Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie '_____________________ECRIVAINS'


Mengestu Dinaw, les belles choses que porte le ciel

31 mars, 2011
Mengestu Dinaw, _ ETHIOPIE _ | 2 réponses »

mengestudinaw1.jpg« C’est dans la publicité que cette idée progressiste de l’Amérique marche le mieux », p. 125. 

Ce n’est pas la première fois qu’une légère liberté est prise avec la thématique du « blog » où par principe ne devraient être chroniqués uniquement des romans d’auteurs africains. Or parmi ceux référencés ici, certains sont certes originaires du continent noir mais de nationalité autre. Ces petites incartades ne sont toutefois que d’importance relative tant l’essence africaine des œuvres et des auteurs est prégnante. Les belles choses que porte le ciel – titre qui reprend un vers de L’enfer de Dante -  du romancier américain Dinaw Mengestu fait partie de ces exceptions ; en cause, les origines de l’auteur et  la  thématique de l’écrit : d’une part l’écrivain est né en 1978 en Ethiopie, pays qu’il a dû fuir en raison de l’atroce dictature de Mengestu qui en 1977 a mis fin au règne du Negusse Negest Haile Selassié Ier ; d’autre part est narrée dans le roman l’existence résignée d’un réfugié aux Etats-Unis, Stéphanos, une trentaine d’années, originaire d’Ethiopie, qui a fui sa terre africaine après l’exécution de son père, homme politique et avocat renommé, par les sbires du Négusse Rouge ; une terre africaine et une famille au père assassiné qui n’ont de cessent de l’habiter et de le torturer.

 

Dès son arrivée en Amérique, les ambitions de Stéphanos sont mises en berne en dépit d’un début illusoire de fac de médecine. Réfugié dans un quartier noir et miséreux abandonné de tous excepté des camés, des prostitués et de tous ceux qui n’ont pas eu les moyens de fuir, il gère une misérable épicerie où sont entreposées des marchandises depuis longtemps surannées et souvent à la date de péremption dépassée. Sous les néons du plafond poussiéreux qui bourdonnent et diffusent une lumière blafarde le temps s’est arrêté : résigné dans l’abandon, la démission et dans les subterfuges de ses lectures quotidiennes sans fin, il est cet émigré, ce déporté qui une fois le premier pied posé sur cette terre nouvelle sait qu’il ne pourra plus rien construire, le passé se faisant trop pesant.

 

« A Logan Circle, je n’avais pas à être quelqu’un de plus grand que ce que j’étais déjà. J’étais pauvre, noir, et portait l’anonymat qui allait avec ça comme un bouclier contre toutes les premières ambitions de l’immigrant, qui m’avaient depuis longtemps déserté, si tant est que je les aie un jour ressenties. De fait, je n’étais pas venu en Amérique pour trouver une vie meilleure. J’étais arrivé en courant et en hurlant, avec les fantômes d’une ancienne vie fermement attachée à mon dos. Mon objectif, depuis lors, avait toujours été simple : durer, sans être remarqué, jour après jour, et ne plus faire de mal à qui que ce soit », p. 56.

Et cependant dans cet univers de désillusion et d’abandon les timides rayons d’un soleil fragile viennent réchauffer ce quartier de débris et avec lui la vie mise en suspend de Stéphanos ; Judith, une belle enseignante, blanche, au niveau de vie aisé, du même âge que lui, emménage avec sa fille mutine et espiègle une bâtisse en face de sa boutique, après l’avoir superbement restaurée. Entre les trois personnes naît une profonde complicité qui va bouleverser l’univers de l’exilé à la manière de cet immeuble dont l’éclat semble annoncer un nouveau départ pour le quartier. Mais encore faut-il que le ghetto et ses habitants acceptent la mue tout comme Stéphanos de s’éloigner de son Ethiopie martyre et de reprendre sa vie en main en lui donnant un sens nouveau.

 

Avec Les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengestu nous livre un magnifique roman dans lequel les acteurs sont dessinés avec grâce et pudeur. Le temps, tel le quotidien de Stéphanos, y est lent mais pas oppressant ; il se fait complice rassurant de l’intimité dans laquelle se fondent peu à peu Judith, son enfant et Stéphanos. Un autre mérite du récit, celui de photographier avec justesse la ville de Washington, des clichés qui donnent consistance à l’abandon et à l’immobilité.

« Des demeures de quatre ou cinq étages qui avaient jadis appartenu à quelqu’un d’important – le cousin, la tante ou peut-être le neveu d’un président – mais qui, au fil des ans, avaient été négligées, avaient brûlé ou, dans le cas de la mienne, avaient été divisées en appartements bon marché, parfois infestés de cafards. Les maisons projettent de longues ombres sur la place avec les ombres des toits qui convergent vers la statue du général Logan, haut perché sur son cheval au centre de la place. J’avais emménagé dans ce quartier parce que c’était tout ce que je pouvais m’offrir, mais aussi parce que secrètement j’aimais cette place à cause de ce qu’elle était devenue : la preuve que la richesse et le pouvoir n’étaient pas immuables, et que l’Amérique n’était pas toujours aussi grandiose que cela, après tout. Le quartier, et par extension la ville, avait décliné, et chaque soir je pouvais le voir et l’entendre de la fenêtre de mon salon. », p. 25.

 Il ne vous reste plus qu’une chose à faire, vous mettre à votre tour à l’écoute des échos de cette voix singulière qu’est celle de Stéphanos ; cette personne amputée de sa terre originelle et dont le destin n’est guère enthousiaste à jouer la divine comédie du rêve américain… si tant est qu’elle le soit.

mengestudinaw2.jpgMengestu Dinaw, Les belles choses que porte le ciel, 1ère éd. 2006, Albin Michel, 2007, 283 p.  

Ike Oguine, Le conte du squatter

12 mars, 2011
Ike Oguine, _ NIGERIA _ | Pas de réponses »

oguineikelecontedusquatter.jpg« Nous savons que tout le monde ne peut pas être riche, autrement sur la tête de qui les riches pisseraient-ils ? », p.272. 

 Ike Oguine est de cette nouvelle génération d’écrivains nigérians qui renouvelle l’héritage de leurs glorieux aînés, Soyinka et Achebe. Le conte du squatter est son premier roman. Il y met en scène un jeune « golden boy », Obi, qui après l’éclatement de la bulle financière nigériane (années 90), immigre au pays de l’Oncle Sam où il tente de se faire une place au soleil ; rêve américain qui se révèle être bien difficile à réaliser. Et pourtant dix-huit années plus tôt, à Lagos, alors qu’il n’était qu’un môme naïf, il avait cru les histoires merveilleuses de l’oncle Happyness, nouvellement citoyen des Etats-Unis. Comment en aurait-il pu être autrement ? Sûr que l’oncle vivait dans un palace et roulait dans un bolide digne des stars ! Les Etats-Unis ? Une terre promise où il suffisait de se baisser pour collectionner les billets de banque ! Aucun doute que les rodomontades de son père à propos des soit disant mensonges de Happyness n’étaient que le dépit d’un vieux bougon jaloux. Mais une fois atterri sur la terre promise que de désenchantements : le palace est un immonde taudis puant, antre miteuse de paumés plus ou moins honnêtes, alors que l’oncle Happyness n’est qu’un escroc raté. Le seul à lui ouvrir les portes de son appartement situé dans un ghetto noir oublié de tous sauf des « camés », le minable et ringard Andrews, ancien voisin de la cité universitaire. Cet évangéliste fanatique qui ne vit que pour Dieu est d’une compagnie insupportable. Pour échapper à cet enfer et financer ses études supérieures toujours remises à plus tard car excessivement coûteuses Obi met la main sur un job minable, du gardiennage de nuit pour quelques malheureux dollars. Il ne fallait pas s’attendre à mieux sans la belle carte verte ! Ce boulot lui donne à peine les moyens de louer une sinistre chambre qui ignore l’existence de la lumière. Les doutes l’assaillent ; et si en dépit de tous ses efforts et quelques soient les résultats – pauvreté ou richesse – , son exil aux USA ne justifiait pas le sacrifice de sa terre natale ?

 « Est-ce que le plus gros des succès matériels pouvait justifier la solitude et la frustration qui règnent dans ce pays, et les dégâts psychologiques inévitablement causés par cette frustration, cette solitude gigantesque ? Mais n’était-ce pas pire chez nous ? Est-ce que le manque d’opportunités ne produisait pas aussi son lot d’instabilités psychologiques, de frustrations mortelles ? Comment pouvait-on faire un choix rationnel ? », pp. 220 et 221

Des interrogations qui assaillent tout autant son ancienne copine de Lagos, Ego, qui a eu la chance d’épouser le fortuné nigérian Ezendu, ambitieux et réputé chirurgien d’Oakland. En dépit de ses safaris quotidiens dans les luxueux magasins des riches banlieues, elle ne supporte plus ni sa terre d’accueil ni ses nouveaux concitoyens au racisme latent. Son opinion est scellée, le rêve américain est une illusion  pour les africains ; le melting pot, une vaste escroquerie ! 

« Quand je lui demandais où elle travaillait, son visage s’assombrit.

 _ J’ai arrêté de travailler il y a plus de six mois, et je ne veux plus retravailler dans ce pays, me dit-elle en colère. ussitôt que j’avais quitté le bureau, les gens se mettaient tous à parler de moi. Dès que je rentrais, ils se taisaient et me regardaient. Je passais pour une folle. Quand je m’adressais à quelqu’un, la personne faisait semblant de ne pas avoir entendu. Moi, je sais bien qu’ils entendaient tout ce que je disais. Tout ce qu’ils voulaient, c’était me mettre mal à l’aise. Une fois, lors d’une réunion, quelqu’un m’a demandé d’où je venais. Je lui dis que j’étais nigériane, et il dit «  c’est où ce bled ? ». Il faisait comme s’il n’avait jamais entendu parler du Nigeria. Un autre a dit que, vu le nom, ça devait être quelque part au Mexique, et ils se sont tous mis à rire. », pp. 170 et 171.

Un jugement bien sombre que n’est pas loin de faire sien Obi. Toutefois il lui est impossible de faire marche-arrière. Et peut-être est-ce dans l’acceptation de cette impasse et de cette fatalité que se trouve le secret de l’intégration. Il lui faut exclure de son champ mental, de son imaginaire le Nigeria ou du moins l’apprécier différemment. Il ne doit plus vivre en marge de l’Amérique mais l’intégrer pleinement.

« Même si je vivais à l’intérieur de ce pays, j’étais jusqu’à ces jours resté sur les bords ; cette année qui venait de passer, je ne l’avais pas vraiment vécue en Amérique mais dans une sorte de pays à mi-chemin ; j’avais mené comme une existence satellite autour de la réalité, fortement reliée au mode de vie américain par le travail, la monnaie, les magasins et la télévision. Maintenant, même si dans un sens je serais toujours coupé de cette existence, même si je me sentirais toujours plus nigérian qu’américain, il fallait que je me batte pour me faire une place à l’intérieur ; il fallait que je trouve un moyen d’être à la fois détaché de ce grand pays, et une partie de lui. », p. 268. 

Le conte du squatter est un brillant tableau des déboires, des frustrations, des peurs et des espoirs qui assaillent les migrants dont le cœur balance entre le pays natal et la terre d’accueil. Servi par une écriture limpide qui traduit à merveille le regard fataliste, désabusé et ironique d’Obi, le narrateur, le roman est une réussite que le lecteur s’accapare et lit d’une seule traite. Certes il y a quelques incohérences dans la construction chronologique probablement à mettre sur le compte d’une première œuvre, mais cela n’entache en rien sa qualité intrinsèque.

 

oguineike.jpg Ike Oguine, Le conte du squatter, 2000, Actes Sud, 2005, 274 p.

**** Kane Abdoulaye Elimane, Les magiciens de Badagor.

8 mars, 2011
Kane Abdoulaye Elimane, _ SENEGAL _ | 3 réponses »

kaneabdoulayeelimanelesmagiciensdebagador.jpgL’écrivain Abdoulaye Elimane Kane est né en 1941 au Mali. Après des études supérieures de philosophie, il est nommé professeur dans cette même discipline à l’université de Dakar puis ministre de la culture. Son œuvre est pénétrée de la pensée de Cheikh Hamidou Kane, notamment sur les apports du modernisme occidental dans les cultures africaines et du rôle de la tradition sur l’encadrement d’une société africaine en perpétuelle évolution. L’auteur fait sienne l’interrogation tenue par son illustre paire, « Est-ce que ce que nous avons perdu, vaut ce que nous avons gagné ? » (L’aventure Ambiguë).

Avec Les magiciens de Badagor, le modernisme qui fait tanguer des habitudes bien assises est matérialisé par la technologie de pointe qu’est l’ordinateur. Dans un Dakar contemporain, trois brillants et distingués jeunes hommes et amis de longue date (Pathé, Latyr et Gata) sortis de Polytechnique (Canada) et travaillant dans le même cabinet d’architecture – le plus réputé de la capitale –, mettent un terme à leur association : Pathé s’est décidé à consacrer tous ses efforts à la seule recherche. La plupart du temps retiré dans son cabinet de travail ou bien dans son bureau d’appartement, il s’isole de manière inquiétante de ses compagnons et de sa petite amie Nafi. Seuls lui importe son travail et son ordinateur qu’il considère moins comme une machine froide, entrelacs de circuits, qu’un être à part entière doué de facultés merveilleuses. Cette subjugation s’accentue démesurément et de façon inquiétante à partir des premiers troubles de sa mémoire ; des amnésies qui sont amenées à être de plus en plus fréquentes et sévères. L’ordinateur se faisant indispensable par ses mémoires intégrées, la machine devient dès lors la précieuse prothèse suppléant les infirmités de Pathé.

 « L’acquisition de ce multimédia avait été sa plus grande fierté. L’idée qu’il aurait pu ne pas en posséder lui inspirait autant de peur que celle de le perdre. Ce « Machin-Tout » était vraiment bien nommé par ses amis Latyr et Gata. Plus qu’un fourre-tout cet ordinateur faisait office de prothèse mentale dans le désordre relatif de ses rapports avec les objets. Il le chérissait, lui parlait, le grondait ou le complimentait selon les circonstances. Il connaissait toute son anatomie, pouvait reconnaître le crépitement de ses organes parmi des dizaines d’autres spécimens d’ordinateurs. Son « Machin-Tout » avait une vie, une physionomie, un souffle, des manières qui régulaient son humeur quotidienne. Aucun de ses caprices, de sa force, de ses faiblesses, de son orgueil de robot bien dressé, aucunes de ses velléités d’indépendance, de son ironie insidieuses s’exerçant notamment par le biais de renvois de questions à leur auteur, rien de cela ne le laissait indifférent. Il vivait avec ce compagnon tantôt comme avec un ami, tantôt comme un être qui lui ravissait une partie de son territoire, voire de son être intime », pp. 55 et 56.

Bien que se sachant malade Pathé refuse de se soigner avec sérieux dépensant toutes ses forces dans son travail, y compris quand le sorcier de Badagor, Gallo, illustre faiseur de pluie, lui propose ses savoirs pour remédier à la maladie. Pathé le rationnel n’a de considération que pour le modernisme et le technologique. Les pratiques traditionnelles ne sont que désuétudes, illogismes et folklores.

 « Un jour, à sa grande surprise, il reçut une lettre transcrite en alphabet latin mais dans la langue pulaar. Il demanda à Gata de la lui traduire. Elle provenait de Gallo le magicien de Badagor. (…) Il était au courant de la rechute de Pathé et de son hospitalisation. Il le plaisanta sur sa croyance sans bornes à la médecine moderne, celles des hôpitaux, et jugeait ce comportement fanatique et révélateur du degré d’asservissement des diplômés africains à l’égard de l’Europe. (…) Gallo lui annonçait, par ailleurs, qu’il était toujours disposé à l’aider à guérir les troubles de la mémoire qui l’affligeaient », pp. 123 et 124. 

Devant tant d’obstination suicidaire et de fascination macabre pour l’ordinateur, Nafi délaissée quitte Pathé pour une destination inconnue avec les codes informatiques qui permettent d’accéder aux dossiers cadenassés dans la mémoire de la machine. Le jeune homme n’a d’autres choix que de partir à sa recherche avec ses amis, moins pour retrouver son amour que de rendre à nouveau accessible son ordinateur. A cette fin il devra se rendre dans un lieu chargé de mystères, « La cité aux sept portes », semblant provenir d’un des Contes des milles et une nuits et dont le maître, guide spirituel attirant à lui des milliers d’adeptes, a épousé Nafi. Dans cet univers parallèle mystérieux et spirituel elle donnera une dernière chance à Pathé de sauver sa vie et leur amour de rationalisme suicidaire.

  

Modernité, technologie, rationalité et individualité d’une part, tradition, spiritualité et communauté d’autre part, ces deux univers doivent être solubles dans une même entité. Dans le cas contraire, l’Afrique et les Africains seront les grands perdants ; seules les croyances dans les « ismes » se feront gouvernail d’un continent à la dérive : rationalisme, matérialisme, individualisme et corporatisme avec son cortège d’ « autismes » et de séparatismes.

Abdoulaye Elimane Kane réussit à nous délivrer ce message sans redondances avec des personnages crédibles et attachants dans un déroulement romanesque qui ne manque pas d’intérêts. Voici donc un roman au style frais et limpide qui mérite l’attention.

kaneabdoulayeelimane.bmpKane Abdoulaye Elimane, Les magicien de Badagor, Editions Sépia, 1996, 184 p.

**** Beah Ishmael, Le chemin parcouru, Mémoires d’un enfant soldat.

1 mars, 2011
Bea Ishmael, _ SIERA LEONE _ | Pas de réponses »

beahishmaellecheminparcouru.jpg« Tant que tu vis tu peux espérer des jours meilleurs », p.74.  

En principe seules les oeuvres romanesques sont chroniquées dans de ce blog. Cependant il est judicieux de faire exception à la règle avec le témoignage de Bea Ishmael sur sa condition d’enfant soldat pendant le terrible conflit sierra-léonais des années 90, sa confession apportant en effet un éclairage des plus précieux sur un thème largement repris par les écrivains à l’exemple d’Emmanuel Dongala et son Johnny chien méchant.

Dans son récit où se succèdent les allers-retours entre le passé heureux et innocent d’avant guerre, sa condition d’enfant soldat à la fois monstre sanguinaire et victime, et enfin sa renaissance dans les camps de L’UNICEF, se dessine un des tableaux les plus sombres et dramatiques de notre histoire contemporaine, celui des enfants recrutés comme mercenaires. 

Comme tous les autres enfants de son âge Ishmael, douze ans, mène une vie d’insouciance fait d’école et de musique en compagnie de son frère et de ses amis, ses aînés d’une année. Les bruits de la guerre qui enflamme l’est de pays ne leur sont qu’échos lointains et sans conséquences ; un sentiment partagé par la plupart des villageois alentours. Dès lors, quand le conflit embrase leur région, c’est avec incrédulité que les habitants s’enfuient, persuadés que tout redeviendra à la normale dans quelques jours. Mais déjà les premiers crimes marquent de leur encre d’épouvantes les esprits et les corps : à jamais Ishmael se souviendra de cette mère s’enfuyant avec accroché dans son dos le cadavre sanguinolent de son nouveau-né souriant.

« La dernière victime qu’on a vue ce soir-là était une femme portant son bébé sur son dos. Du sang coulait le long de sa robe et laissait une trace derrière elle. L’enfant avait été tué alors qu’elle s’enfuyait. Heureusement pour la mère, les balles n’avaient pas traversé le corps du bébé. La mère s’est arrêtée devant nous, s’est assise par terre et a détaché l’enfant. C’était une fillette. Les yeux grands ouverts, un sourire innocent figé sur ses lèvres. On voyait les balles dépasser de son corps, qui commençait à gonfler. La mère s’accrochait à sa petite fille et la berçait. Elle était trop malheureuse pour pleurer. », pp. 22 et 23.

Privée de familles et de proches, la petite troupe d’amis meurtris ne trouve son salut que dans la fuite : quatre mois de marche hasardeuse pour s’éloigner le plus possible des bruits de canons. Dans leur périple les accompagnent la soif et la faim. Difficile de trouver de l’aide dans les villages traversés : soit ils ont été désertés ou bien les habitants effrayés par les rumeurs d’enfants soldats les traquent comme des tueurs potentiels.

« Plusieurs fois, nous nous sommes retrouvés encerclés par des hommes (villageois) armés de machettes, déterminés à nous tuer jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que nous n’étions que des enfants fuyant la guerre. Parfois, je fixais la lame des machettes en pensant à la douleur qu’elles pouvaient causer. D’autres fois, j’avais tellement faim et j’étais tellement fatigué que je m’en fichais. Dans les villages surpeuplés où nous nous arrêtions de temps à autre pour passer la nuit, les hommes nous tenaient à l’œil. Quand nous allions nous laver la figure à la rivière, les femmes prenaient leurs enfants dans leurs bras et se hâtaient de rentrer. », p.78.

Des rumeurs d’enfants soldats qui se révèlent être l’atroce vérité : égaré et seul à la suite d’une énième fuite à bâton rompu dans la brousse puis d’un long mois solitaire dans la forêt, Ishmael est repéré et enrégimenté avec d’autres gosses de son âge dans l’armée. Pendant deux ans, drogué, affamé, abruti par le sang et les films de guerre, il combat le RUF, mouvement rebelle comprenant aussi dans ses rangs de jeunes tueurs à peine adolescents utilisés aux mêmes fins : tuer, torturer, violer et piller sans faire la différence entre les combattants et les civils. De villages martyrs en fosses communes, Ishmael devient rapidement un enfant soldat des plus redoutables.

« Non seulement mon esprit avait craqué au cours de la première tuerie, mais il avait aussi cessé de tenir des comptes et d’avoir des remords, apparemment du moins. Après avoir mangé et pris la drogue, nous montions la garde pendant que les adultes se reposaient un peu. Je me postais souvent en sentinelle avec Alhaji et nous comptions les secondes pour savoir combien de temps nous mettions à enlever un chargeur vide et le remplacer.

_ Un jour, je me ferais un village à moi tout seul, comme Rambo, m’a-t-il dit une fois en souriant, ravi de l’objectif qu’il s’était fixé.

_ J’aimerais bien avoir un bazooka comme ceux de « Commando ». Ce serait beau ai-je répondu.

Nous avons éclaté de rire. », pp. 164 et 165.

Il n’est pas question ici de détailler le long cortège des horreurs commises par le narrateur. Du reste, jamais dans son témoignage n’est exposée une surenchère complaisante. Seul ressort chez lui le souci de sensibiliser le lecteur aux ignominies commises par ces enfants assassins, si cela est possible un tant soit peu, et de lui faire prendre conscience de l’intensité des crimes commis contre tout entendement.

Une fois l’auteur sorti de cet enfer de deux ans grâce à l’UNICEF, une certitude s’impose : la résurrection à l’innocence de ces enfants est impossible, les plaies sont bien trop profondes. Et si leur réinsertion dans la vie civile est indispensable bien sûr, encore nécessite-t-elle un travail de désintoxication de plusieurs années dans des camps de rééducation où lentement l’auteur réussit à se débarrasser de son addiction aux drogues et à la violence. Etape après étape, il apprend à se reconstruire et à reprendre une vie normale… du moins jusqu’à ce que telle une métastase la guerre avec son contingent d’enfants soldats ne rejoignent la capitale et n’y sème la terreur. De peur d’être reconnu et tué ou bien d’être réquisitionné comme soldat, Ishmael fuit à nouveau, d’abord en Guinée puis aux Etats-Unis où il a la chance d’être recueilli.

Le chemin parcouru est un document saisissant dont il est impossible de sortir indemne. Fort heureusement gratifié d’un succès mondial, ce témoignage représente une arme sans compromission contre la pratique barbare du recours aux enfants soldats dans les conflits modernes. Prévenons toutefois que certains passages d’une grande cruauté peuvent rendre la lecture extrêmement éprouvante.

beahishmaellecheminparcouru.bmpBeah Ishmael, Le chemin parcouru, Mémoires d’un enfant soldat, coll. Témoignage, Pocket, Presses de la Cité, 2008, 313 p.  

**** Ananissoh Théo, Un reptile par habitant.

18 février, 2011
Ananissoh Theo, _ TOGO _ | Pas de réponses »

ananissohthpunreptileparhabitant.jpgDans le dernier roman de Théo Ananissoh, Ténèbres à midi (2010), le style était dépouillé, le ton grave et sombre, cela afin de dessiner au plus vrai les traits d’une dictature omniprésente et omnipotente phagocytant tout espoir de renouveau : le suicide du conseiller à la présidence étant le point d’orgue de la tragédie. Rien de tel avec Un reptile par habitant, sorti trois ans plus tôt, où le ton y est léger quand bien même l’assassinat d’un cerbère de la dictature, crime qui fait basculer le destin d’un citoyen ordinaire, Narcisse. Celui-ci, professeur de lycée, la trentaine et chaud lapin devant l’éternel, est réveillé la nuit par la sonnerie de son portable alors qu’il est en conclave charnel avec la belle Joséphine. A l’autre bout du fil, Edith, une des ses autres maîtresses, elle-même collectionneuse d’hommes, l’implore de venir immédiatement chez elle. Sur place il ne peut que constater la malédiction qui s’abat sur lui : allongé dans le salon, le corps ensanglanté et sans vie du colonel Katouka, beau-frère du président à vie de la nation. Pour Narcisse une seule urgence, fuir au plus vite avant que les policiers n’arrivent sur la scène du crime et ne fassent des conclusions hâtives sur sa personne. Mais c’est sans compter sur le sous-préfet, autre amant d’Edith appelé à la rescousse, qui exige de Narcisse à l’accompagner près de la frontière où le corps sera enterré. Les autorités croiront peut-être à une lâche désertion d’un traitre à la nation. Une fois la besogne effectuée le serment est pris par les trois acteurs de ne plus se revoir, promesse que Narcisse a bien du mal à satisfaire assailli qu’il est par les questions qui met à mal la quiétude de son quotidien. Et si le pot aux roses était découvert ? Qui sont les réels commanditaires de l’assassinat ? Le gouvernement ? Quel est le rôle obscur d’Edith dans cet imbroglio infernal ? Au reste, Zupitzer, son collègue historien, se montre étrangement très intéressé par cette affaire qui fait les manchettes des journaux ! Il en sait beaucoup… bien trop !Tous les ingrédients sont ici rassemblés pour avoir un polar un bon polar. Mais si polar il y a – encore pourrait-on en discuter – il n’est aucunement noir : le ton y est facétieux et l’humour permanent quand bien-même l’écrivain s’attarde sur les complaintes de ce pauvre Narcisse. En outre, les descriptions des frasques sexuelles de cet amoureux de la gente féminine, y compris de ses nubiles élèves, donnent au récit une légèreté et un érotisme qui rend la lecture bien agréable.

« Joséphine était plus âgée que lui (…). A la voir habillée et coiffée avec mesure, on ne devinait pas qu’elle était une personne ardente. Au départ, d’ailleurs, Narcisse, qui ne s’en doutait pas, s’était intéressé à elle presque par amusement. Au guichet de la banque où elle l’accueillait, il avait vite compris que « le coup était jouable » – je reprends son expression. Et dès leur première rencontre, Joséphine révéla une qualité qui euphorisait chaque fois Narcisse : elle gémissait. Elle s’exprimait, chuchotait, câlinait avec des mots qu’il importe peu de reproduire ici. Elle aimait susurrer le prénom de Narcisse. Cela électrisait Narcisse ; il se sentait alors puissant, efficace, performant. Oui, Joséphine avait l’expérience et le talent pour encourager un homme. Son corps était accueillant, et, à la différence de la plupart des femmes de notre pays – les lycéennes en particulier, qui faisaient l’ordinaire de la vie sexuelle de Narcisse -, elle prenait l’initiative, embrassait en retour. Dès la première étreinte, elle avait su découvrir les endroits les plus sensibles de Narcisse, et les exploitait calmement, habilement. », pp. 42-43.

 Des personnages hauts en couleur, un rythme dynamique avec des dialogues courts et efficaces, Un reptile par habitant est un roman qui se lit d’une traite sans jamais perdre de vue le contexte menaçant de la dictature sanglante, filigrane du récit. Une seule réserve toutefois, le choix d’un lycéen sans plus de précisions en guise de narrateur laisse perplexe.

ananissoh.jpgAnanissoh Théo, Un reptile par habitant, Gallimard, Coll. Continents noirs, 106 p., 2007. 

**** Ben Okri, Contes de la liberté.

10 février, 2011
Okri Ben, _ NIGERIA _ | 2 réponses »

okribencontesdelibert.jpg« Un enfer supportable vaut mieux qu’un paradis impossible », p.55.  

Ben Okri, plume majeure de la littérature anglophone, se rappelle à notre bon souvenir – quel bonheur ! – avec la sortie de l’ouvrage, Contes de la liberté (édition français, 2010) dans lequel nous trouvons une courte fable bien étrange, Destinée cosmique, et treize lapidaires nouvelles plus intrigantes les unes les autres. Destinée cosmique, fable philosophique aux soutènements spirituels et psychanalytiques, laisse au lecteur une large place à l’interprétation en fonction de ses interrogations existentielles. Projeter sans préalable dans un décor dépouillé, une prairie prisonnière d’une forêt – matrice de la gestation de l’Être ? -, le lecteur est témoin d’un dialogue baroque fait de courtes interventions entre Vieil homme, Vieille femme et Pimprop, personnage bien étrange, esclave des deux premiers.

« _ Maintenant nous allons avoir un peu de calme, dit Vieille Femme. 

_ J’essayais d’oublier quelque chose, marmonna Vieil homme, mais à la place je m’en suis souvenu. 

_ J’essayais d’oublier quelque chose, grommela Vielle Femme, mais maintenant j’ai oublié. Pimprop dit, dans une sorte de chuchotement : 

_ Un énorme NON à tout ça, et un NON monstrueux à tout ce fer. Le ciel s’éclaircit. Et Vieil Homme dit avec dignité :  _ Maintenant pour l’ennui. Vieille Femme dit avec dignité : 

_ Maintenant pour les mensonges.  _ Et maintenant, dit Pimprop, que nous sommes arrivés à une destination temporaire… 

_ un oui très clair, dit Vieil Homme. 

_ Un oui sonore, dit Vieille Femme. », p. 26.

Qui sont-ils ? Eux-mêmes le savent-ils ? Assurément non, tant qu’ils n’auront pas atteint la destinée finale de leur voyage.

Ce périple ne serait-il pas une fuite ? Peut-être, mais point d’affirmation infaillible sur ce sujet. Et fuir quoi et qui ? Et pourquoi ? Pour se rendre où ?

Des problématiques identiques que se pose soit dans la connivence amoureuse soit dans la dispute un jeune couple aux traits semblables à Adam et Eve – symbolique biblique ? – dans une prairie similaire.

Dans sa fable Ben Okri pose la problématique de l’identité – ici multidimensionnelle -, questionnement fondamental et existentiel chez lui ; identité qui ne saurait faire fi de la détermination du lieu d’enracinement de l’Être dans ses vies passées, présentes et futures. A cette fin, la mémoire est l’instrument indispensable qu’elle soit individuelle ou collective. C’est ainsi que privés de leur mémoire les personnages de cette fable étrange déambulent au hasard, égarés dans des univers parallèles et paradoxaux – sommeil paradoxal ? – et tiennent des propos échevelés, détachés de tout contexte et pouvant apparaître parfois absurdes. Le folie n’est jamais loin de ces personnages privés de leur nom à l’exception du bien étrange Pimprop.

  

A la fable succèdent des nouvelles de quatre à cinq pages au plus que l’écrivain désigne sous le terme de « stokus » : « Le stoku, est à mi-chemin entre la nouvelle et le haïku. Selon ses propres mots, «  son origine est mystérieuse, son but est la révélation, sa forme compacte, son sujet infini, sa nature est l’énigme », 4e de couverture. Et voici une ville détruite à cause de la guerre mais sublimée par une mélodie de Mozart (Musique pour une ville en ruine), des invités à un banquet dînant sous le regard des autres convives envieux, car privés de mets d’où une angoisse naissante chez les premiers (La mystérieuse angoisse entre eux et nous), un égaré éprouvant du plaisir à être pris pour un autre et s’attribuant les habits de cet inconnu (Appartenance), etc. Comme pour la fable, l’angoisse et la folie parcourent ces écrits ainsi que les interrogations d’appartenance : à ce sujet La mystérieuse angoisse entre eux et nous est exceptionnelle. Qui plus est se retrouve l’impression de traverser des mondes parallèles, d’aller de dimensions en dimensions.

« _ N’y allez pas. Vous ne voulez pas y aller. 

Alors, j’ai regardé Margaret House. J’ai vu les jardins. Des gens y tournaient en rond, sans but. Ils avaient des mouvements convulsifs, ils se déplaçaient avec indifférence ou de façon irrégulière. Formes sombres, vêtues de manteaux sombres, leurs corps n’étaient que des ombres, comme s’ils s’étaient trouvés dans les enfers. Quand ils avançaient on aurait cru que leurs pieds étaient lestés de plomb. Ils ne semblaient ne rien ressentir. La cour était recouverte de ciment, mais leur présence collective la rendait sombre, sinistre, marquée du danger imprévisible. Quelque chose d’insaisissable  semblait dire qu’ils étaient fous… », Appartenance, pp. 124 et 125.

Une nouvelle fois Ben Okri dans ses Contes de la liberté fait montre d’une maestria époustouflante à composer des univers dans lesquels le lecteur aura bien du mal à ne pas s’égarer. Ici subconscient et conscient se mêlent et se démêlent, les langages symboliques se font ésotérisme tandis que réel et fantastique prennent plaisir à se confondre. Nos sens deviennent dès lors bien maladroits à saisir ces mondes pour notre plus grand plaisir. Rien de plus préférable dés lors que de faire appel au silencieux imaginaire.

« Cela se passait au bois de Boulogne, par une sombre nuit à la clarté de la lune. Nous étions dans une clairière au milieu des châtaigniers. Nous étions tous en costume dix-septième. Le moment est arrivé. Les duellistes se sont placés l’un en face de l’autre, leurs pistolets prêts. C’est alors qu’une chose invraisemblable a eu lieu. L’homme dont j’étais le témoin, que je connaissais partiellement, s’est mis brusquement à crier. Il a montré du doigt quelque chose sur le corps de son adversaire. Nous avons regardé et nous avons vu ce qui le troublait : une énorme pendule, ronde et brillante, à sa taille. Il la portait comme une boucle de ceinture. Les chiffres noirs se détachaient sur le cadran lumineux. », La pendule, p. 135.

benokri.bmp Ben Okri, Contes de la liberté, coll. Titre 121, Christian Bourgeois, éd. anglaise 2009, éd. française 2010.

**** Nouhouaï Jérome, Le piment des plus beaux jours.

28 décembre, 2010
Nouhouai Jerome,, _ BENIN _ | 4 réponses »

nouhouajeromelepimentdesplusbeauxjours.jpgC’est toujours avec joie et appétence que les lecteurs accueillent un nouveau venu sur la scène littéraire, qui plus est bien sûr quand l’écrit en question est une belle réussite, cas pour celui du jeune béninois, Jérome Nouhouaï, 37 ans, avec son roman à la fois jubilatoire et inquiétant, Le piment des plus beaux jours. Drôle de titre me diriez vous ! Aucunement, sachant que nous avons à faire à trois étudiants en droit dont deux ont une faim sexuelle inextinguible pour le beau sexe et dont le sport préféré est le lancé de petites culottes. Quelle meilleure façon que de pimenter une vie au demeurant studieuse. Des trois étudiants qui partagent un minuscule deux pièces exigu dans Calavi, la banlieue estudiantine qui jouxte Cotonou, Juju, façon  sapeur congolais, est le plus obsédé. Certes les études sont primordiales, mais faire travailler son appendice sexuel survitaminé ne l’est pas moins. Au reste, c’est un chanceux à qui tous les examens réussissent. Sûr qu’il parviendra un jour à décrocher avec la loterie un visa pour les Etats Unis ! Juju a pour « officielle », plus exactement pour « habituée », une jeune broussarde de seize ans, Delphina, qui travaille comme domestique dans une famille aisée du quartier. Bien sûr, il ne serait se contenter de cette novice quand bien même celle-ci montrasse des talents insoupçonnés pour la chose. De plus, il est bien difficile de refuser aux femmes blanches d’un âge certain de les honorer, en particulier quand elles vous rémunèrent. Vous avez dit prostitution et néocolonialisme… Non ! Pour ce Casanova, c’est simplement un échange de bons précédés. D’ailleurs son meilleur ami de chambrée, Nelson, qui lui oppose cette méchante critique ne dit-il pas lui-même :

« Ô sexe ! Ô joie ! Au diable, les hypocrisies sermonneuses et les pudeurs imbéciles. Le sexe, c’est la vie ! Sinon pourquoi Dieu l’aurait-il inventé ? Pour nous regarder pécher ? Faites l’amour et non la guerre, fredonnaient les joyeux camés en Europe dans les années soixante. Eux, ils l’avaient déjà compris. C’étaient des visionnaires, dans leur genre », pp. 233 et 234.

Drôles de propos pour ce donneur de leçons qu’est Nelson – le narrateur – qui affirme à qui veut bien l’entendre que son amour pour la belle et inaccessible Josiane est détaché de ces viles pensées. La demoiselle fatale ne laisse personne et surtout pas les hommes du campus universitaire indifférents. Mais cette déesse est bien trop fière pour accepter le baiser du premier venu. Les plus téméraires qui s’y frotteraient de trop près risqueraient en outre de se faire durement rosser par les hommes de mains de ce maudit père fortuné, ancien ministre véreux, qui n’accepte aucunement que le premier minable cancrelat s’octroie des droits sur sa précieuse progéniture. Autant dire que Nelson devra batailler ferme pour la mettre dans son lit ! Dans ces conditions, ses doux poèmes qui parsèment le roman apparaissent comme des armes de séduction bien dérisoires :

« JosianeVecteur luminescent de ma nuit

Guide-moi à travers le ruisseau fougueux de tes épigastres

Au firmament vermeil et saccadé de ton cœur

Douces ténèbres ensoleillées

Veillez sur nos corps et nos esprits

Libres et victorieux des fatalités

S’accumulant à l’horizon », p. 134.

Ce côté fleur bleue n’empêche pas ce joli cœur de Nelson de batailler ferme avec de jolis petits postérieurs de donzelles décidément bien trop excitants ! Que voulez-vous, « les sentiments ne s’installent durablement que lorsque que le physique s’en mêle », p. 203. Avec de tels  tableaux croustillants, il est difficile au lecteur de ne pas réprimer des sourires d’autant plus que les chroniques amoureuses sont servies par un vocabulaire vernaculaire des plus explicites qu’un glossaire en fin de roman permet de comprendre. Toutefois, impossible de ne pas être interloqué par la condition bien fragile des jeunes femmes sous ses latitudes, cantonnées qu’elles sont à des objets sexuels, jouets de ses messieurs. D’ailleurs pour certaines gamines issues de familles pauvres, point de salut dans le financement de leurs études sans se prêter à la prostitution : être le énième « bureau » d’un fonctionnaire peut compenser une bourse défaillante. Et que dire de mettre la main sur un blanc !

« Je savais bien que je n’aurais pas dû venir. Ainsi, je ne serais pas tombé sur une collégienne qui essayait de jouer la pute pour la première fois de sa vie, sans doute pour faire vivre ses frères et sœurs et payer ses fournitures scolaires. Elle aurait entendu dire par une copine de classe qu’il était facile de tomber sur des fonctionnaires ou des expatriés friqués et se faire ainsi de l’argent. Il devait y en avoir plein comme elle, ici dans ce night-club, et d’autres milliers dans ce pays. Elle plongeait dans le vice par nécessité et s’y installerait pour longtemps jusqu’à se convaincre que c’était l’ultime façon de s’en sortir », pp. 319 et 320.

Et qu’en est-il du troisième larron, Malcom, qui partage la chambrée, me demanderiez-vous ? Aussi obsédé que ses compères ? Pas du tout ! De telles pérégrinations sexuelles ne sont pour lui, l’intellectuel en maîtrise de droit, que gamineries stupides éloignant la jeunesse des sujets essentiels à tout africain se respectant, le panafricanisme, le marxisme et… la haine des Libanais ! Malcom est à lui tout seul l’incarnation de cette partie de la population, minoritaire bien heureusement, qui abhorre cette communauté bien implantée dans l’économie du pays. Les raisons d’une telle horreur ? Chez lui, mystère. Mais cette haine devient de plus en plus suspecte à Nelson dès lors que sont commis des attentats meurtriers à l’encontre des Libanais ; des attaques revendiquées par un mystérieux groupuscule nationaliste, le Calice noir, et commises à des moments où Malcom est étrangement absent et inaccessible sur son portable. Qui plus est, comment se fait-il que celui-ci abandonne ses cours, lui qui travaillait avec tant d’assiduité ? Jérome Nouhouaï insiste ici sur une composante malheureuse de la société béninoise, le racisme ; haine raciale qui ne frappe pas seulement les libanais appelés communément yovos clou (blancs de seconde catégorie), mais aussi les Chinois, les gens du Nord, sans oublier bien sûr les Ibos : « Heureusement que Dieu nous a envoyé les Ibos dans le pays que nous pouvons accuser à loisir et aussi souvent que nous voulons ! », p. 75.

Avec un style simple servi par des phrases courtes et dans un cadre souvent distrayant, l’écrivain pointe du doigt fort habilement une société béninoise malade de ses ressentiments porteurs d’avilissements ; la pauvreté se faisant ici amplificateur de ces vils états. Le piment des plus beaux jours n’est donc pas, loin sans faut, une historiette légère mais un roman social grave qu’il est bon à tous de lire afin de mieux apprécier une Afrique contemporaine malade de ses démons identitaires.

nouhouaijrome.jpg Nouhouï Jérome, Le piment des plus beaux jours, Le serpent à plume, 338 p., 2010.

**** Tadjo Véronique, Loin de mon père.

24 décembre, 2010
Tadjo Veronique, _ COTE D'IVOIRE _ | 2 réponses »

tadjoveroniqueloindemonpre1.jpg« J’ai l’impression d’être à deux pas de toi, et pourtant un gouffre nous sépare », p. 11.

  

Son père est mort. Nina qui avait déjà perdu sa mère, une française venue s’installer à Abidjan pour le bien de la carrière de son époux rencontré lors des études à Paris, doit se rendre dans une Côte d’Ivoire qui lui est depuis longtemps étrangère pour assister aux obsèques. Impossible de déroger à l’obligation, son absence serait une offense faite à cette famille ivoirienne qu’elle connaît si peu. D’ailleurs ce père aimant et juste, un des premiers médecins ivoiriens et haut fonctionnaire de la République, ne les a-t-il pas, elle et sa sœur Gabrielle, menées sur le bon chemin de la raison à la lumière d’une éducation occidentale. Non que les traditions africaines fussent moquées, mais pour un intellectuel, il était préférable de voir ses enfants évoluer dans un univers moderne, celui des temps présents et à venir. Du moins le pense-t-elle. Arrivée sur sa terre native, elle prend la mesure de l’écart qui la sépare de ses personnes qui l’accueillent et se disent ses parents : des tantes aux souvenirs plus ou moins précis, des cousins pour la plupart bien trop lointains et d’autres qui n’ont d’affiliation  que le village et la tradition : « Elle avait atterri  sur une scène de théâtre où les acteurs principaux manquaient et où le décor ne correspondait plus à rien », p. 19. Justement pour décor, l’Abidjan qui s’offre à elle est si différente de celle de ses souvenirs : une ville chaleureuse, gaie où il faisait si bon vivre. La guerre civile est passée par là : au-delà d’un quotidien faussement ordinaire, les réfugiés se massent dans des baraquements de guingois, fourmilière du chômage, des tensions et des rumeurs. Aucun réconfort ni repos à attendre non plus dans la concession qui est investie par une foule rassemblée pour l’organisation des obsèques qui ne laisse nulle place à l’improvisation et au court terme : les funérailles exigent des jours de préparations et parfois même des semaines ainsi qu’un ordonnancement quasi militaire :

 « Au cours de la réunion, les moindres détails des cérémonies à venir furent passés en revue. Plusieurs groupes se formèrent spontanément : comité accueil, comité transport, comité restauration et vaisselle, comité location des chaises et des marquises, comité sécurité et autres. Des volontaires proposèrent de s’occuper des arrangements floraux et de la décoration. Chacun avait une tâche spécifique. Un trésorier fut désigné. Son rôle était d’encaisser les dons en espèces qu’il devait soigneusement répertorier dans un grand cahier en précisant bien les montants, les noms, les dates, etc. Même chose pour les dons en nature qui, depuis l’annonce du décès, avaient déjà commencé à arriver. Une équipe fut chargée de les réceptionner et de les répartir selon les besoins journaliers. Il fallait en effet nourrir les nombreuses personnes qui logeaient dans la maison… », pp. 25 et 26.

Touchée par cette solidarité africaine mais aussi débordée, Nina s’isole dans la chambre du défunt afin de se retrouver mais aussi pour communier avec le disparu ; une pièce qui va se révéler coffre-fort à secrets d’une vie d’un père qui se montre toute autre de celle dont elle croyait connaître. Rationnel qu’il était dans les apparences, un manuel de sorcellerie montre sa grande superstition. Des factures et des lettres attestent d’un grand endettement provenant de la rémunération d’un marabout qui contre magie sonnante lui promettait de retrouver un poste de haut fonctionnaire après son bannissement.

 « Nina referma le livre (traité de sorcellerie). C’était sinistre. Elle aurait voulu croire que cet ouvrage se trouvait dans le tiroir par hasard. Mais les pages écornées révélaient qu’il avait été consulté maintes fois. Des larmes lui montèrent aux yeux. Dans quel monde son père a-t-il vécu ? Elle compris qu’ils avaient été séparés l’un de l’autre par une distance bien plus grande que des milliers de kilomètres entre eux », p. 69.

Et que dire des enfants inconnus d’elle d’un père qui a entretenu plusieurs maîtresses ? A l’instar de cette élite qui a fait les indépendances, bien que pétri de culture occidentale il n’a pas pu échapper aux traditions de sa terre africaine, ici la polygamie et les croyances locales. Peut-être cela explique-t-il les longues journées de sa mère enfermée dans une chambre faite studio de musique pour l’occasion où elle travaillait son piano. Peut-être que ceci est aussi à l’origine de la fugue définitive de Gabrielle alors adolescente et qui a fait de Nina une enfant unique. D’ailleurs sa sœur rebelle acceptera-t-elle de venir pour une dernière fois saluer le défunt ? En face d’une réalité que Nina ignorait et qui fait de son père un homme bien différent de celui de son quotidien, de ses souvenirs et de son imaginaire, elle ne juge pas bien qu’étant bien sûr troublée. Aucune leçon de morale en l’occurrence. D’ailleurs le faire serait condamner des frères et des sœurs aucunement responsables. Ne ressort-il pas qui plus est de ce passé caché une satisfaction, celle que de la mort naît la vie, une nouvelle famille en l’occurrence ?

  

Dans un style simple et limpide faisant la part belle aux phrases courtes, l’immersion du lecteur dans le monde  feutré de Nina – autobiographie ? – fait de celui-ci le voyeur complice et confident ; complicité avec un écrivain qui partage un univers introspectif avec pudeur où  la tradition, les origines, le métissage, la place de la femme, sont évoqués non sans gravité mais toujours soucieux du refus de toute dramatique. Loin de mon père est un roman magnifique d’une grande sensibilité dans lequel il est si bon de s’abandonner et de partager cette preuve d’humanité.

(Cf.Le précieux commentaire de mon ami Gangoueus http://gangoueus.blogspot.com/2010/09/veronique-tadjo-loin-de-mon-pere.html)  

tadjoveronique.bmpTadjo Véronique, Loin de mon père, Actes Sud, 2010, 189 p.

*** Libar M. Fofana, Le diable dévot.

21 décembre, 2010
Libar M. Fofana, _ GUINEE _ | 4 réponses »

libarmfofanalediabledvot.jpgLe dernier roman de Libar M. Fofana, Le cri des feuilles qui meurent (Gallimard, 2007), fut bien accueilli par la critique. Et à raison car la sensibilité avec laquelle l’auteur y croque avec pudeur les personnages mutilés d’un Conakry en souffrance exprime avec justesse les douleurs d’un peuple guinéen au regard désabusé sur les prémisses hypothétiques de temps nouveaux. Dans Le diable dévot, Libar M. Fofana donne à nouveau la parole aux petites gens, gagne deniers martyrisés et aux droits piétinés. Dans un village de Guinée, l’imam Mamadou Galouwa fait montre d’une piété débordante – un étalage de bondieuseries qui en devient presque nauséeux et indécent – tant pour s’attirer les bonnes grâces divines et s’ouvrir ainsi les chemins du paradis céleste que pour affirmer sa notabilité et son importance au sein de la communauté villageoise. C’est que Mamadou Galouwa, personnage fat, tient aux apparences : sans son titre d’imam il ne serait qu’un bougre parmi les bougres affublé de la misère la plus crasse. Dès lors, dévot parmi les dévots, il se fait plus royaliste que le roi.

« Mamadou Galouwa, surnommé l’imam Fatwa, cultivait cette réputation dans son jardin des vanités car la foi s’était entachée d’ostentation. Il portait une longue barbe, un long boubou et un long chapelet. Tout chez lui était long, surtout ses prières, qui semblaient quelquefois interminables. Il faisait étalage de sa ferveur, poussant la pratique du culte au-delà de ce que l’islam exigeait de ses fidèles. Par calcul, plus que par dévotion, il accomplissait trois fois par jour chacune des cinq prières quotidiennes appelées salat, et débutait le jeûne un mois avant le ramadan pour ne l’interrompre qu’un mois après », p.16. 

Ce tableau serait presque idyllique si un élément essentiel ne lui faisait toutefois pas défaut, le pèlerinage. Devenu une obsession, il lui est urgent de se rendre à la Mecque et ainsi décrocher le titre précieux de hadj. Une fois celui-ci obtenu, nul ne pourra remettre en question sa qualité d’imam bien que ses connaissances en la matière religieuse soient très imparfaites. Un vieillard lubrique mais riche, Ladji Oumari, propose à l’intéressé de financer l’objet tant convoité à la condition toutefois pour Galouwa de lui donner en mariage sa fille, Héra, belle vierge de treize ans. Quelle horreur pour le père qui attend de sa descendante mal aimée une postérité masculine que seul un homme doté de tous ses moyens peut lui offrir. Il en va de son honneur. Décontenancé, il obtient du vieux notable amateur de pucelles un délai d’un an pendant lequel il doit accomplir son pèlerinage sur ses fonds propres, sans quoi il devra lui faire don de Héra ou bien perdra sa qualité d’imam. Tourmenté, l’unique solution qui lui vient à l’esprit est que sa fille aille travailler pour ses intérêts spirituels pendant une année chez un familier, Bouna, aubergiste à Conakry et proxénète notoire. Héra lui doit bien cette faveur, elle qui est née alors que sa femme mourait en couches. Mais avant tout départ pour la cité babylonienne, il convient pour l’honneur du père indigne de se doter d’une assurance contre tout dépucelage, l’infibulation : 

 « _ Viens, allonge-toi là et écarte les cuisses.

A ces mots, un sanglot s’échappa de la gorge de l’adolescente. Elle s’éloigna vivement du lit, ses petites mains sur son pubis, tandis que deux larmes rapides roulaient sur ses joues brûlantes.

_ J’ai déjà été coupée, gémit-elle, le cœur affolé.

_ On ne va pas te couper à nouveau, s’impatienta son père, le regard toujours tourné vers le mur. Garanguoué, explique-lui !

-On va te faire un peu mal, s’excusa le cordonnier, mais c’est pour ton bien. Approche que je t’explique. Comme elle refusait d’obéir, les deux hommes l’empoignèrent.

_ Ne me faites pas mal, suppliait-elle d’une voix mouillée et terrorisée.

Bouna lui enfonça un chiffon dans la bouche et la bâillonna. Puis ils l’écartelèrent sur le lit, passèrent ses mains et ses pieds dans les nœuds de chanvre. Ainsi entravée, Héra donnait des coups de reins et se débattait avec la violence désespérée d’un enfant qui avait déjà goûté à la morsure d’une lame de rasoir », p. 35 et 36. 

Une fois l’horreur accomplie puis Conakry investie, Héra s’adonne à ses obligations de serveuse tout en se voyant contrainte à la prostitution. Se poursuit dés lors pendant plusieurs mois le calvaire de la jeune fille, esclave sexuel qui par sa force morale saura affronter les outrages de front et peu à peu relever la tête, fière d’avoir enfin vaincu l’hydre décadent. Dans ce périple sinueux contre la barbarie, expression d’une condition féminine misérable dominée par des traditions avilissantes servant la toute puissance du mâle, Héra prendra sous sa protection des êtres qui tout comme elle sont abandonnés à l’injustice et aux dénuements les plus affreux ; le don de soi pour le bonheur des autres se faisait ici fin ultime de toute existence quand bien même des concessions aux bonnes mœurs seraient faites - difficile d’agir autrement pour une jeune fille laissée à son sort dans une société gangrenée par la corruption et la décadence des mœurs. Dans Le diable dévot, Libar M. Fofana joue du sabre contre toutes les infamies touchant la condition des femmes, éternelles mineures sous ces cieux sahéliens. Par la force des temps présents, un tel ouvrage est bien évidemment opportun. Toutefois, le lecteur ne pourra faire l’économie de deux critiques : le recours à un misérabilisme parfois indigeste - la description triviale des moyens utilisés par Bouna sur Héra pour que cette dernière soit prête à être pénétrée est éprouvante – et l’écriture si elle n’est pas maladroite manque de souffle et d’inspiration. Le diable dévot n’est donc pas un mauvais roman mais malheureusement pas d’aussi bonne facture que le précédent, le cri des feuilles qui meurent

   libarmfofana.jpg Libar M. Fofana, Le diable dévot, Continents noirs, Gallimard, 2010, 187p.

**** Koffi Kwahulé, Village Fou ou Les déconnards.

7 décembre, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | Pas de réponses »

koffikwahulvillagefououlesdconnards.jpgKoffi Kwahulè fait parti des grands écrivains africains. Babyface est indubitablement un chef d’œuvre et son second roman, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, un bijou rythmé par un jazz tour à tour angoissé – anxiété de la solitude du co-narrateur délivré par le suicide – et capharnaüm frénétique – la folie d’un village où les clefs musicales se font anarchie ubuesque et nihiliste. Cette œuvre trouve sa source originelle dans une pièce de théâtre, Village fou ou Les déconnards , écrite par Kwahulé quelques années plus tôt : s’y retrouvent d’une part le co-narrateur suicidaire et visionnaire cloîtré dans une chambre de bonne à Paris ayant pour interlocuteur un magnétophone et d’autre part, ce village de fous, pardon de déconnards, Afrique indomptable aux origines fantasques. Cette pièce a probablement été reprise afin de donner au nouvel écrit un plus fort échos dramatique et irrationnel, une  claustrophobie insupportable : en l’occurrence, dans le roman, les confessions d’une platitude désespérante de la concierge de l’hôtel particulier sur ses maux juridiques avec son voisin sont d’une efficacité désarmante. Dans la pièce, Koffi Kwahulé insiste sur les rapports des africains partis en Europe avec une Afrique originelle isntinctive (fantasmée ?) qui se dérobe progressivement à leur raison et plus généralement à toute rationalité, du moins celle occidentale. C’est ainsi que le narrateur perdu, déraciné dans sa chambrette, s’adressant dans un soliloque aux soubassements fragiles au future locataire – l’autre co-narrateur -, livre ses dernières confessions sur une Afrique qui dorénavant lui échappe, coupé qu’il est de celle-ci ; sa seule compagne étant sa « pute » d’asthme qui par ses tortures lui assène les dernières aspérités d’une existence dérisoire et asphyxiante.       

« Je suis descendu (La chambre était au sixième étage) pour m’informer à son sujet auprès de la concierge. Elle me parla de Monsieur (c’est le mot qu’elle avait employé), en termes plutôt flatteurs. « Il était étudiant ». Elle insista sur sa gentillesse, la propreté « comme une jeune fille », crut-elle bon de préciser, et la discrétion de Monsieur. Sur sa solitude aussi. « Il pouvait rester des semaines entières là-haut sans descendre ». Voilà pourquoi lorsque Monsieur ne s’était pas montré pendant plus de deux semaines elle ne s’était pas inquiétée, « jusqu’à ce que le téléphone sonne et qu’on m’annonce que Monsieur ne rentrera plus ; ça faisait treize jours qu’il s’était jeté sous le métro une nuit. C’était le dernier métro. La télévision l’avait annoncé, mais je ne pensais pas que s’était Monsieur… Il a pris soin de tout ranger avant de partir. C’était quelqu’un de bien vous savez », p. 15 et 16.

Quel contraste stupéfiant avec les habitants de ce village africain, Djimi : à la solitude, au désespoir, à la complainte, à la souffrance, à la sobriété résignée, aux échos mortifères, la vie des villageois est bouillonnante, déraisonnable, rebelle à tout ordre établi ; une violence à la destruction étrangement régénératrice ; un identitaire qui fait fi des bonnes manières des soi-disant civilisés :

 « Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards. Le village-fou, tel est l’autre nom de Djimi. Ah Djimi ! Si vous allez jouer au football chez eux et que vous gagnez le match ils vous frappent, si vous faites match nul il vous frappent, et même s’ils le gagnent ils vous frappent quand même. Du coup plus personne n’ose jouer chez eux. Même la sous-préfecture et au tribunal du chef-lieu, on refuse désormais d’avoir affaire à eux ; l’administration a tiré un trait sur eux et ne juge plus leurs palabres. Il y en a trop ! Je suis même sûr qu’à l’heure où je te parle, ils sont en train de se casser la gueule au pays », p. 17.

Djimi, irrespectueux, permissif, ne serait-il pas cette Afrique d’antan avant les compromissions, avant les convenances de toutes bonnes gouvernances dites civilisées que lui ont imposées les colons et reprises par les élites africaines ? Djimi semble bien être ce dernier village, pôle de résistance par les contorsions de ses corps qui ignore la soumission. Rien n’y fait, quelque soit les manœuvres de sape l’Afrique connaîtra toujours ce noyau essentiel, son essence originelle qui se dérobera à toutes contingences soi-disant raisonnables. Djimi est le mouvement perpétuel du corporel endiablé ! Et pour les Africains qui choisissent un autre chemin, celui de la seule raison ignorante de toute émotion à la manière de ceux partis en occident, la schizophrénie les guette. La solitude les emprisonne et les tue. Devenus étrangers chez les leurs en Afrique, dépersonnalisés, leur mort n’est qu’un fait divers parmi les autres, rien de plus. La vie au pays continue sans aucuns états d’âme.

« Ca doit être terrible de mourir à l’étranger. C’est comme si on n’avait jamais vécu. Parce que un étranger c’est quelqu’un qui accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’une maison ; c’est quelqu’un qui attend de vivre… », p. 42.

« Village fou ou Les déconnards » est un magnifique texte percutant, intriguant. Quelle pertinence ! Voilà une tragi-comédie dans laquelle l’auteur exprime sa vision d’une Afrique dédoublée ; un dualisme, une diachronie que le continent ne réussit pas à intégrer dans une seule identité culturelle dynamique. C’est une œuvre précieuse qui ne peut que ravir les amoureux d’un style délié qui sait se faire tantôt retenu tantôt fougueux.

  koffikwahul.jpgKoffi Kwahulé, Village fou ou les déconnards, Editions Acora, coll. Théâtre, 2000, 60 p.

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