Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie 'Tchak Sami'


*** Tchak Sami, Filles de Mexico

6 avril, 2010
Tchak Sami, _ TOGO _ | 4 réponses »

tchaksamifillesdemexico1.jpgLa fête des masques de Sami Tchak a été un coup de poing dans l’estomac des bons sentiments, une chute infernale dans un univers baroque, loin, très loin de ceux habituellement proposés par les écrivains africains francophones. C’est donc avec fébrilité et méfiance que le lecteur s’accorde un second opus avec Filles de Mexico. Et une nouvelle fois, la raison est mise à rude épreuve. La lecture de passages scéniques tantôt implicitement, tantôt explicitement pornographiques et morbides où le pouvoir de l’un, prédateur, se fait totalitaire sur sa victime, hasard d’une rencontre, font naître des sentiments qui ne sont pas aisément avouables : jouissance, culpabilité, dégoût. Car Sami Tchak confirme à nouveau dans ce roman qu’il est un des rares écrivains africains qui en abandonnant ses personnages aux jeux dangereux de leur luxure sait faire tanguer avec maestria le bon entendement de ses lecteurs. Ici, les abysses infernaux des pulsions sexuelles dans lesquels s’abîme le protagoniste principal du récit, Djibril Nawo, un romancier togolais, au cours de ses périples dans les bas-fonds de la mégalopole mexicaine, sont notre chemin de croix à nous lecteurs qui nous faisons voyeurs. Ouvrons nos yeux de touriste confortablement assis dans notre fauteuil et regardons avec un sourire gêné la jouissance d’une pute de vocation issue d’une famille bourgeoise qui se paie son premier « nègre » avec cet écrivain ; que dire des extases du romancier en perdition à l’intérieur de ce corps porteur du sida qui n’a de féminin que son sexe dans lequel abâtardit il jouit, cela devant les regards abrutis d’une plèbe hilare ? Que penser de la toute puissance de celui-ci, homme fortuné de ses dollars, sur ce gosse de rue famélique agréablement désœuvré et prêt à l’abandon pour quelques piécettes ? Bien sûr, le seul fait de confronter son lecteur-touriste à la puanteur des vices de son protagoniste dans un Mexico aux vies délicieusement fragiles n’est pas le seul but de Sami Tchak ni sa principale préoccupation d’ailleurs, quoi qu’il y prend certainement du plaisir. Il semble que chez le romancier l’abandon à une luxure nihiliste est une condition existentielle de tout être humain à  vivre sa nature réelle : celle de ses instincts originels d’animal aux pulsions sexuelles morbides et régénératrices. L’appel à la morale est fallacieuse et inutile. La débauche sexuelle est une danse macabre moyenâgeuse qui n’a que faire des jeux de pouvoir et de soumission ; seule importe l’ivresse des corps. Les inégalités sociales et raciales aussi violentes qu’elles puissent être dans cette Amérique latine où la raison est la grande absente se noient dans cette lubricité fielleuse où la folie tient les rênes. Filles de Mexico est une oeuvre dérangeante qui donnera la nausée à certains de ses lecteurs. Toutefois en dépit de quelques longueurs, certaines pages se faisant guide touristique, Sami Tchak nous offre un roman puissant et qui plus est passionnant pour tout ceux qui ont parcouru des capitales de pays miséreux. On peut se demander d’ailleurs si l’écrivain n’a pas éprouvé des sensations similaires aux caraïbes et en Amérique latine dans ses études auprès des prostitués. Si Filles de Mexico est un roman de qualité, il est préférable cependant qu’il n’occupe pas les étagères les plus accessibles de votre bibliothèque.

Tchak Sami, Filles de Mexico, Mercure de France, 2008, 180 p.

**** Tchak Sami, « La fête des masques ».

4 septembre, 2009
Tchak Sami, _ TOGO _ | 6 réponses »

tchaksamilaftedesmasques.jpg

Sami Tchak a vu le jour en 1960 au Togo, pays où la démocratie relève encore du miracle. Après des études de philosophie, il quitte son pays et obtient un doctorat en sociologie à la faculté de la Sorbonne à Paris. La prostitution, son thème de recherche doctoral et d’essais ainsi que la localisation de ses études _ son laboratoire en quelque sorte _ l’Amérique latine, sont deux données essentielles à la compréhension de ce roman original et fort qu’est La fête des masques en raison de la violence qui les lie. Cette œuvre est faite d’un déluge de fureurs inouïes ( les âmes sensibles ou puritaines devront passer leur chemin ) matérialisé dans une sexualité avilissante et assassine bien plus dégradante que celle de la vénalité du corps meurtri devenu chose salie par son locataire de quelques minutes. Une violence qui est démultipliée par son cadre d’évolution, une dictature fasciste d’une république bannière d’Amérique latine. La frénésie se fait jour quand Carlos, homme fortuné, honore son rendez-vous chez une femme de condition extrêmement modeste, Alberta, qui désire à tout prix rencontrer un époux qui ne l’aimerait pas simplement pour son sexe salivant. Quel bonheur si celui-ci acceptait en outre d’être un bon père pour Antonio son fils. La rencontre se révèle dramatique pour Alberta mais rédemptrice pour Carlos. En raison d’interprétations délirantes des paroles, des gestes, des attitudes de la jeune femme, Carlos l’assassine sauvagement. Entomologiste dégoûté et émerveillé par ce cadavre tout à la fois sauvagerie décadente et placidité sereine, le meurtrier trouve dès lors un sens à sa vie qui par ce renouveau doit finir en apothéose, mourir. Sa mort lui est devenue providentielle. A Antonio, ce fils compréhensif devant le sacrifice de sa mère, Carlos explique les raisons de son crime qui s’enracinent dans un passé familial fait de violences, d’humiliations, de perversités. Jeune adolescent efféminé au corps délicieusement ambigu, Carlos était devenu la chose de sa sœur Carla qui par sa beauté extraordinaire avait attiré à elle les hommes les plus puissants mais aussi les plus barbares de la dictature militaire. Telle une araignée aux jeux pervers, elle jouissait à jeter son frère dans les filets des potentats qui faisaient de lui l’objet de leurs délires sexuels dans laquelle se vautrait cette sœur maléfique à qui sa famille devait son salut social outrageusement dégénérescent. A la faveur du meurtre d’Alberta il tue enfin symboliquement Carla. C’est à Antonio de lui rendre sa liberté, le tuer à son tour. Le récit est propice à un malaise qui enveloppe le lecteur tout au long de la lecture :

 « Carlos s’approcha du cadavre. _ répète ce que tu m’a dit Alberta ! Il leva la main et la rabattit avec une extrême violence sur le visage inerte, les yeux toujours clôt. _ On a perdu sa langue maintenant, hein Alberta ? On a perdu sa langue, ma mignonne ? Il frappa encore et encore. Soudain son sexe se dressa, plus raide que jamais. Il voulu encore la frapper, mais sa main resta en l’air, alors que son phallus pérorait : _ Napoléon était petit mais il a rempli le trou de l’histoire. Carlos trembla, le corps commençait à le répugner, mais il ne pouvait pas désobéir à son phallus. Et c’est alors qu’il se produisit un miracle : après cet acte, Carlos se sentit heureux, très heureux, comme dans un rêve. »

Ces passages éprouvants sont ponctués de situations grotesques, surréalistes, heureusement légères qui font penser à l’irrésistible roman Moi et Lui de Alberto Moravia. La fête des masques n’est pas seulement le tableau de la folie d’un homme. Avec ce destin torturé, Sami Tchak dépeint l’élite d’une dictature à la violence implacable et délirante faite de viols à l’encontre d’un peuple réduit à la misère mais dont des individualités pourraient tomber à leur tour dans la perversité si l’occasion leur prenait de gravir les échelons. Il en est ainsi du père de Carlos, homme détestable. L’inceste, le travestissement, le sadomasochisme est cette relation entretenue entre cette élite sauvage et le peuple miséreux. Le regard pessimiste de Sami Tchark sur cette société violente propre aux dictatures criminelles ne souffre aucune concession. Sa lecture sexuelle du monde qui fait désordre dans une littérature africaine plutôt frileuse sur ce thème est entièrement assumée. La fête des masques est un roman iconoclaste remarquable.

Lire, Voir, Ecouter... |
mespetitsmotspourtoi |
جولة... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hédonisme et Existentialisme
| Les mots de passage
| Ma vie litteraire