Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie '_____________________ECRIVAINS'


**** Ebodé Eugène, La transmission.

24 août, 2010
Ebode Eugene, _ CAMEROUN _ | 2 réponses »

ebodeugnelatransmission.jpgEugène Ebodé, camerounais né en 1962, est de ces hommes aux talents multiples : la culture bien sûr – La transmission est le premier volet d’une trilogie romanesque –, le sport – il a été de la sélection nationale des lionceaux camerounais – ou encore la politique – il fut conseiller municipal. Il est l’antithèse de ce fameux proverbe qui a cours à Douala, « qui va à tâtons, va au bâton ». Des qualités que partage son personnage de fiction, le vieux malicieux Karl Kiribanga Ebodé, qui sur son lit de mort fait entendre ses dernières volontés à son fils, Eugène, l’adolescent passionné de football. « La transmission est donc une biographie » me diriez-vous ? Non, mais une auto-fiction avec des traits empruntés au réel comme souvent dans cet exercice. A l’instar de nombreux comparses avant lui, Karl quitte très jeune le village pour la ville mais aucunement dans l’idée qu’une fois l’argent dans la besace, il construira une hutte dans la brousse natale pour y terminer ses vieux jours entouré des siens. Cet homme animé d’une immense force intérieure et qui entend se faire par lui-même aura continuellement le souci de ne plus jamais revenir habiter au village avec ses vieilles balivernes de coutumes symboles d’un monde définitivement nécrosé. Pour cette nouvelle aventure, le vrai commencement de toute vie qui en vaut vraiment la peine, rien de mieux que la belle et indomptable ville portuaire de Douala dont il est follement passionné. Et ainsi commence un destin où tout est tempête, où rien n’est impossible à cet homme épris de liberté. Les conquêtes féminines se succèdent quand bien même est-il marié. Il est vrai que ses qualités de bretteurs des cuisses légères ne sont plus à prouver parmi la gente féminine qui le remercie avec de bons ragoûts de porc-épic. Karl a-t-il été un salaud durant sa vie ? Assurément, comme le constatera son fils Eugène, mais comme beaucoup de ses semblables, ni plus ni moins. A sa décharge, il s’est toujours montré héroïque dans des combats ô combien glorieux, ceux menés contre toutes sujétions faites à la liberté ; en premier lieu, pour le droit de son peuple, celui du pays des crevettes, à disposer de son destin. C’est ainsi qu’il luttera avec acharnement contre le pouvoir colonial et les débuts d’une république faussement indépendante. Durant cette époque épique, il se fera médecin de fortune pour les maquisards, notamment ceux qui combattirent pour la cause de Ruben. Avec la liberté nul compromis, à l’exemple du grand Mongo Béti. Toutes velléités la menaçant sont ses ennemies. Ce qui est le cas de la tradition, prédatrice selon lui des libertés individuelles. Ce faisant, refuser de payer la dot à ses beaux-parents et lancer un pied de nez à tout ces vieilles fredaines est pour Karl un acte de résistance. Mais des décennies ont passé. Sur son lit de mort, surprise cataclysmique pour tous ses proches, le révolté de toujours demande à Eugène, son fils, de payer la dot. Quelle mouche le pique donc ? Connaissant le malotru, les beaux-parents sont plus que dubitatifs :

«  _ Même chez les morts il veut encore nous torturer, c’est fort ! _ Oui, c’est lui tout craché. Le diable l’inspirait déjà ici, mais en enfer, Lucifer et lui doivent bien s’entendre approuva Grand-mère. Ils sont capables de nous entraîner dans une nouvelle farce à travers la naïveté d’un petit garçon (Eugène). Rien que pour nous emmerder ! Tout ça est fait pour nous tuer ! », p. 66.     

Etrange attitude en effet. Mais il semblerait que cette dernière doléance est moins celle d’un repentant que l’ultime manigance d’un père faite à un fils pour qui seul le foot importe. Karl, angoissé par cette génération fataliste qui préfère au grand soir le triste quotidien ponctué de rares loisirs, entend à ce que le paiement de sa dot soit le chemin initiatique qui conduira son rejeton dans un monde adulte épris de liberté. Dans les années cinquante et soixante, les combats de sa génération ont abouti à de grandes réalisations tant pour le peuple des crevettes que pour toute l’Afrique. Le temps est venu maintenant pour la jeunesse de ce début de XXIe siècle de reprendre le flambeau de la lutte. Ecriture percutante, style acéré, histoires d’individualités talentueuses mais aussi magnifiquement imparfaites, La transmission est une ode faite à tout un peuple, celui du pays des crevettes, le Cameroun, avec les succès et les ratés de son histoire. A l’image de ce vieux renard de Karl, la plume de l’écrivain sait se faire exubérante. Le style prend une cadence fièvreuse dès lors que le sujet abordé soulève les passions tant de l’auteur que du vieux coquin, personnages qui s’unissent bien souvent dans leurs exaltations. Ainsi en est-il des temps de rébellion ou encore de ce fol amour pour Douala et ses habitants.

  

« Enfant, mon père m’entraîna dans les gargotes du bord des routes où je m’empiffrais de beignets le matin et de soyas certains soirs. Nous allions surtout dans des lieux où les beignets se cuisinaient sous nos yeux. Celle que l’on voit partout à Douala est bien la vendeuse de beignets, la mamie malaka. Elle a généralement un formidable embonpoint, proportionnel à la grosse bassine derrière laquelle elle tente de dissimuler ses « jambonneaux » (…) Sous des restaurants de fortune ou en pleine rue, la vendeuse de makala est la vraie reine de la pleine rue. C’est autour d’elle que se nouent les échanges. C’est auprès d’elle qu’on saisit l’humeur de Douala… », p.102.

  

La transmission est un très beau roman générationnel où l’enthousiasme fait fi des regrets et mélancolies. Car comme n’a de cesse de le répéter Eugène Ebodé, les combats pour la liberté n’attendent pas. Et ils sont nombreux tant au pays des crevettes que dans toute l’Afrique.

  Ebodé Eugène, La transmission, Continents Noirs, Gallimard, 2002, 189 p.

**** Mukasonga Scholastique, L’Iguifou, nouvelles rwandaises.

16 août, 2010
Mukasonga Scholastique, _ RWANDA _ | 2 réponses »

mukasongascholastiqueliguifounouvellesrwandaises.jpg« Elle non plus ne connaissait pas le mot «génocide», mais en Kinyarwanda il y avait depuis longtemps un mot pour désigner ce qui se passait chez elle, gutsembatsemba, un verbe qui était employé à propos des parasites et des chiens enragés qu’il fallait éradiquer et qui s’appliquait aux Tutsi qu’on appelait justement les Inyenzi, les cafards, et qui étaient, eux aussi, à éliminer. » p. 101, Le deuil.

Chaque phrase, chaque mot composant les cinq nouvelles de ce recueil, L’Iguifou, nouvelles rwandaises, empoigne notre cœur aux battements saccadés par l’angoisse, amène un trop plein de sang qui fait bourdonner nos oreilles de plaintes venant d’un petit pays, le Rwanda, où le peuple tutsi est massacré. Rien de plus logique, pied de nez fait aux assassins, qu’une rescapée à la plume faite de retenue et de sobriété poétique écrive ce qu’elle a vécu lors de ces années d’apocalypse, et que ses cinq sens continuent à vivre en dépit du temps qui s’écoule. Scholastique Mukasonga est née en 1956, dans la province de Gikongoro, dans le sud-ouest du Rwanda. Elle appartient aux Tutsis que les Hutus veulent  définitivement éliminer lors du génocide, en 1994, programmé par le président Kayibanda. Plus de 800 000 mort seront décomptés. Parmi les victimes, la plus grande partie de sa famille, environ 37 personnes. Avant le massacre, elle et les siens seront déportés et parqués dans une réserve à Tutsi, Nyamata, où la faim, l’iguifou, et la peur, seront les compagnes assassines du quotidien. Scholastique Mukasonga aura la chance de se réfugier dans le Burundi voisin en 1973, puis à Djibouti et enfin en France. Pour l’auteur, écrire, c’est témoigner et ainsi faire vivre dans les mémoires le souvenir des assassinés jetés dans les anonymes fausses communes. Rien de plus opportun à cela que de nommer les victimes, de rappeler leur histoire et ainsi de leur rendre leur personne. Il en va de ce jeune pâtre, Kalissa, qui, dans La gloire de la vache, se rappelle ses sept ans, âge où enfin il eut l’honneur de rejoindre son père dans le travail auprès des vaches et de devenir avec cette initiation un homme, un authentique Tutsi. Que dire de la fierté de son père et des siens ne pouvant vivre que parmi ses déesses, les vaches, sur lesquelles est fondée leur culture ? Une culture que les barbares ont voulu tuer à jamais en leur interdisant tout élevage excepté celui des chèvres, entreprise dégradante pour tout Tutsi se respectant. Toujours identifier les victimes, travail nécessaire pour personnaliser l’inimaginable : il en va de la belle Nyamata dans la nouvelle, Le malheur d’être belle. Terrible singularité en effet que la beauté pour une Tutsi par ces temps de malheurs : ne pouvant ni travailler à cause des mesures discriminatoires, ni se marier – la beauté rendant la dot pour un Tutsi bien trop lourde à payer alors que pour un Hutu épouser une Tutsi est inimaginable -, il ne lui reste plus que la prostitution qui des palais la conduit aux gargotes où l’infortune est compagne du sida. Scholastique Mukasonga n’oublie pas non plus dans son témoignage deux autres personnages criminels, bêtes féroces du quotidien infernal : la faim et la peur. L’iguifou – la faim – est cette tumeur maligne se faisant partenaire abrutissante d’une mort presque salvatrice. Et que dire de la peur de chaque instant de voir les tueurs arriver munis de leur machette pour accomplir leur promesse, les tuer ! Toujours être prêt dès lors à fuir au plus vite dans la brousse… mais pour aller où ?  Maintenant que le crime a eu lieu, le devoir de deuil s’apparente au devoir de mémoire. Dans la dernière nouvelle, Le deuil, l’auteur se rend sur les lieux du génocide, pèlerinage indispensable pour honorer les siens mais aussi pour faire taire ce sentiment douloureux, le remords d’avoir survécu. L’oubli ne se fera jamais tant que Scholastique Mukasonga continuera à écrire : témoigner toujours témoigner pour que les victimes continuent à vivre ; que jamais ne puissent se faire entendre ces mots :

« Un jour, un enfant demanderait à sa mère : Dis-moi, maman, qui étaient ces Tutsi dont j’ai entendu parler ? A quoi pouvaient-ils bien ressembler ? _ Ce n’était rien, mon fils, répondrait sa mère, ce n’était qu’une légende. », p. 101, Le deuil.

Dans un style volontairement simple, dépouillé, où pudeur rime avec recueillement et veillée des siens, L’Iguifou, nouvelles rwandaises fait partie de ces écrits où le lecteur se fait le témoin de la douleur des rescapés et dans les limites qui s’imposent, la partage. Voici un livre grave à lire et à relire.

Mukasonga Scholastique, L’Iguifou, nouvelles rwandaises, Continents Noirs, Gallimard, 2010, 122 p

*** Ly Ibrahima, Toiles d’araignées.

8 août, 2010
Ly Ibrahima, _ MALI _ | 3 réponses »

ibrahimalytoilesdaraignes.gifIbrahima Ly est né en 1936 à Kayes au Mali. Brillant étudiant en mathématiques, il s’engage très tôt dans la vie politique de son pays en faveur d’une option socialiste du pouvoir. La dictature militaire venue, il connaît de juin 1974 à mai 1978 un enfer qui le hantera à jamais, les geôles maliennes de Campa Para, Taoudenit et de Niomo. La raison ? La diffusion d’un tract en faveur de la démocratie. A sa libération, il s’exile au Sénégal puis en France où il poursuit ses études et enseignements de mathématiques et de physique. Il décède en 1999 sans avoir manqué à sa promesse, témoigner de l’horreur des prisons dans son roman, Toiles D’araignées, publié en 1982. Dès sa sortie, cette œuvre connaît un grand succès tant par la force du récit sur le régime carcéral que par sa condamnation d’une société sahélienne intrinsèquement injuste et oppressive. L’horreur de la condition du prisonnier est la suite logique d’une société fondamentalement arbitraire, stigmatisée qu’elle est par une suite infinie d’aliénations des plus fragiles au seul profit des bons plaisirs vénaux des possédants gratifiés du droit de vie, de mort et d’humiliation. Dans cette logique de la continuité oppressive, Ibrahima ly nous narre le destin tragique d’une jeune fille de seize ans, la belle Mariama, qui en dépit des injonctions de ses parents a le courage de refuser d’épouser le riche Bakari, son aîné malingre aux soixante-dix ans. Violée par ce dernier, mais toujours obstinée dans son bon droit à pouvoir choisir librement son époux, Mariama est emprisonnée. S’ensuit pour la pauvre innocente une descente aux enfers avec ses compagnons d’infortunes, les autres prisonniers. Tortures après tortures, humiliations succédant aux humiliations, la pauvre hère va peu à peu plonger dans un corps de souffrance rongé par la folie. Le refus de Mariama à se marier, symbole d’une condition féminine aux droits naturels en permanence violés dans un pays à la virilité déifiée, est l’acte de résistance de tout un peuple à la soumission. Les propos tenus par le Gendarme en Chef sont explicites alors qu’il torture la jeune fille en l’électrocutant :

« Il faut tuer dans l’œuf tout sentiment de révolte, toute expression de dignité, toute affirmation de soi. Tu eusses mieux fait de tomber du dos de ta mère et de mourir des suites de ta chute que d’atterrir ici. » p.87.  

Entré dans les géhennes carcérales, le lecteur assiste impuissant à la réalité des conditions de vie des prisonniers. Fort heureusement pour son équilibre nerveux, des passages sur la condition humaine parfois déclinés avec le rire comme c’est souvent le cas quand ils sont tenus par le prisonnier Bissou le Fou ponctuent le récit. Tout de même, lire les descriptions des horreurs aussi variées que compte de perfidies un cerveau malade, est extrêmement pénible voire insupportable. A plusieurs reprises m’est venue l’envie de lâcher de dépit ce livre éprouvant.

« Le chef empoigna Mariana, presque chancelante, et la conduisit vers la machine. Il lui ajusta un casque sur la tête et mit le contact. Un déchirement aigu de bête trépanée fendit l’air. (…) Sangaré la décoiffa et la déshabilla. Il la coucha sur le ventre et l’attacha rudement. Il ne songea même pas à abuser d’elle. Les joies qui l’attendaient étaient plus délicieuses : celles que goûtent une infime minorité. Ceux-là qui ont tous les droits sur le corps et qui les appliquent effectivement. Il se saisit d’un fil électrique dont il enroula une partie autour de sa main droite, et commença la flagellation. (…) Les coups redoublés de violence, transformant son dos en morceau de foie grillé et sa haine en terreur. (…) L’échancrure qui séparait les fesses s’emplit d’une matière puante, un peu liquide, qui, telle une lave, descendait doucement le long des cuisses .(…) Une mouche se posa sur les fèces. » p.88.

Toiles d’araignées est un roman d’une force insoutenable où sont recrus d’honneurs et de privilèges les tenant bestiaux d’un pouvoir aveugle béni par la lâcheté. Les victimes, holocaustes de la haine, portent leurs croix, prix à payer pour l’éclosion hypothétique d’un monde meilleur. Ce fond d’horreurs est servi par un style généreux en vocabulaire qui malheureusement se fait parfois abscons. Remarquons aussi de nombreuses digressions qui ne sont pas toujours opportunes. Quelles que soient les critiques, il n’empêche qu’avec Toiles d’araignées, Ibrahima Ly nous délivre un témoignage saisissant et bouleversant sur une société sahélienne violée par des usages coutumiers et un régime reposant sur la lâcheté humaine.

« Certains peuvent penser que c’est l’union qui fait la force. Moi je dis que c’est la peur de mourir qui fait la force. » p. 172.

Ly Ibrahima, Toiles d’araignée, 1982, Actes Sud, 1997, 420p.

**** Mahjoub Jamal, La navigation du faiseur de pluie

30 juillet, 2010
Mahjoub Jamal, _ SOUDAN _ | 2 réponses »

mahjoubjamallanavigationdufaiseurdepluie1.jpgD’emblée Manjoub Jamal pose le décor : aucun compromis, aucune nuance, le Soudan est et sera toujours un pays de violence. Nulle commisération à espérer de ces terres burinées pétries dans la douleur d’un soleil implacable. Seulement survivre pour les hommes et les femmes qui ont le courage ou le malheur résigné de s’y débattre et à de rares moments à s’y exalter. Ici, se sont déroulées des guerres séculaires qui se poursuivent et n’auront de cesse de continuer entre un Nord, lieu de pouvoir, abandonné au désert, et un Sud guère plus charitable mais riche en minerais de valeur - un commerce qui a remplacé celui séculaire du bois d’ébène. Khartoum, capitale d’une nation soi-disant unifiée est le lieu d’oubli d’une élite prédatrice. Peu importe à celle-ci les files ininterrompues des nomades du désert qui fuient la sécheresse et la famine et s’entassent aux abords de la ville avec leurs dromadaires efflanqués, ultimes richesses. Peu leur importe les légions de pauvres hères qui par dizaines de milliers peuplent les ruines d’une cité à l’abandon. Dans ce décor de fin de règne, Tanner, un Anglais de vingt cinq ans d’origine soudanaise, erre dans les rues et s’abandonne dans la lecture de vieux romans de gare des jours et des nuits durant dans une chambre exiguë à la touffeur infernale. Episodiquement, il se rend au bureau de son entreprise qui organise des missions dans le désert pour y trouver des richesses minérales enfouies. Venir se perdre dans ce pays de violences oublié de tous n’est pas l’aboutissement d’une quelconque ambition professionnelle mais satisfaire ce besoin qui le hante depuis si longtemps, connaître ses racines, mettre des mots sur son métissage et pouvoir espérer enfin s’intégrer et renaître. Possédé par la langueur de Khatoum et sa pusillanimité, Tanneur hésite, se perd, recule, s’abandonne. Mais  la venue de Gilmour, un noir américain quinquagénaire bien énigmatique, va mettre en branle ce désir d’identité et bien plus loin qu’il ne l’aurait jamais souhaité. Car Gilmour qui désire rejoindre une équipe de chercheurs explorant un sous-sol dans une partie perdue du sud du pays, va le mener aux confins de la raison, à l’endroit et au moment où le désir de violence et son acte naissent. Là où la vie selon Gilmour prend un sens. Dans le dénuement désertique, s’aventurant au plus près du centre sismique apocalyptique, les deux hommes vont faire l’expérience ultime, le pourquoi de la vie, la raison de leur existence. Difficile à la lecture du cheminement de Tanner le conduisant à un paroxysme vital paradoxalement mortifère de ne pas penser au chef-d’œuvre cinématographique de Coppola, Apocalypse Now. Tant dans la forme que dans le suspens et dans la folie exacerbée qui page après page dans la deuxième partie du roman s’installe, le lecteur est emmené à un point de rupture qu’il pressent inéluctable.

     « Vois-tu, recommença t-il, toi et moi sommes semblables en ce sens que nous sommes issus d’origines opposées, de la fusion de la diversité. Nous sommes tous nés de l’intégration. C’est la seule solution. L’autre voie n’aboutit qu’à la destruction. J’étais là (…) lorsqu’au nom de la liberté ils décapitèrent Gordon. Cela a conduit aux pires famines qu’on puissent imaginer. Mais pis encore, j’ai vu à Verdun des hommes si saouls qu’il fallait les porter à leurs postes de combat. J’ai vu les enfants brûlés jusqu’à devenir des ombres à Hiroshima. Seul l’homme est assez cruel pour employer de telles méthodes. Dieu n’a rien à voir avec cela, il y a longtemps qu’Il a perdu le contrôle de la situation. » 239-240 p.

La navigation du faiseur de pluie est un roman magnifique et d’une fantastique intensité servi qui plus est par une prose d’une grande beauté. C’est un livre à s’y abandonner, peu importe les blessures inéluctables à la plongée abyssale dans l’âme humaine.                 

Mahjoub Jamal, La navigation du faiseur de pluie, Actes Sud, Babel, 2006.

** Macfoy Pierre Samy, L’Odyssée de Mongou

23 juillet, 2010
Macfoy Pierre Samy, _ CENTRAFRIQUE _ | Pas de réponses »

sammymackfoypierrelodyssedemongou.jpgLe romancier, Pierre Samy Macfoy, qui occupa de hautes fonctions politiques et administratives dans son pays, nous livre un récit sur les premières heures du colonialisme dans un village d’une région perdue de la Centrafrique et ce, jusqu’à la fin de la guerre 14-18. Le jeune chef de la communauté en question, Mongou, conscient de la fin irrévocable des temps anciens avec la venue des premiers blancs, s’efforce à ce que le village et ses sujets puissent accompagner au mieux les évolutions structurelles de la nouvelle ère mystérieuse qui se profile. Tout au long du récit, les actes de Mongou sont inspirés par le même refrain ou devrions-nous dire la même rengaine : « Le destin est comme l’air que l’on respire. On ne sait d’où il vient ni où il conduit. Mais il faut le prendre comme il se présente. » p.42. Ainsi en va-t-il des conséquences du colonialisme. Que Mongou perde son pouvoir sur ses terres et ses sujets au profit d’une protection garantie par un gouvernement d’une France lointaine et déifiée, affirmant ainsi sa souveraineté, c’est un mal nécessaire : mieux vaut selon Mongou se soumettre et apprendre que résister et continuer à vivre dans les limbes des temps obscures – message qui semble avoir les faveurs du romancier. S’ensuit une longue série de pages sur les apports de la civilisation européenne : le rationalisme administratif, l’aménagement territorial, l’Eglise, la santé, l’agriculture, l’éducation et bien d’autres encore. A propos de l’enseignement, Mongou se fait un honneur d’assister aux cours en dépit de son âge mur pour comprendre la langue des étrangers et ainsi espérer acquérir leurs sciences. Tout de même, des méfaits contrariants du colonialisme sont évoqués avec concision : l’économie monétaire en se substituant à celle autosuffisante du troc à fait naître une société de consommation aux conséquences perverses sur les sujets, notamment chez les indigènes se voyant accorder quelques compétences dans l’administration coloniale : ivres de lucres, ils s’adonnent pour la plupart à la corruption. L’auteur n’oublie pas en outre les méfaits des cultures de rente imposées aux paysans, un fardeau meurtrier. Chez Pierre Samy Macfoy, dans l’ensemble l’entreprise coloniale apparait sous des atours plutôt bénéfiques. Ce blog n’est pas l’endroit pour opiner sur ce jugement. En revanche une critique sur la forme doit-être faite sur cette première partie, en l’occurrence l’impression pour le lecteur de lire moins un roman qu’un témoignage dressant une liste d’arguments à la manière d’un catalogue. L’intérêt de la lecture y perd énormément. Et malheureusement cet effet « compilation » est ressenti avec plus d’acuité dans la seconde partie. Mongou grâce à ses efforts dans la conscription des siens pour la guerre en Europe est gratifié non pas des tranchées mais d’un long séjour à Paris. Se succèdent dès lors des dizaines de pages où sont relatées les mésaventures du nouveau-venu dans la capitale : Mongou dans un grand magasin, Mongou dans le métro, Mongou au cinéma, etc.  Très vite la litanie de telles mésaventures devient ennuyeuse. Une torpeur renforcée par un style bien trop fade. Certains diront que cet ouvrage est vraissemblablement réservé à un jeune lectorat ce qui excuserait en partie les lacunes citées ci-dessus. Pour ma part, cet argument ne tient pas. Que dire de plus de ce récit si ce n’est qu’il ne confirme pas, loin s’en faut, ses premières pages qui annonçaient un roman prometteur.

                       

Macfoy Pierre Samy, L’Odyssée de Mongou, Sépia, 198 p., 2006.

***Radaody-Ralarosy René, Zovy, 1947, Au cœur de l’insurrection malgache.

30 juin, 2010
Radaody-Ralarosy Rene, _ MADAGASCAR _ | 3 réponses »

Zoviradaodyralarosyrenzovi1.jpg, « qui vit » en français, est un roman historique où l’écrivain relate le soulèvement d’une partie de la population malgache, le 29 mars 1947. Une rébellion qualifiée à l’époque par les autorités françaises d’« évènements », mais qui s’apparenta en réalité à une véritable guerre contre la France colonialiste ; on devine que le gouvernement français n’aurait jamais nommé cette lutte d’émancipation autrement que par ce terme lénifiant et mensonger d’« évènements » puisque les longs combats pour une Algérie libre ne seront qualifiés de guerre par ces mêmes autorités françaises que bien tardivement après la victoire du FLN. Pour relater une des périodes les plus dramatiques de l’histoire du peuple malgache où environ cent mille d’entre eux périront, Radaody-Ralarosy a préféré le roman historique à l’essai. Témoin à ses dix ans de cette guerre et ayant recueilli de nombreux témoignages tout au long de sa carrière militaire dans l’armée malgache, René Radaody-Ralarosy qui se veut le plus objectif possible, se montre l’écrivain idoine en l’espèce pour narrer cette tragédie occultée aujourd’hui tant en France qu’à Madagascar. L’auteur qui a le soucis de l’exactitude dresse un tableau sociologique des acteurs de cette guerre des plus pertinents qui permet aux lecteurs de percevoir les enjeux politiques qui surviennent juste après la seconde guerre mondiale. Chez les Malgaches, la guerre de libération contre les Français suscite la division. Certains d’entre eux, francophiles et détenteurs de la citoyenneté française – une minorité qui nourrit le contingent des petits fonctionnaires – semblent plutôt attachés à la tutelle de la métropole vue comme la patrie des droits de l’homme (sic). Du reste, des Malgaches n’oublient pas que la colonisation de 1895 a mis à bas une royauté « féodale » foncièrement inégalitaire où il n’était pas rare que les propriétaires de grands domaines recourent à l’esclavage et aux castes. D’autres en revanche en ont assez d’être exploités sur les grandes propriétés des colons et d’être jugés par la France d’hommes et de femmes de seconde catégorie. Mais entre le combat politique et militaire, une autre ligne de démarcation apparaît. Ceux issus de la noblesse préférant la lutte sur le plan politique et légal tandis que d’autres, en particulier les anciens combattants malgaches qui ont lutté auprès des forces libres françaises contre la barbarie nazie et la collaboration pétainiste, considèrent que le jour est venu de se libérer de la tutelle assujettissante de la métropole par les armes. Ils formeront les premiers bataillons indépendantistes. Un front uni des Malgaches luttant pour l’indépendance est une fiction selon l’écrivain. Du côté des colons, Radaody-Ralarosy fait la distinction entre les extrémistes qui réclament le retour à l’indigénat et au travail forcé et de l’autre, ces hommes qui se considèrent eux-même fils de cette terre mais aux discours intrinsèquement paternalistes. Un autre point passionnant dans ce roman est la mise au clair des divisions au sein de l’armée française de répression : la première est celle entre les militaires des forces libres et ceux des contingents pétainistes qui abhorrent toute prétention à la liberté ; l’autre dans les comportements différents des forces indigènes selon leurs origines : les soldats venant du Maghreb se montrant généralement solidaires des indépendantistes au contraire des tirailleurs sénégalais, exécutants dociles de la féroce répression. Au-delà du soucis légitime de l’écrivain à ce faire bon pédagogue, celui-ci réussit à enraciner ce combat dans les terres malgaches et donc de renforcer l’intérêt du récit : de nombreux développements portant sur les divers paysages de la grande île et sur les us et coutumes des malgaches parsèment le roman à l’instar de la description des cérémonies du Fondroana :

  

« La fête se passe au moment de la nouvelle lune d’Alahamady, signe de l’an nouveau. L’avant-veille, on allume des feux de joie sur toutes les collines où il y a des villages comme symbole de trêve entre tous. A ce moment, les hommes doivent faire des cadeaux aux femmes. Le lendemain a lieu la cérémonie du bain pour se purifier avant d’aborder l’année nouvelle. On se fait chauffer de l’eau dans une marmite neuve en terre le soir et les gens se rendent visite et se versent de l’eau sur la tête en se souhaitant réciproquement la bénédiction de Dieu et des ancêtres. Cette nuit de l’apparition de la nouvelle lune est l’occasion de fêtes, de danses où l’on se libère après s’être purifié. Le matin au réveil, chacun va féliciter les autres d’avoir atteint la nouvelle année et leur souhaite une longue vie. C’est alors qu’a lieu la dernière cérémonie, celle du sacrifice d’un bœuf dans chaque foyer où cela est possible. Les morceaux sont distribués aux proches et aux amis en signe de raffermissement des liens familiaux, mais seulement après avoir mangé la bosse grillée devant les tombeaux des ancêtres. » p. 93 et 94.

  

Zovy est un excellent roman pour tout ceux qui désirent se plonger dans cet épisode dramatique et malheureusement trop méconnu de l’histoire malgache. Sur ce point, il faut féliciter René Radaody-Ralarosy pour son travail de recherches et sa qualité à réunir l’ensemble de ces précieuses informations dans un récit homogène. D’un point de vue strictement littéraire, nous nous montrerons en revanche plus critique. La prose n’est certes pas désagréable à lire, toutefois elle est à certains passages trop simple ; elle manque de travail et d’originalité. En outre, les dernières pages font état d’une conclusion qui prête à sourire tant l’happy end semble incongrue et les raccourcis trop simplistes. Ce livre ne ravira probablement pas les amateurs d’une écriture ciselée avec méticulosité.

                       

Radaody-Ralarosy René, Zovy, 1947, Au cœur de l’insurrection malgache, Editions Sépia, 2007, 218 p.

**** Kwahulé Koffi, Babyface.

19 juin, 2010
Koffi Kwahule, _ COTE D'IVOIRE _ | 7 réponses »

kwahulkoffibabyface1.jpgNé en Côte d’Ivoire en 1956, mais vivant à Paris, Koffi Kwahulé est connu dans le monde entier pour son œuvre théâtrale riche d’une vingtaine de pièces. Formé à l’Institut National des Arts d’Abidjan, il entre en 1979 à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre de Paris, et poursuit parallèlement des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle où il obtient un doctorat. Ses pièces, dont les plus connues ont pour titre Bintou, Cette vieille magie noire, Fama, Big Shoot ou Jazz, ont été traduites en de nombreuses langues et jouées en Europe, en Afrique et aux Etats-Unis. Dans son premier roman, Babyface, paru en 2006 chez Gallimard et lauréat du prix Kourouma, Kwahulé Koffi poursuit à travers les thèmes de la violence et de la quête d’identité, un travail stylistique d’une grande originalité qui en dépit de son caractère polyphonique complexe reste accessible. Dans la capitale d’une nation fictive, Eburnéa, qui est plongée dans les affres d’une recherche identitaire nationale criminelle, « l’éburnéité » - une référence à peine voilée à la Côte d’Ivoire et l’ivoirité -, Mozati, une jeune femme à la grande beauté mène une vie heureuse aux côtés de son compagnon, Jérôme, un Blanc fort âgé, fortuné, cultivé et surtout extrêmement amoureux d’elle. Certes, cet amour n’est pas réciproque mais son affection pour cet homme est vive et sa joie de vie, certaine. Un bonheur qui est bien étranger à ses trois amies d’enfance qui la jalousent. Mo’Akassi, la première, partage sa vie avec un poète fantoche qui se plaît à exhiber une partie de son intimité au tout public et se vautrer dans le sexe avec la sœur âgée de treize ans de sa compagne. Pamela, la seconde, est mariée à un député toujours absent tandis que Karidja, la troisième, ne réussit pas à entretenir une relation de plus d’une semaine avec un homme. Les trois comparses ne comprennent pas que le bonheur puisse honorer une broussarde comme l’est Mozati et les bouder, elles qui pourtant ont fait des études supérieures à l’étranger. Le destin est bien injuste ! C’est dans cet univers lourd de sous-entendus qu’entre en scène Babyface : jeune homme ou devrions-nous dire apparition bien mystérieuse aux traits délicats et se présentant comme étudiant en économie dans une université parisienne. En sa présence, nulle indifférence : tout un chacun est envoûté par cet inconnu de passage. Mozati, prise de passion pour lui, abandonne tout ce qui a fait son bonheur, Jérome et son argent. Il est l’unique objet de ses passions qu’elle n’attendait plus. Cependant les contours de la personnalité de cet étranger sont bien flous : une fois paisible, une fois tempétueux ; une fois généreux et attentionné, une autre fois égoïste et mal aimable. Babyface est tout et son contraire. Il est palimpseste. Ne serait-il pas tout bonnement une illusion qui se modèle, se transforme pour répondre aux désirs de ses nouvelles conquêtes ? Ne serait-il pas que promesses vaines et au final désordres mortifères à l’image de ce concept « d’éburnéité » – ’ivoirité d’Eburnéa - devenu fléau du peuple ? Le roman est constitué de fragments du Journal imaginaire que Jérôme tient au jour le jour : à la fois patchwork stylistique (prose, poème et autres) et bibliothèque de journaux intimes fantasmagoriques, chacun des personnages y prend la parole, se fait témoin tant de sa vie souvent décadente que de ses sentiments sur Babyface. De ce Journal imaginaire qui se fait roman rugissent les folles intonations d’un free jazz pour lequel Kwahulé Koffi voue une grande passion. On y entend des solos de mots fiévreux et scandés aux tonalités mythiques :   

« Sur le trottoir, une femme noire nue et un homme blanc nu (…) De la main gauche la femme noire tient un rasoir. De la main droite elle traîne l’homme blanc par le sexe. Chaque fois que l’homme se cabre, la femme lui donne des coups de rasoir pour l’obliger à avancer. Aussi le corps de l’homme ruisselle-t-il de sang. Arrivés au niveau de la Rover, la femme noire en regardant Mozati dans les yeux lève le rasoir et tranche d’un coup précis le sexe de l’homme blanc qu’elle enfonce dans sa propre bouche. Aussitôt Babyface éclate de rire. Et son rire brille comme la lame que la femme brandit au soleil. Le sang aux lèvres, la femme noire mâchonne le sexe de l’homme blanc en exécutant une danse lascive et vulgaire. » p. 201 et 202.

   Babyface est un roman bien étrange, fascinant, hypnotisant. Le lecteur adorera s’y perdre et y renaître avec le sentiment d’avoir vécu un grand moment de littérature.   

Kwahulè Koffi, Babyface, Gallimard, coll. Continents noirs, 2006, 213 p.

**** Farah Nuruddin, Exils.

14 juin, 2010
Farah Nuruddin, _ SOMALIE _ | 1 réponse »

nuruddinfarahexils1.jpgNe pas désirer lire le dernier roman d’un écrivain aussi incontournable que Nuruddin Farah est commettre un crime de lèse majesté à la littérature africaine. Comment imaginer une telle impudence. D’autant plus qu’une fois les dernières pages lues d’Exils, vous vous accorderez sur le brio de l’auteur qui vous aura fait partager les douleurs de la terre de ses ancêtres, la Somalie. Un  pays où Dieu lui-même semble avoir été abandonné par ses créatures possédées par la haine de son prochain ; où les Américains eux-même venus fusil à la main au nom d’une paix messianique assénée avec aveuglément ont été terrassés par une bête dépenaillée aux têtes aussi nombreuses qu’il y a de clans dynastiques. Car là est le grand coupable : le clan. Le peuple somalien est fait d’un agglomérat clanique aux équilibres impossibles. Nulle guerre de religion en l’occurrence mais une foi dévoyée donnant prétexte à des combats d’une violence inouïe pour savoir lequel des clans va imposer sa prédominance et gouverner cette nation devenue lambeau. Peu importe à cette engeance que leurs enfants soient enrôlés dans leurs milices infernales et que leurs femmes se fassent témoins impuissantes de leurs folies meurtrières. Seul l’assujettissement du frère d’antan compte. Nuruddin Farah nous fait partager cette état apocalyptique à travers le regard horrifié de son personnage principal, Jeebleh. Réfugié depuis de longues années aux Etats-Unis, celui-ci prend le décision de retourner à Mogadiscio le temps d’offrir à sa mère des funérailles décentes et d’aider son ami d’enfance Bile à retrouver sa nièce Raasta qui a été kidnappée. De son côté, Bile a dû souffrir dix-sept années d’emprisonnement, le temps qu’il a fallu pour que la dictature s’effondre. Une fois libéré, il ne peut que constater l’horreur de la guerre civile qui s’est substituée au tyran. Depuis, il refuse toute appartenance à une milice quand bien même les liens du sang prédominent sous ces latitudes pour s’assurer quelques jours de vie supplémentaires. Seuls lui importe son refuge, confettis de paix qui accueille les âmes martyres – essentiellement des femmes et leurs enfants – et sa bien aimée nièce, Raasta, âgée de trois ans et appelée « miracle de Dieu » du tout Mogadiscio car son voisinage apporte réconfort et espoir. A son arrivée, Jeebleh, affligé par cette ville éventrée et violée reçoit les mises en garde d’un inconnu bien étrange et inquiétant, le sinistre Af Laawe, avertissements qui donnent le ton au désastre somalien : « Au bout de quelques jours, vous comprendrez par vous-même qu’il n’y a plus ici, ni où que ce soit dans ce pays d’amis à qui faire confiance. Le concept d’amitié n’existe plus. C’est sur les membres de notre clan que nous comptons ; sur ceux dans les veines desquels coule le sang de nos ancêtres» (p.46). Dans une Mogadiscio martyrisée, Jeebleh constate sans surprises que Bile et son assassin de demi-frère, Caloosha, continuent à se vouer une haine mutuelle. Caloosha en sa qualité d’ancien bras droit du dictateur déchu avait participé à la  décision d’emprisonner Bile et de le torturer. Devenu le chef d’une des milices les plus terrifiantes du nord de la ville, rien n’apporte plus de délices à ce barbare sanguinaire que les souffrances de ses prochains, en particulier celles de son frère. Dans un décore cauchemardesque où l’homme est retourné à l’état animal, les indices sur l’enlèvement de la nièce de Bile conduisent Jeebleh vers la tanière infernale du monstre Caloosha. Dès lors, il sait qu’il lui sera difficile de rester ce qu’il a toujours été, un homme pacifique aux principes moraux bien assis. Pour retrouver la disparue, il devra probablement tout comme les autres plonger dans la géhenne somalienne et nourrir les vautours, voyeurs jamais repus aux premières places d’un cortège de crimes sans fin. Le dernier roman de Nurrudin Farah, Exils, est pour notre plus grand bonheur une grande réussite. L’écrivain parvient à lier fort subtilement la tragédie familiale à celle de la Somalie avec une sobriété stylistique dans laquelle transparaît  la fierté et la pudeur des personnages victimes des bourreaux. A noter que bien que le ton soit extrêmement grave, il n’est pas aussi étouffant et oppressant que celui des précédents romans. Les citations d’extraits de l’œuvre de Dante, L’Enfer, en préalable à chacune des quatre parties du roman, accroissent bien sûr les tourments de ce paysage apocalyptique où tous les acteurs sont susceptibles de sombrer ; tous sauf une seule, l’immaculée Raasta, jeune prophète d’une résurrection à venir encore fragile. Nurrudin Farah laisse ainsi entrevoir une mince embrasure d’espoir pour son peuple et sa nation en dépit des charognards qui ripaillent. Exils est une œuvre romanesque de qualité qui en outre apporte au lecteur un éclairage d’une grande pertinence sur la situation géopolitique somalienne. S’y arrêter semble donc indispensable comme d’ailleurs tous les écrits de Nurrudin Farah.  

Farah Nuruddin, Exils, Le Serpent à plume, 2010, 384 p. 

**** Efoui Kossi, Solo d’un revenant.

7 juin, 2010
Efoui Kossi, _ TOGO _ | 2 réponses »

efouikossisolodunrevenant.jpgKossi Efoui est un écrivain togolais qui a d’abord exploré le théâtre comme dramaturge avec sa première pièce, Le Carrefour. Plus tard et pour notre plus grand bonheur il prend le chemin  du romanesque avec la publication en 1998 de son premier roman, La Polka, et cinq ans plus tard, Fabrique de cérémonies. En 2008, les éditions Le Seuil éditent  Solo d’un revenant, un roman d’une formidable force. Dix ans après le génocide, un homme qui avait fui les horreurs revient au pays. Nulle identification précise de la nation en question mais seulement des indices : un état très semblable au Rwanda par les atrocités qui s’y sont produites. Le nom de cet homme ? Aucun n’est mentionné. Il est seulement un revenant parmi tant d’autres. Celui qui après ses dix années d’exil est accueilli en frère par les anciens miliciens, des meurtriers intégrés à la force nationale, lors d’une cérémonie grossière et surréaliste, mascarade des oublis volontaires. Désormais les victimes et leurs bourreaux constituent un seul peuple uni dans une réconciliation forcée, parrainée par l’ONU et appliquée sur le terrain par les Casques Bleus. Mais peut-on oublier toutes les atrocités passées après tout ce temps et pour le bien du peuple ? Du reste, pour quel peuple et pour quelle solidarité ? Ils étaient trois amis avant la guerre, unis dans leur amour pour les mots et les lettres. Une passion pour la littérature qui faisait d’eux des hommes de raison. Mais la barbarie a surgi. L’un a trouvé refuge, le revenant ; le second est mort en raison de ses origines raciales ; le troisième s’est fait prédicateur de la barbarie. Il est temps pour le revenant de retrouver celui qui a préféré aux mots de la littérature ceux de la haine et de se venger par le meurtre. Peut-être une fois sa mission accomplie retrouvera-t-il son identité d’homme parmi cette masse de survivants, corps de confusions où semble être annihilée toute volonté d’être. Mais quitter cet état d’intermédiaire entre les survivants et les vivants et ainsi se faire le bras justicier de la mémoire des victimes est un parcours intérieur des plus difficiles. Avec ce roman éblouissant de sobriété, Kossi Efoui pose le dilemne qui s’impose à tous les rescapés des horreurs des guerres civiles quand la justice des hommes s’est dérobée, soit se venger ou bien pardonner. Ou alors embrasser une attitude ne confortant aucune des deux injonctions possibles quand bien même les corps et la mémoires restent torturés, celle du fatalisme dans le mouvement d’une réconciliation nationale feinte. La pudeur est ici de mise. Aucune scène misérabiliste et épouvantable ne transpire dans ces pages. Seule importe la tragédie du personnage principal et à travers lui ceux qui dans leur survie ont pour seuls compagnons d’infortunes le dénuement et la souffrance. Solo pour un Revenant est un texte magnifique tout en nuance qui par sa portée universelle en fait une œuvre majeure de la littérature. 

Efoui Kossi, Solo d’un revenant, Le Seuil, 2008, 207p.

**** Rui Manuel, Le Porc Epique.

28 mai, 2010
Rui Manuel, _ ANGOLA _ | 2 réponses »

ruimanuelleporcpic.jpgProfesseur de littérature, chroniqueur et juriste, Manuel Rui, né en 1941, est l’un des plus célèbres écrivains angolais. Intellectuel engagé, il puise ses matériaux littéraires dans la vie quotidienne de la société angolaise. Ce poète, romancier et essayiste est une figure littéraire importante dont l’aura va bien au-delà des frontières nationales. Dans Le Porc épique, écrit en 1982, Manuel Rui se lance dans une attaque en règle au ton ubuesque à l’encontre du régime politique instauré en Angola au lendemain de son indépendance obtenue dans le sang en 1975 contre l’impérialisme portugais. Dans un immeuble de Luanda, un locataire décide d’engraisser dans son appartement un cochon de lait et d’en faire l’objet d’un festin rabelaisien une fois que le mammifère malheureux sera devenu bien dodu. Il faut dire que le poisson frit accompagné de manioc que sa femme obtient comme toutes ses congénères dans les magasins du peuple après des heures d’attente dans des queues sans fin, est devenu une rengaine gustative insupportable. Un peu de nouveauté s’impose avec une bonne viande de cochon ! Mais voilà, dans cet immeuble organisé à l’image du pays, toute initiative privée est mal vue. Au risque d’être perçu comme un comportement bourgeois et ainsi dénoncé comme pro-impérialiste, l’élevage du cochon se doit d’être fait dans le secret absolu. Le comité des locataires, les miliciens et autres contrôleurs de l’immeuble doivent être tenus à l’écart. A ce jeu du chat et de la souris, les enfants font des miracles en détournant à leur profit trois des armes préférées du régime : la calomnie, la dénonciation et la peur bien sûr ; que le chef des locataires qui a  flairé une odeur porcine malodorante sur le pallier de l’appartement manifeste quelques velléités d’en référer à qui de droit, les brigands en herbe placardent dans le hall des affiches dénonçant le trafic des pots de confiture bulgare auquel s’adonnerait sa femme _ les pots étaient recherchés en raison de la rareté des verres _ pour que toute menace disparaisse. Mais rapidement une scission idéologique s’opère entre le père et les gamins : ces derniers se sont pris d’affection pour le cochon, baptisé Carnaval de la Victoire, et entendent bien que la bête en dépit de ses comportements bourgeois de gros mangeurs ne termine pas ses jours égorgé dans la baignoire. Dès lors se met en place toute une série de stratagèmes  pour sauver la bête. Nous l’aurons compris, Le Porc épique sous ses allures de court roman bon enfant est une énorme farce corrosive à l’encontre des autorités angolaises dont dans les années quatre-vingt, les modèles paranoïaques n’étaient autres que Cuba et les régimes soviétiques. Parodie du régime gouvernemental, Manuel Rui nous offre un bijou de dérision où il ne craint pas de s’attirer les foudres caudines des autorités, quand bien même il joue avec un des jours les plus importants du calendrier angolais, le carnaval de la victoire ! Mais la manifestation carnavalesque n’autorise-t-elle pas les parodies tant sociales que politiques ? Il est probable dans douter, les autorités marxistes angolaises n’étant pas connues pour leur humour débordant.                     

Rui Manuel, Le Porc épique, édition originale,1982, Dapper Littérature, 1999, 107 p. 

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