Ballades et escales en littérature africaine

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Pie Tshibanda, Je ne suis pas sorcier !

13 avril, 2011
Pie Tshibanda, _ REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO _ | 3 réponses »

pietshibandajenesuispassorcier.jpg« Qu’est-ce que la sorcellerie ? Est-ce vrai que les sorciers ont des avions mystérieux grâce auxquels ils se déplacent la nuit ? Que dire des ces soi-disant banquets au cours desquels ils mangeraient de la chair humaine ? », P. 83.

Pie Tshibanda est originaire du Kasaï et fait partie des nombreux Congolais venus au Katanga pour y travailler dans les mines. En 1995, une épuration ethnique à l’encontre des Zaïrois originaires du Kasaï éclate au Katanga. Ceux qui échappent aux massacres sont parqués tels des animaux des semaines durant dans des conditions épouvantables. Chez Tshibanda s’impose dès-lors l’urgence à dénoncer ces tueries dont il fut le témoin. En danger de mort en raison de ses révélations, il est contraint de quitter le Congo. Il obtient l’asile politique en Belgique où parallèlement à ses études supérieures il continue à s’adonner à l’écriture et à la mise en scène : y sont analysés entre autres les rapports des anciens colonisateurs avec les africains et certaines composantes consubstantielles à la société traditionnelle congolaise telle la sorcellerie dans ce court écrit de 1981. Une sorcellerie qui n’est autre qu’un des acteurs sociaux majeurs de la société traditionnelle congolaise : «Elle  est la contrainte la plus vigoureuse et la plus constante de nombres de vies zaïroises et africaines», V.-Y. Mudimbe, préface, p.7.

Dans Je ne suis pas sorcier !, un enfant, garçon bossu, fait l’amère expérience des conséquences sociales de l’inculpation pour sorcellerie le jour où sa famille est bannie du village sous le fallacieux prétexte que son père aurait commis un tel crime. Dès leur le hantera cette interrogation, son aîné est-il réellement un sorcier ? Il n’obtiendra la réponse que des décennies plus tard à l’aube de la dernière respiration de son père. Entre-temps et tout au long de sa vie, le garçon sera amené à mettre à l’épreuve des faits quotidiens l’existence ou non de la magie noire et les raisons qui portent sur les choix des accusés ; une étude qu’il fera moins au regard des sciences rationnelles – ici opposées aux traditions – qu’à la lumière d’une loi à la fois sociologique et psychologique, le principe d’empathie. Progressivement il comprendra que la société traditionnelle recours à la sorcellerie comme outil de sa régulation : il s’agit en l’occurrence de prouver l’utilisation d’actes interdits par la communauté car ces pratiques surnaturelles  et leurs résultantes sont causes de dérèglements et autres maux sociétaux. La sanction du coupable – ici le bannissement – est vue comme le moyen du retour à un ordre naturel fixé par les coutumes séculaires. Pour établir les preuves de culpabilité différents moyens sont utilisés dont les jugements du féticheur « légal«   – un homme pas toujours désintéressé – ou encore l’ordalie.

« Le chef s’éclaircit la voix avant d’articuler :

_ Vous venez tous d’assister à la scène. Vous avez aussi constaté que le féticheur continue d’accuser la femme malgré son impuissance à prouver ce qu’il avance. Nous allons en finir une fois pour toutes en passant par l’épreuve de l’anneau. Elle consiste à enfoncer sa main dans la pâte bouillante pour y chercher l’anneau. Le coupable se brûlera. Le notable enfonça sa main le premier et sortit l’anneau. Il le montra au public avant de le replonger dans la marmite. « Avancez tous les deux », fit-il. Il alimenta encore le feu, la femme gardait son sang froid en suivant du regard les gestes du notable (…). Sans hésiter un seul instant, elle enfonça la main dans la casserole et sortit l’anneau. Le public applaudit.

_Féticheur, cria le vieux roi, à toi !

Le féticheur ruisselant de sueur, s’approcha difficilement de la marmite. Quand il vit la vapeur qui s’en échappait, il fit deux pas en arrière comme pour fuir… », pp. 42 et 43.

Le jeune homme prend conscience que le plus souvent il s’agit moins d’un sorcier qu’un bouc émissaire condamné à la vindicte populaire ; pauvre bougre qui n’a de coupable que ses particularismes et sa fragilité jugés anormaux et donc illégitimes au regard des critères traditionnels imposés à la communauté et acceptés par celle-ci : par exemple la très grande misère, la parenté, la maladie, la stérilité ou encore l’infirmité comme celle d’avoir… une bosse sur le dos !

« Pourquoi ne puis-je pas vivre en paix comme tous les enfants du monde ? Pourquoi le destin de mes parents doit-il influer sur ma vie ? Misérable enfance ! L’on m’avait dit pourtant que c’était une période d’innocence, d’insouciance et de joie, mais qu’avais-je entendu ? Partout, le même regard plein de méfiance, les mêmes paroles méprisantes : _ Il est le fils du sorcier, et sur son dos, une bosse qui n’arrête pas de grossir. », p. 9.

L’accusation est bien souvent si ce n’est toujours le fruit empoisonné de la peur, de la cupidité, du mensonge, de la superstition. Ne vaut-il mieux pas fuir la communauté villageoise et se réfugier dans les grandes villes anonymes ? Peut-être, mais c’est au tour de l’individualisme forcené de frapper. Et gare aux plus faibles !

Son père est-il vraiment un sorcier ? Des années sont passées, l’âge adulte est arrivé. Et le vieil homme mourant de lui répondre, « Je ne suis pas un sorcier ! ».

Voilà donc un court texte où Pie Tshibanda se fait héraut de la tolérance, de la solidarité et de la lutte contre toutes superstitions. La sorcellerie est ici attaquée moins sur ces pratiques, c’est-à-dire actes étranges aux effets extraordinaires, que sur les relations personnelles qu’elle fait naître entre la victime, l’accusateur et les soi-disant coupables. On regrettera toutefois le tour trop didactique de l’écrit qui se fait au détriment de la fiction qui par moment prend les allures d’un vernis romanesque. Le style y est simple, trop peut-être : des phrases linéaires courtes au vocabulaire et à la grammaticale sans originalité ; une simplicité qui renvoie probablement à la jeunesse du narrateur, l’infortuné bossu. Peut-être est-ce dû aussi au fait que cet écrit semble s’adresser à un jeune public dans le cadre de spectacles scéniques.

pietshibanda.jpgPie Tshibanda, Je ne suis pas sorcier, 1981, coll. Le grand miroir, Pocket, poche, 126 p., rééd. 2008.

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