fonds de cales infectes du navire qu’il tourmente avec ses imprécations vaudoues. En dépit des forces occultes sollicitées, le navire accoste sur les côtes brésiliennes où il est vendu comme simple marchandise à un planteur qui lui accorde le baptême et lui donne le nom chrétien de Miguel ; son identité spirituelle africaine se doit d’être anéantie. Toutefois, les années se succédant, guidé par son ami semi-affranchi, le vieux musulman Sule, Miguel se convertit à la religion mahométane et se faisant, s’extirpe du reniement de toute humanité grâce sa nouvelle identité, Djibril. Par l’étude du Coran, il accède aux secrets bienfaiteurs de l’écriture. Lettré, il peut dès lors participer activement à la fomentation de la célèbre révolte des Malês _ esclaves musulmans lettrés _, sous le commandement de Felix Santana. En dépit de l’échec du mouvement insurrectionnel, les institutions esclavagistes brésiliennes, ébranlées, prennent conscience de l’ampleur du mouvement clandestin et des menaces qui en résultent. Une partie des prisonniers sont bannis du Brésil et renvoyée sur les terres africaines où Djibril reprend une existence faite d’humilité bien éloignée de celles des Africo-Brésiliens. Au-delà d’une histoire captivante et rondement menée par l’écrivain dont l’enthousiasme est dès les premières pages partagé par ses lecteurs, on devine un énorme travail de documentation. Kangni Alem a en effet consacré quatre années à parcourir les archives et autres sources dans plusieurs pays, y compris au Brésil. La somme d’informations collectées a conduit à trois années d’écriture. Il en ressort une grande qualité du style qui participe indéniablement à la réussite du roman. L’écriture est passionnée. Elle recourt à bon escient aux rebondissements ce qui lui donne un ton rythmé. La réussite de Esclaves prend sa source dans cette alchimie heureuse : celle de la grande l’Histoire, de la fiction et d’une écriture de qualité qui ne cède jamais à un flamboyant incongru. Une fois la dernière page lue, on comprend pourquoi ce roman a suscité des vagues si ce ne sont des tempêtes au Togo et au Bénin, tout particulièrement chez la caste des afro-brésiliens et des descendants de Francisco Chacha De Souza. En guise de conclusion, nous dirons que Esclaves est un roman qui doit nécessairement élire domicile dans toutes bonnes bibliothèques.                  

Kangni Alem, Esclaves, JC Lattès, 2009.   

Lire la chronique de Gangoueus.

                       

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