Ballades et escales en littérature africaine

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Archive pour la catégorie 'Sila Abdulai'


**** Sila Abdulai, L’ultime tragédie.

4 mars, 2010
Sila Abdulai, _ GUINEE-BISSAU _ | Pas de réponses »

silaabdulailultimetragdie.jpgLes lecteurs francophones que nous sommes pourraient penser que Sila Abdulai est un illustre inconnu dans le monde des lettres africaines. Il est vrai que de son pays natif, la Guinée Bissau où il y est né en 1958, peu d’œuvres livresques ont franchi les frontières ; l’isolement linguistique en est assurément une des causes principales. Et pourtant Abdulai Sila est l’une des principales voix de la scène culturelle guinéenne : il travaille tant à sensibiliser ses concitoyens à leur patrimoine culturel qu’à la diffusion des œuvres littéraires de sa patrie à l’étranger. C’est ainsi qu’il est le cofondateur de la première maison d’édition privée de son pays, Ku. Si. Mon. et de la revue littéraire Tcholona. Son premier roman, Eterna Paixão publié en 1994, n’a malheureusement toujours pas été traduit en Français. Heureusement, la maison des Editions Sépia offre au lectorat francophone la possibilité de remédier en partie à cette omission avec la traduction de son second roman, L’ultime tragédie, initialement édité en 1995. Profitons au passage à remercier les Editions Sepia pour son magnifique travail en faveur entre autres de la littérature africaine : publier des premiers romans ou des classiques étrangers jamais traduits jusqu’à maintenant quand bien même le tirage ne sera probablement pas une réussite commerciale _ c’est un euphémisme _ est un bel investissement en faveur de la reconnaissance des diversités culturelles. L’ultime tragédie s’enracine dans une Guinée Bissau colonisée par le Portugal triomphant de Salazar. Ndani, jeune broussarde souffrant l’ostracisme des villageois en raison du sorcier qui la considère habitée par un esprit mauvais et de la sorte portant malheur, trouve refuge au quotidien chez sa marâtre qui la réconforte par ses souvenirs de travail à la grande ville en qualité de domestique chez les Blancs. Ne supportant plus son enfer, avec un ballot bien léger, elle décide à son tour de tenter sa chance à la capitale comme femme à tout faire chez les colons. Campagnarde naïve et maladroite, aveuglée par des rêves que la réalité douloureuse vide de tout enchantement, elle est enfin engagée par l’épouse de l’administrateur du pays. Dona Linda se révèle être une femme odieuse pour toute personne à la peau noire. Et pourtant, après un séjour dans son Portugal natal, elle se fait bien plus accommodante avec les indigènes. Animée par un messianisme sans pareil, Dona Linda décide de créer une association devant assurer la conversion en masse des africains à la religion catholique et ainsi sauver leur âme _ un chemin privilégié qui devrait conduire la portugaise à la droite du Seigneur. Dès lors, Ndani, rebaptisée Daniella, doit assister à tous les services religieux et suivre des cours d’alphabétisation afin de lire la Bible en dépit de l’opposition de nombreux colons qui voient dans cette entreprise un danger pour les temps futurs. Se faisant entomologiste de ces Blancs vaniteux et d’une société faite de faux-semblants, Ndani entend faire sienne ce qu’il y a de meilleur des lubies de sa maîtresse afin de devenir non pas une « négresse-Banania », mais une femme éduquée se projetant dans un futur fait de liberté ; la naïve broussarde se fait modèle d’une nouvelle génération d’africaines et Africains et d’une Guinée Bissau qui entend prendre son destin en main. Pendant ce temps, dans son village honni, le Régulo _ le chef  de la communauté villageoise_, homme de sagesse et de réflexion, entend se venger d’un fonctionnaire qui l’a ridiculisé devant ses administrés. Constatant que la magie est inefficace sur les Blancs aussi abrutis soient-ils, rusé comme le lièvre il décide d’employer une arme fatale empruntée à la civilisation coloniale colportée par son ennemi : construire une immense maison coloniale sur ses terres et démontrer ainsi à tout un chacun que tout homme intelligent et courageux, quand bien même soit-il noir, est en mesure de rivaliser avec ses paires ; peu importe que ces derniers soient blancs et apparemment les plus puissants. Réussite faite, il poursuit son œuvre mais avec une bien plus grande ambition, la construction d’une école devant accueillir tous les enfants, tant garçons que filles. Ce n’est plus par simple orgueil qu’il agit mais pour préparer les siens aux temps nouveaux qu’il pressent se profiler à savoir l’indépendance de son pays. Or, au plus profond de son être il espère que celle-ci se fera dans la paix, Africains et Portugais main dans la main. Mais le retour au village de Ndani que le vieux Régato veut épouser puisque seule une femme éduquée comme les Blancs peut tenir sa nouvelle maison, va entraîner sa perte et avec la sienne celle de son épouse. Les prédictions menaçantes du sorcier auraient-elles toujours lieu d’être ? Si les apparences tendraient à le prouver, il serait plus judicieux de chercher les causes dans l’intolérance et la domination de l’homme par l’homme, éléments consubstantiels au colonialisme. Les jeux sont faits, pour en finir avec cet assujettissent, le recours à la violence semble être inévitable. L’ultime Tragédie est un roman fort dont le sujet ou devrions-nous dire pour être plus exact les thématiques ne s’arrêtent pas seulement à la décolonisation et à l’émancipation des peuples soumis _ ce qui est déjà considérable en soi. Cette œuvre s’adresse à chacun de nous du fait qu’elle s’approprie le sujet universel qu’est la condition humaine : notre condition d’homme et de femme confrontée aux enjeux modernes c’est-à-dire notre lutte au jour le jour pour notre émancipation et contre toutes menaces faites à l’encontre de nos libertés. A la lecture de ces lignes, il pourrait sembler que Abdulai Sila a écrit une œuvre tragique sur une tonalité dramatique. Si le dénouement du roman est en effet terrible, de nombreux passages sont savoureux : il est très difficile de ne pas rire au moment où le Régato accomplit enfin sa vengeance. L’ultime tragédie qui bénéficie d’une écriture rythmée est une œuvre recommandée à tout amoureux de la littérature africaine. Une nouvelle fois il est bon de remercier le traducteur qui a su en dépit de la difficulté de l’exercice rendre compte des délices d’une langue épicée, le Kriol, le créole local.    

Sila Abdulai, L’ultime tragédie, 1ère éd. 1995, Editions Sepia, 1996, 214 p. 

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