Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie 'Koffi Kwahule'


**** Koffi Kwahulé, Village Fou ou Les déconnards.

7 décembre, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | Pas de réponses »

koffikwahulvillagefououlesdconnards.jpgKoffi Kwahulè fait parti des grands écrivains africains. Babyface est indubitablement un chef d’œuvre et son second roman, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, un bijou rythmé par un jazz tour à tour angoissé – anxiété de la solitude du co-narrateur délivré par le suicide – et capharnaüm frénétique – la folie d’un village où les clefs musicales se font anarchie ubuesque et nihiliste. Cette œuvre trouve sa source originelle dans une pièce de théâtre, Village fou ou Les déconnards , écrite par Kwahulé quelques années plus tôt : s’y retrouvent d’une part le co-narrateur suicidaire et visionnaire cloîtré dans une chambre de bonne à Paris ayant pour interlocuteur un magnétophone et d’autre part, ce village de fous, pardon de déconnards, Afrique indomptable aux origines fantasques. Cette pièce a probablement été reprise afin de donner au nouvel écrit un plus fort échos dramatique et irrationnel, une  claustrophobie insupportable : en l’occurrence, dans le roman, les confessions d’une platitude désespérante de la concierge de l’hôtel particulier sur ses maux juridiques avec son voisin sont d’une efficacité désarmante. Dans la pièce, Koffi Kwahulé insiste sur les rapports des africains partis en Europe avec une Afrique originelle isntinctive (fantasmée ?) qui se dérobe progressivement à leur raison et plus généralement à toute rationalité, du moins celle occidentale. C’est ainsi que le narrateur perdu, déraciné dans sa chambrette, s’adressant dans un soliloque aux soubassements fragiles au future locataire – l’autre co-narrateur -, livre ses dernières confessions sur une Afrique qui dorénavant lui échappe, coupé qu’il est de celle-ci ; sa seule compagne étant sa « pute » d’asthme qui par ses tortures lui assène les dernières aspérités d’une existence dérisoire et asphyxiante.       

« Je suis descendu (La chambre était au sixième étage) pour m’informer à son sujet auprès de la concierge. Elle me parla de Monsieur (c’est le mot qu’elle avait employé), en termes plutôt flatteurs. « Il était étudiant ». Elle insista sur sa gentillesse, la propreté « comme une jeune fille », crut-elle bon de préciser, et la discrétion de Monsieur. Sur sa solitude aussi. « Il pouvait rester des semaines entières là-haut sans descendre ». Voilà pourquoi lorsque Monsieur ne s’était pas montré pendant plus de deux semaines elle ne s’était pas inquiétée, « jusqu’à ce que le téléphone sonne et qu’on m’annonce que Monsieur ne rentrera plus ; ça faisait treize jours qu’il s’était jeté sous le métro une nuit. C’était le dernier métro. La télévision l’avait annoncé, mais je ne pensais pas que s’était Monsieur… Il a pris soin de tout ranger avant de partir. C’était quelqu’un de bien vous savez », p. 15 et 16.

Quel contraste stupéfiant avec les habitants de ce village africain, Djimi : à la solitude, au désespoir, à la complainte, à la souffrance, à la sobriété résignée, aux échos mortifères, la vie des villageois est bouillonnante, déraisonnable, rebelle à tout ordre établi ; une violence à la destruction étrangement régénératrice ; un identitaire qui fait fi des bonnes manières des soi-disant civilisés :

 « Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards. Le village-fou, tel est l’autre nom de Djimi. Ah Djimi ! Si vous allez jouer au football chez eux et que vous gagnez le match ils vous frappent, si vous faites match nul il vous frappent, et même s’ils le gagnent ils vous frappent quand même. Du coup plus personne n’ose jouer chez eux. Même la sous-préfecture et au tribunal du chef-lieu, on refuse désormais d’avoir affaire à eux ; l’administration a tiré un trait sur eux et ne juge plus leurs palabres. Il y en a trop ! Je suis même sûr qu’à l’heure où je te parle, ils sont en train de se casser la gueule au pays », p. 17.

Djimi, irrespectueux, permissif, ne serait-il pas cette Afrique d’antan avant les compromissions, avant les convenances de toutes bonnes gouvernances dites civilisées que lui ont imposées les colons et reprises par les élites africaines ? Djimi semble bien être ce dernier village, pôle de résistance par les contorsions de ses corps qui ignore la soumission. Rien n’y fait, quelque soit les manœuvres de sape l’Afrique connaîtra toujours ce noyau essentiel, son essence originelle qui se dérobera à toutes contingences soi-disant raisonnables. Djimi est le mouvement perpétuel du corporel endiablé ! Et pour les Africains qui choisissent un autre chemin, celui de la seule raison ignorante de toute émotion à la manière de ceux partis en occident, la schizophrénie les guette. La solitude les emprisonne et les tue. Devenus étrangers chez les leurs en Afrique, dépersonnalisés, leur mort n’est qu’un fait divers parmi les autres, rien de plus. La vie au pays continue sans aucuns états d’âme.

« Ca doit être terrible de mourir à l’étranger. C’est comme si on n’avait jamais vécu. Parce que un étranger c’est quelqu’un qui accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’une maison ; c’est quelqu’un qui attend de vivre… », p. 42.

« Village fou ou Les déconnards » est un magnifique texte percutant, intriguant. Quelle pertinence ! Voilà une tragi-comédie dans laquelle l’auteur exprime sa vision d’une Afrique dédoublée ; un dualisme, une diachronie que le continent ne réussit pas à intégrer dans une seule identité culturelle dynamique. C’est une œuvre précieuse qui ne peut que ravir les amoureux d’un style délié qui sait se faire tantôt retenu tantôt fougueux.

  koffikwahul.jpgKoffi Kwahulé, Village fou ou les déconnards, Editions Acora, coll. Théâtre, 2000, 60 p.

**** Koffi Kwahulé, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps.

29 août, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | 2 réponses »

koffikwahulmonsieurki1.jpgKoffi Kwahulé, homme de lettres reconnu pour ses pièces de théâtre, a fait une très belle première entrée sur la scène romanesque, en 2006, avec Babyface, ouvrage magique où le fantasme le dispute à la déraison, où la folie froide martèle les languissantes passions. Dans son second opus, Monsieur Ki, l’absurde est le personnage roi qui régente, si cela est possible, l’univers fermé d’un immeuble parisien occupé par un jeune locataire africain et sa concierge, ainsi que celui d’un village d’Afrique où vivent des « déconneurs » ayant pour ordonnances coutumières la « déconnade ». Quel lien entre les deux univers si ce n’est la rupture de la réalité ? Tout simplement une bande magnétique. Reprenons le fil de l’histoire… dans la mesure d’un possible et d’une réalité torturée à souhait par l’écrivain. Le narrateur, un jeune homme du continent noir, a ainsi posé ses valises dans une minuscule et suffocante chambre d’un hôtel particulier situé près de la rue de la Roquette. Il y fait la découverte d’une bande magnétique abandonnée par le locataire précédent, lui-même africain. Intrigué par ce personnage, le narrateur engoncé dans sa politesse cherche à en savoir plus et entreprend à cet effet des va-et-vient chez la concierge, grosse femme volubile d’un esprit serviable qui l’occasion faisant le larron, prend à témoin son jeune hôte des harcèlements juridiques que lui fait souffrir son voisin en Ardèche. Improbable, n’est-ce pas ? Se succèdent dans ce roman des extraits de la bande son, les monologues du narrateur-témoin et les conversations que ce dernier entretient avec la concierge. Sur l’enregistrement, une voix jeune, africaine assurément, épuisée par l’asthme, y décrit la vie d’un village habité par des « déconneurs », des rebelles aux convenances et à la bienséance, amoureux de la déraison « déjantée » et irrémédiablement violents envers leurs prochains.                        

« Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. A moins d’un kilomètre. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards, de timbrés, de dingues, de fous, d’irrécupérables. Village-fou, tel est l’autre nom de Djimi., p. 20.

La voix de la bande sonore s’adresse à un certain Monsieur Ki, un imperturbable silencieux. On se demande d’ailleurs si celui-ci existe vraiment ou s’il n’est pas né de l’esprit peut-être malade du confesseur. Les paroles de l’asthmatique ne visaient-elles pas plutôt le futur locataire de la mansarde, celui-là même qui nous narre cette histoire ? Voici de nombreuses interrogations face auxquelles l’écrivain se fait bien mystérieux. Si au moins la concierge avait l’heureuse initiative de se faire compagne de la simplicité, le lecteur en serait rasséréné tout comme notre narrateur. Mais pas du tout ! Le roman est parsemé de rapports faisant état des embrouillaminis juridiques venant du harcèlement que fait subir à la concierge son voisin d’Ardèche ; en voici en voilà des documents notariés et autres minutes, incroyables écheveaux dont seul un expert acharné en droit pourrait prendre un plaisir à démêler. Delà, il est louable de s’interroger tant sur le degré de folie du village africain avec ses cinglés que sur celui de l’univers de la concierge où la « connerie » quoi que nous en disions est bien présente. Ce roman de l’absurde est servi par une écriture très agréable. La ponctuation sait s’adapter au contexte, telle l’utilisation de longues phrases aux nombreuses virgules quand il s’agit de transcrire la logorrhée de la concierge. Qu’on se la dise, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, est un livre qui vaut le détour pour tous ceux qui ne craignent pas les jeux de genres déraisonnables et les « déconneurs »  tel que Anaconda –Douze.

« Anaconda-Douze n’est pas son vrai nom ; on l’a surnommé ainsi à cause de son bangala. Il paraît que, quand il attrape une femme, non seulement elle crie, mais en plus c’est douze coups ou rien. », p.46.

   koffikwahul.jpg Koffi Kwahulé, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, Continents Noirs, Gallimard, 2010, 146 p.                      

**** Kwahulé Koffi, Babyface.

19 juin, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | 7 réponses »

kwahulkoffibabyface1.jpgNé en Côte d’Ivoire en 1956, mais vivant à Paris, Koffi Kwahulé est connu dans le monde entier pour son œuvre théâtrale riche d’une vingtaine de pièces. Formé à l’Institut National des Arts d’Abidjan, il entre en 1979 à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre de Paris, et poursuit parallèlement des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle où il obtient un doctorat. Ses pièces, dont les plus connues ont pour titre Bintou, Cette vieille magie noire, Fama, Big Shoot ou Jazz, ont été traduites en de nombreuses langues et jouées en Europe, en Afrique et aux Etats-Unis. Dans son premier roman, Babyface, paru en 2006 chez Gallimard et lauréat du prix Kourouma, Kwahulé Koffi poursuit à travers les thèmes de la violence et de la quête d’identité, un travail stylistique d’une grande originalité qui en dépit de son caractère polyphonique complexe reste accessible. Dans la capitale d’une nation fictive, Eburnéa, qui est plongée dans les affres d’une recherche identitaire nationale criminelle, « l’éburnéité » - une référence à peine voilée à la Côte d’Ivoire et l’ivoirité -, Mozati, une jeune femme à la grande beauté mène une vie heureuse aux côtés de son compagnon, Jérôme, un Blanc fort âgé, fortuné, cultivé et surtout extrêmement amoureux d’elle. Certes, cet amour n’est pas réciproque mais son affection pour cet homme est vive et sa joie de vie, certaine. Un bonheur qui est bien étranger à ses trois amies d’enfance qui la jalousent. Mo’Akassi, la première, partage sa vie avec un poète fantoche qui se plaît à exhiber une partie de son intimité au tout public et se vautrer dans le sexe avec la sœur âgée de treize ans de sa compagne. Pamela, la seconde, est mariée à un député toujours absent tandis que Karidja, la troisième, ne réussit pas à entretenir une relation de plus d’une semaine avec un homme. Les trois comparses ne comprennent pas que le bonheur puisse honorer une broussarde comme l’est Mozati et les bouder, elles qui pourtant ont fait des études supérieures à l’étranger. Le destin est bien injuste ! C’est dans cet univers lourd de sous-entendus qu’entre en scène Babyface : jeune homme ou devrions-nous dire apparition bien mystérieuse aux traits délicats et se présentant comme étudiant en économie dans une université parisienne. En sa présence, nulle indifférence : tout un chacun est envoûté par cet inconnu de passage. Mozati, prise de passion pour lui, abandonne tout ce qui a fait son bonheur, Jérome et son argent. Il est l’unique objet de ses passions qu’elle n’attendait plus. Cependant les contours de la personnalité de cet étranger sont bien flous : une fois paisible, une fois tempétueux ; une fois généreux et attentionné, une autre fois égoïste et mal aimable. Babyface est tout et son contraire. Il est palimpseste. Ne serait-il pas tout bonnement une illusion qui se modèle, se transforme pour répondre aux désirs de ses nouvelles conquêtes ? Ne serait-il pas que promesses vaines et au final désordres mortifères à l’image de ce concept « d’éburnéité » – ’ivoirité d’Eburnéa - devenu fléau du peuple ? Le roman est constitué de fragments du Journal imaginaire que Jérôme tient au jour le jour : à la fois patchwork stylistique (prose, poème et autres) et bibliothèque de journaux intimes fantasmagoriques, chacun des personnages y prend la parole, se fait témoin tant de sa vie souvent décadente que de ses sentiments sur Babyface. De ce Journal imaginaire qui se fait roman rugissent les folles intonations d’un free jazz pour lequel Kwahulé Koffi voue une grande passion. On y entend des solos de mots fiévreux et scandés aux tonalités mythiques :   

« Sur le trottoir, une femme noire nue et un homme blanc nu (…) De la main gauche la femme noire tient un rasoir. De la main droite elle traîne l’homme blanc par le sexe. Chaque fois que l’homme se cabre, la femme lui donne des coups de rasoir pour l’obliger à avancer. Aussi le corps de l’homme ruisselle-t-il de sang. Arrivés au niveau de la Rover, la femme noire en regardant Mozati dans les yeux lève le rasoir et tranche d’un coup précis le sexe de l’homme blanc qu’elle enfonce dans sa propre bouche. Aussitôt Babyface éclate de rire. Et son rire brille comme la lame que la femme brandit au soleil. Le sang aux lèvres, la femme noire mâchonne le sexe de l’homme blanc en exécutant une danse lascive et vulgaire. » p. 201 et 202.

   Babyface est un roman bien étrange, fascinant, hypnotisant. Le lecteur adorera s’y perdre et y renaître avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de littérature.   

Kwahulè Koffi, Babyface, Gallimard, coll. Continents noirs, 2006, 213 p.

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