Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie 'Ly Ibrahima'


*** Ly Ibrahima, Toiles d’araignées.

8 août, 2010
Ly Ibrahima, _ MALI _ | 3 réponses »

ibrahimalytoilesdaraignes.gifIbrahima Ly est né en 1936 à Kayes au Mali. Brillant étudiant en mathématiques, il s’engage très tôt dans la vie politique de son pays en faveur d’une option socialiste du pouvoir. La dictature militaire venue, il connaît de juin 1974 à mai 1978 un enfer qui le hantera à jamais, les geôles maliennes de Campa Para, Taoudenit et de Niomo. La raison ? La diffusion d’un tract en faveur de la démocratie. A sa libération, il s’exile au Sénégal puis en France où il poursuit ses études et enseignements de mathématiques et de physique. Il décède en 1999 sans avoir manqué à sa promesse, témoigner de l’horreur des prisons dans son roman, Toiles D’araignées, publié en 1982. Dès sa sortie, cette œuvre connaît un grand succès tant par la force du récit sur le régime carcéral que par sa condamnation d’une société sahélienne intrinsèquement injuste et oppressive. L’horreur de la condition du prisonnier est la suite logique d’une société fondamentalement arbitraire, stigmatisée qu’elle est par une suite infinie d’aliénations des plus fragiles au seul profit des bons plaisirs vénaux des possédants gratifiés du droit de vie, de mort et d’humiliation. Dans cette logique de la continuité oppressive, Ibrahima ly nous narre le destin tragique d’une jeune fille de seize ans, la belle Mariama, qui en dépit des injonctions de ses parents a le courage de refuser d’épouser le riche Bakari, son aîné malingre aux soixante-dix ans. Violée par ce dernier, mais toujours obstinée dans son bon droit à pouvoir choisir librement son époux, Mariama est emprisonnée. S’ensuit pour la pauvre innocente une descente aux enfers avec ses compagnons d’infortunes, les autres prisonniers. Tortures après tortures, humiliations succédant aux humiliations, la pauvre hère va peu à peu plonger dans un corps de souffrance rongé par la folie. Le refus de Mariama à se marier, symbole d’une condition féminine aux droits naturels en permanence violés dans un pays à la virilité déifiée, est l’acte de résistance de tout un peuple à la soumission. Les propos tenus par le Gendarme en Chef sont explicites alors qu’il torture la jeune fille en l’électrocutant :

« Il faut tuer dans l’œuf tout sentiment de révolte, toute expression de dignité, toute affirmation de soi. Tu eusses mieux fait de tomber du dos de ta mère et de mourir des suites de ta chute que d’atterrir ici. » p.87.  

Entré dans les géhennes carcérales, le lecteur assiste impuissant à la réalité des conditions de vie des prisonniers. Fort heureusement pour son équilibre nerveux, des passages sur la condition humaine parfois déclinés avec le rire comme c’est souvent le cas quand ils sont tenus par le prisonnier Bissou le Fou ponctuent le récit. Tout de même, lire les descriptions des horreurs aussi variées que compte de perfidies un cerveau malade, est extrêmement pénible voire insupportable. A plusieurs reprises m’est venue l’envie de lâcher de dépit ce livre éprouvant.

« Le chef empoigna Mariana, presque chancelante, et la conduisit vers la machine. Il lui ajusta un casque sur la tête et mit le contact. Un déchirement aigu de bête trépanée fendit l’air. (…) Sangaré la décoiffa et la déshabilla. Il la coucha sur le ventre et l’attacha rudement. Il ne songea même pas à abuser d’elle. Les joies qui l’attendaient étaient plus délicieuses : celles que goûtent une infime minorité. Ceux-là qui ont tous les droits sur le corps et qui les appliquent effectivement. Il se saisit d’un fil électrique dont il enroula une partie autour de sa main droite, et commença la flagellation. (…) Les coups redoublés de violence, transformant son dos en morceau de foie grillé et sa haine en terreur. (…) L’échancrure qui séparait les fesses s’emplit d’une matière puante, un peu liquide, qui, telle une lave, descendait doucement le long des cuisses .(…) Une mouche se posa sur les fèces. » p.88.

Toiles d’araignées est un roman d’une force insoutenable où sont recrus d’honneurs et de privilèges les tenant bestiaux d’un pouvoir aveugle béni par la lâcheté. Les victimes, holocaustes de la haine, portent leurs croix, prix à payer pour l’éclosion hypothétique d’un monde meilleur. Ce fond d’horreurs est servi par un style généreux en vocabulaire qui malheureusement se fait parfois abscons. Remarquons aussi de nombreuses digressions qui ne sont pas toujours opportunes. Quelles que soient les critiques, il n’empêche qu’avec Toiles d’araignées, Ibrahima Ly nous délivre un témoignage saisissant et bouleversant sur une société sahélienne violée par des usages coutumiers et un régime reposant sur la lâcheté humaine.

« Certains peuvent penser que c’est l’union qui fait la force. Moi je dis que c’est la peur de mourir qui fait la force. » p. 172.

Ly Ibrahima, Toiles d’araignée, 1982, Actes Sud, 1997, 420p.

Lire, Voir, Ecouter... |
mespetitsmotspourtoi |
جولة... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hédonisme et Existentialisme
| Les mots de passage
| Ma vie litteraire