Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie ''


Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington.

20 août, 2012
Ndongo Mamadou Mahmoud, _ SENEGAL _, _____________________ECRIVAINS | 3 réponses »

Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington. dans Ndongo Mamadou Mahmoud NDongo-Mamadou-Mahmoud-Remington1-300x300« Ca tient à quoi qu’une femme soit plus baisable dans un pays que dans un autre ?

_ Tu poses une bonne question Dario ! dis-je en quittant le salon, laissant mes deux grands philosophes à leurs interrogations… », p. 48.

« Nous étions des adultes avec des problèmes d’enfants… pensais-je en les écoutant, en ceci nous étions tous semblables et c’est en cela que c’était une régression (la norme est une régression). Les enfants fragiles font des hommes fragiles… », p. 177.

« Ce n’est pas la destination qui est importante, c’est l’itinéraire… », 369.

Salon du livre, Paris, début 2012, les présentations sont faites : Mamadou Mahmoud N’dongo, un joyeux drille à la fois dandy et clown, garçon menu au verbe pétillant. Le charme opère immédiatement. Chaleureux, on se pique très vite de curiosité et de tendresse pour ce personnage subtil. Rendez-vous est pris avec son dernier roman, Remington.

Une remarque préalable : avec Géométrie des variables, subtil roman sur les jeux de communication dans les sphères politiciennes, nous étions étonnés – légitimement – que les Editions Gallimard enferment cet écrivain dans la collection « Continent noir » : à l’exception de l’identité de l’auteur, l’Afrique était bien lointaine. ( il n’est pas question ici de mener un énième débat sur la pertinence de cette collection .) Bis repetita – renforcée ! – avec son dernier opus, Remington, puisque le sujet traite un problème singulièrement occidental – à ce que nous sachions -, « l’adulescence ». Quel dommage de ne pas sortir cet écrivain et par-là même son excellent roman de cette case réductrice made in Africa qui risque de restreindre l’audience d’un livre alors même que le lectorat se montre frileux.

Remington est un hebdomadaire spécialisé dans le rock et la pop, élargi à d’autres pans de l’art et sentant bon la gauche « bourgeois-bohème » parisienne. Miguel, personnage principal, y est chroniqueur musical. Avec des anecdotes sur son quotidien et celui de ses congénères d’infortune fait du même matériau socioculturel et fréquentés bon grés mal grés, il se fait entomologiste de la crise existentielle de ces quarantenaires, mâles de leur état, qui ont peur de quitter l’adolescence pour sauter dans le monde adulte avec tout son cortège de responsabilités fantasmées.

Dans un troqué lors d’une rencontre « psychosociophilosophique » (ouf !) ennuyeuse à laquelle participe le narrateur et personnage principal, Miguel : « On fit un tour de table, en face de moi un jeune homme à l’allure de séminariste prit la parole, et ce fut le grand moment de la soirée, il dit entre deux gémissements, la gorge nouée : « Nous sommes légion mes frères, il est aisé de nous reconnaître et je vous vois, nous vois dans le métro, dans la rue, je vous vois, je nous reconnais à un détail qui dit tout de notre humaine condition ! Nous ne savons pas nouer une cravate ! Nous sommes une génération qui a appris sur internet ! »Il éclata en sanglot. », p. 25.

Une sensation d’inachèvement ô combien désagréable qui se rappelle à son bon souvenir le jour de ses 41 ans, date fatidique et symbolique, fêté seul, dans un bistro de quartier, face à un demi de bière, après avoir été éconduit par une gamine de vingt ans avec qui il vient de coucher. Et maintenant ? L’adolescence poussée bon an mal an jusqu’à la quarantaine c’était bon, mais il est temps de passer à la suite car l’ennui est là et le non sens guette. Mais entrer dans le monde adulte c’est accepter un de ses pendants soi-disant naturels, s’engager dans une relation maritale… La femme…. Terrifiant ! Pis, être père ! Sur ce coup là, la gente féminine est bien plus compétente… et vampirique.

Cette peur de s’engager serait-elle la névrose d’une petite clique bourgeoise élitiste au parisianisme frivole dont un voyage en province leur est plus exotique que de se rendre à Berlin ou New York ? Ce serait un raccourci chez Miguel qui a bien du mal à solder son enfance : issu d’une famille espagnole des plus confortables, il hérite d’un lot éducationnel et émotionnel difficile à assumer avec un grand-père, peintre espagnol mondialement célèbre et ogre inquisiteur de la nouvelle génération, qui n’aura de cesse de dédaigner son fils et faire de son petit fils l’incarnation de la masculinité, le contre-modèle du frère aîné, la honte de la famille, l’homosexuel, dont pourtant Miguel se sent si proche et dont il est tant fière.

« Je me rappelle que mon père, le grand professeur Tamas Juan Manuel « soignait » le fils d’un industriel pour l’aider à surmonter son aversion des femmes. L’Ogre, qui m’avait vu sortir de notre demeure en compagnie de ce jeune homme, m’avait demandé s’il était un camarade, et la réponse que je lui fis – « non, grand-père, c’est une fiotte que le professeur soigne de son inclination pour les hommes ! » – l’avait beaucoup fait rire. Il m’avait alors pris dans ses bras. Je ne saurais dire ce qui lui avait fait plaisir dans ma réponse, l’expression fiotte, la formule, ou d’avoir employé professeur de manière péjorative, pour désigner mon père et son travail (l’Ogre n’avait que mépris pour le métier de son fil -Psychiatres). », p. 306.

Quid de ses parents ? Une mère issue du milieu populaire poussée à la folie et au suicide par un père psychiatre, bourgeois autiste et dédaigneux

« Mon père, ce n’était pas mieux : pour lui, l’homosexualité de son fils était une pathologie… Avec mon père, j’ai découvert que l’instruction, la culture, ne préserve pas de l’obscurantisme, au contraire : elle l’instruit… », p. 306.

Assurément, on trouve mieux comme ferment à l’équilibre et autres repères pour la conduite de son existence d’adulte.

Ecriture pénétrante, ironique, mais jamais sardonique, Mamadou Mahmoud N’Dongo peint avec maestria et amusement ce milieu des « trentenaire-quarantenaires bobo ». Quel délice cette langue faite de longues phrases rythmées de virgules, avec leur point de ponctuation final qui se veut introduction au dernier bouquet, une sentence lapidaire toujours heureuse : Des mots, des sentences tels des riffes de guitares rock, musique qui souffle sur chacune des pages et chapeaute par un titre de chanson les courts chapitres.

« Qu’est-ce au bout du compte un pervers, sinon un homme ayant un vice, et qu’est-ce qu’un vice si ce n’est, dans son essence, une moralité individuelle… », p.147.

« Il est des fantasmes qui demeureront des fantasmes, jusqu’au jour où, lassés d’être des fantasmes, ils deviendront des regrets. », p.154.

« Quand il pleut toutes les villes deviennent des villes de province. », p.363.

« L’histoire est un fait, la mémoire une construction. », p. 366.

Un roman d’une grande intelligence et d’un humour ravageur avec une perspective sociologique des plus fines. Avec Remington, Mamadou Mahoumoud N’Dongo fait une nouvelle fois et pour notre plus grand bonheur dans le brio !

Mamadou-Mahmoud-N%E2%80%99Dongo6-147x150 dans _ SENEGAL _

Mamadou Mahmoud N'Dongo par Olivier Denis

 

 

 

Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington, Gallimard, Continents Noirs, 379 p.

**** N’dongo Mamadou Mahmoud, La géométrie des variables.

8 octobre, 2010
Ndongo Mamadou Mahmoud, _ SENEGAL _ | 4 réponses »

ndongomamadoumahmoudlagomtriedesvariables.jpg« On ne juge pas un vainqueur », p.186.

   Mamadou Mahmoud N’Dongo, né au Sénégal en 1970, a fait des études en histoire de l’art, littérature et cinéma. Il a publié des textes remarqués : L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme, L’errance de Sidiki Bâ, ainsi que son premier roman Bridge Road. Ce dernier est actuellement en cours d’adaptation pour le cinéma. Mamadou Mahmoud N’Dongo est aussi le réalisateur de plusieurs films de fictions sélectionnés dans différents festivals : Le mangeur d’hélium, Solo, L’exil. Avec ce roman à l’étrange et fascinant titre, La géométrie des variables, l’écrivain ouvre la porte d’un univers bien singulier et caché, les communicants en politique. Ne faudrait-il pas plutôt les appeler aides de camps propagandistes des faiseurs de pluie de la populace ? Il semblerait en effet pour Pierre Alexis de Bainville, sommité cynique respectée dans ce domaine de la communication, que ces dernières années sacrent définitivement la victoire du marketing de l’homme providentiel en tant que star médiatique déifiée par la ménagère « télévore » - « regardez du côté de Berlusconi et du président de son fan club, Sarkozy », nous dirait-il. Le même Bainville ajouterait volontiers que les dernières luminosités politiques, du moins ce qui en restait car reconnaissons-le elles avaient perdu depuis fort longtemps tout éclat idéaliste, ont abdiqué : loin sont les calculateurs Tacher, Reagan, Mitterrand et bien d’autres. Le peu qui reste de politologue chez Pierre Alexis de Bainville, il le partage avec son ancien élève et maintenant collaborateur en âge de s’envoler, Daour Tembely, métis d’origine peule, tout autant cynique mais peut-être moins désabusé. Certainement a-t-il entendu les paroles de son mentor, « Si tu as de la conscience, tu as mal choisi ta profession », p.105. Dans leurs échanges, tout au long du roman, s’offrent aux lecteurs les arcanes du monde politique et trente années qui défilent de Mitterrand à Sarkozy, de Reagan à Obama en passant par Darius Jones, le seigneur de guerre libérien. Il est passionnant de retrouver ces personnages plus ou moins honorables de notre histoire commune s’exprimer par communicant politique interposé, ainsi pour Mitterrand : « Le meilleur des amateurs ne tiendra jamais face au pire des professionnels, la politique est un métier, certains l’apprennent tardivement », p. 94. Captivantes sont aussi les confessions de Bainville sur les raisons des réussites ou des échecs de ceux qui tiennent les gouvernements des nations : « Mitterrand n’est pas un idéologue, il ne croit qu’en lui », p. 77 ; « Clinton connaît la première des règles : il vaut mieux avoir l’air bien que se sentir bien », p. 93. Le regard des deux communicants est des plus acerbes. Une chose compte, celle de faire gagner leur employeur et son programme politique. Si le programme est absent ? Peu importe. Si leur patron est une crapule ? En faire un homme providentiel et bon père de famille. Grosse ficelle certes, mais nécessaire pour que cet assassin de Darius Jones apparaisse comme le sauveur du Libéria et un tenant indispensable à la démocratie. L’analyse neutre et froide de la politique et de ses emblèmes faite par Mamadou Mahmoud N’Dongo est remarquable de finesse : les communicants ne sont pas des politiques si bien que finalement les discours et les idées des gouvernants deviennent atones, dénués du bel idéal qui devrait être le leur. Dans l’univers des communicants tout est tellement lissé que les sentiments même semblent les effrayer, trop incontrôlables qu’ils sont à leurs yeux.  

La géométrie des variables est un écrit brillant servi par une construction stylistique des plus remarquables. Les chapitres sont extrêmement courts, parfois quelques lignes. En ressort une impression de mosaïque, de patchwork, qui s’écarte du roman traditionnel. Des critiques ont cru bon de parler d’ « écriture urbaine ». Le vocabulaire est particulièrement riche, les bonnes phrases jaillissent, le style est incisif, le tout est d’une incroyable efficacité ! Efficace comme le sont ces communicants qui vont à l’essentiel, boudant toute circonvolution inutile. Des échanges souvent lapidaires entre les deux personnages se dégage une froideur, ectoplasme d’un politique contemporain qui a perdu toute envolée idéaliste au profit d’hommes aux intérêts privés et mercantiles. Pour finir, deux mots : A lire !

Lire aussi la chronique de Liss

Et celle de Gangoueus
mamadoumahmoudndongo.jpgN’dongo Mamadou Mahmoud, La géométrie des variables, Continents noirs, Gallimard, 2010, 302 p.   

Lire, Voir, Ecouter... |
mespetitsmotspourtoi |
جولة... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hédonisme et Existentialisme
| Les mots de passage
| Ma vie litteraire