Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie '_ NIGERIA _'


Helon Habila, La Mesure du temps.

6 août, 2011
Helon Habila, _ NIGERIA _ | 3 réponses »


helonhabilalamesuredutemps.jpg                                                               « Les voyages nous font prendre conscience de ce à quoi nous tenons et que nous avons laissé chez nous », p.326.

« Toute ma vie j’ai littéralement vécu dans l’ombre de la mort », p. 439.

Dans un village du Nord du Nigéria, Ketis, durant les années soixante-dix et quatre-vingt, la vie s’y écoule avec langueur, à l’écoute des humeurs des traditions séculaires, des sempiternels travaux d’un quotidien répétitif cadencé par des saisons où les journées sont d’un ennui mortifère ; du moins pour ceux qui ne supportent plus cette terne vie de retrait, mais rêvent d’exotiques horizons, d’aventures, de célébrités. Mamo et Lamamo, deux jumeaux, enfants d’une mère morte en couche et d’un père indifférent à leur sort – uniquement soucieux de ses affaires commerciales et de sa réputation parmi les siens – se le promettent du haut de leur adolescence en commencement, ils quitteront au plus vite Ketis pour des contrées lointaines où leur destin leur offrira ce à quoi ils aspirent, la gloire d’une vie exaltante. Lamamo est un garçon aux traits expressifs, à l’humeur expansive et au dynamisme tempéré par un Mamo timide et taciturne dont l’intelligence et la sagesse leur évitent des situations par trop embarrassantes. Un nuage de mauvais augure toutefois sur cette idéale fratrie : si Lamamo est fort et sportif, Mamo est affligé d’une faible constitution due à une maladie sanguine héréditaire qui jour après jour l’épuise et lui promet une courte longévité. Bien difficile dans ces conditions de mener à bien leurs projets d’aventures. Contrit mais décidé, Lamamo quitte secrètement sa famille après un dernier adieu à son frère bien aimé. Des années de voyages et de guerres l’attendent comme mercenaire : Mali, Niger, Libye et les horreurs libériennes parmi d’autres. Pour Mamo c’est un autre temps qui se profile, non pas celui frénétique de la guerre mais d’une patience impossible car sans but précisément défini. La maladie lui promet la mort avec la déroute de son organisme et l’immobilisme du temps se fait poison létal d’un esprit et d’une âme en perdition.

« Il attendait que quelque chose, n’importe quoi, se produise, et dans l’intervalle il prenait la mesure du temps grâce aux ombres projetées par les arbres et les murs, grâce au silence entre un bruit de pas et le suivant, entre une inspiration et la suivante, au fil des secondes, des minutes, des heures et des jours qui s’additionnaient pour former les saisons. Celle des pluies se terminait en octobre, le vent devenu sec et âpre rendait les feuilles des arbres et les épis de maïs marron et friables. Les paysans rentraient leurs récoltes et les chasseurs mettaient le feu aux collines pour repousser le gibier vers les sommets… », p. 166.

Les études supérieures d’histoire que Mamo entreprend à la ville ne lui offrent pas le répit tant souhaité : après deux années isolé dans sa chambre universitaire et à la bibliothèque la maladie se rappelle à son mauvais souvenir ; meurtri il est condamné à revenir au village et s’installer chez ce père détesté qui s’égare dans la politique (courte démocratisation au Nigéria en 1982). Et une interminable décennie commence pendant laquelle le désarrois, la solitude et l’ennui lui rendent la vie insupportable. Quant à ses ambitions de célébrité, elles ne sont que souvenirs d’enfant bien incapables de dessiner un sourire sur un visage fatigué et fataliste. Cependant la venue de Zara, une belle citadine qui enfant venait passer ses vacances au village, semble enfin secouer le joug de l’impassible temps. La bonne nouvelle ne venant pas seule, ses recherches sur l’histoire de son peuple sont récompensées par une publication éditée à l’étranger ; de là une renommée naissante et peut-être le commencement d’une nouvelle vie et d’autres frontières à franchir : Le Waziri (Vizir) ne lui propose-t-il pas d’écrire une bibliographie de son maître le Mai (chef traditionnel) avec promesse de publication ?

 

Mais il est à se demander si le village engoncé dans ses traditions n’aurait pas passé un pacte secret avec son compagnon sardonique l’immobile temps : « Temps », personnage à part entière du roman, qui avec les séculaires coutumes villageoises ne se mesure pas en seconde, en minute, en heure, en journée, en saison mais uniquement en siècle… et encore faut-il qu’il se fasse témoin des origines mythiques du peuple de Kéti. Un serment de fidélité qui exigerait le sacrifice rituel d’un jumeau comme dans les temps anciens ? Qui sait…

Le nigérian Helon Habila dans La mesure du temps peint un tableau d’une grande justesse sur cette vie de village faite de traditions qui n’est en rien le paradis perdu opposé bien souvent dans la littérature africaine à la ville, soi-disant Babylone avilissante et perverse, berceau de la perdition corrosive des âmes et des esprits. Bas les masques. Dans la petite bourgade de Kétis, la corruption est bien présente comme celle du Waziri et d’autres autorités villageoises et ce pour le plus grand désarrois de ceux qui entreprennent à l’image de l’oncle de Mamo obligé de fermer son école destinée aux désœuvrés. Chez la jeunesse la vie austère villageoise peut se transformer en réel enfer dont l’un des tridents, peut-être le plus terrible, est l’ennui où se réfracte un temps qui ignore les trépidations du chronomètre. Un ennui mortifère qui brise les rêves ambitieux d’une jeune génération délaissée, abandonnée.

« Asabar (cousin et ami de Mamo et Lamamo) venait parfois tenir compagnie aux jumeaux, Lamamo et lui jouaient au ballon, faisant le gardien de but à tour de rôle, mais Asabar arrivait de plus en plus fréquemment ivre, titubant et clamant qu’il était très malheureux. Il avait découvert les plaisirs de l’alcool. Révoltée, tante Marina (celle qui élève Mamo et Lamamo) se détournait en secouant la tête et le sermonnait longuement, assénant que boire était un péché et que tous les ivrognes allaient se consumer en enfer.Il s’épanchait sans fin : « Mais c’est l’enfer… Dis-lui Mamo, non, pardon, pas toi tu es malade, mais Lamamo, dis-lui que c’est affreux. J’en ai assez d’aller travailler à la ferme et à l’école et… » Pour l’arrêter, Tante Marina disparaissait dans la cuisine et lui rapportait un bol de riz et du Tuwo », p. 38.

Il ne s’agit pas en l’occurrence de faire l’apologie d’un quelconque jeunisme mais de pointer les insuffisances d’une société traditionnelle qui est dans l’incapacité de se renouveler, de saisir la modernité, d’offrir un avenir à sa jeunesse. Voilà donc un écrit qui se fait l’écho d’une voix originale dans le paysage littéraire africain qu’il serait dommage de bouder d’autant plus que le style de l’auteur sans être magique est d’une grande limpidité, aidé en cela par des phrases et des chapitres courts. La Mesure du temps est un très bon moment de lecture qui aurait pu être dédicacé à une jeunesse désespérée.                                 

« Les lueurs annonciatrices de l’aube s’effacèrent à nouveau, l’obscurité reprenant ses droits, avant d’être remplacées par le véritable lever du soleil, le coq chanta à pleins poumons et Mamo se dit : « Si seulement on pouvait vivre avec ne serait-ce qu’un peu de la conviction que ce coq met à chanter… alors… », p. 349.

helonhabila.jpgHelon Habila, La Mesure du temps, éd. orig. 2007, Actes Sud, 2008, 466 p.

Biyi Bandele, La drôle et triste histoire du soldat Banana

21 mai, 2011
Biyi Bandele, _ NIGERIA _ | 4 réponses »

biyibandeleladroleettristehistoiredusoldatbanana.jpgL’innocence est une vertu dangereuse, p. 239.

Voilà un livre d’une intensité formidable ! Biyi Bandele – écrivain nigérian né en 1967 – réussit la gageure à transcrire les boucheries des champs de bataille birmans durant la seconde guerre mondiale opposant les Japonais aux troupes coloniales britanniques. La drôle et triste histoire du soldat Banana est le tableau sans complaisance ni voyeurisme des souffrances et démences d’une soldatesque plongée dans une jungle démesurément terrifiante – divinité ogresse des temps légendaires -, quotidien des soldats nigérians venus renforcer les lignes alliées. Aucune place à la démesure métaphorique chère à Victor Hugo mais une plume pudique et nerveuse sourcilleuse du détail ; le mot d’ordre, ne pas tronquer l’histoire de ces africains engagés dans les sections « chindits », forces militaires conduites par le général Wingate – génie illuminé en rupture avec sa hiérarchie – envoyées derrière les lignes ennemies pour des opérations de harcèlement. Dans ces conditions extrêmes que peut bien faire ce bavard d’Haoussa, le Farabiti Banana, garçonnet candide de treize ans ? A-t-il voulu à l’instar de ses deux amis quitter son Nigeria natal et mentir sur son âge pour échapper aux remboursements de lourdes dettes ou encore voulu mécontenter son père ? Non, seulement fuir un patron tyrannique et voir du pays ; visiter cette Birmanie étrange vantée par les recruteurs militaires. Et aussi goûter du combat pour revenir sur sa terre natale avec l’aura du guerrier héroïque et faire taire ainsi les quolibets sur sa soi-disant naïve personne. Dès lors pas question pour lui d’être un simple muletier, état dégradant que lui réservent ses supérieurs. Que tout le monde le sache, Banana sera un guerrier « chindit » et rien d’autre ! De la jungle birmane, aucun salut à attendre : une fois atterri dans l’enfer vert, rejoindre à tout pris la  « Ville blanche », camps des alliés, furoncle nauséabond en territoire ennemi encerclé de barbelés où pourrissent les corps de milliers de japonais abattus au cours d’offensives kamikazes. La couleur blanche ? Les toiles des parachutes, unique moyen de ravitaillement, qui recouvrent le champ de bataille et les alentours. Parmi les hurlements des obus que se lancent et relancent les ennemis, les cris sauvages et résignés des japonais qui s’acharnent désespérément chaque nuit, les odeurs méphitiques de la Mort se repaissent des cadavres en décomposition.

« Pendant les semaines précédentes, tandis que les attaques japonaises étaient devenues un simple désagrément nocturne quotidien, la forteresse avait pris l’allure d’un purgatoire habité par la mort et la maladie. L’odeur dans l’enceinte et à ses abords était devenue abominable. (…) Les effluves n’émanaient pas seulement des hommes qui avaient cessé de se laver depuis que la Rivière Boueuse était devenue une morgue flottante ; ils n’émanaient pas seulement des mules mortes dispersées dans tout le périmètre (…) Ils émanaient avant tout, sous une forme âcre et tenace, des corps en décomposition de près de deux mille Japonais accrochés en une infinie variété de contorsions morbides aux barbelés qui entouraient la forteresse (…) Dix mille charognards fondaient sur les barbelés chaque matin et ne repartaient qu’à contrecœur, quand les premiers seaux à charbon (obus japonais) arrivaient et qu’ils savaient que les hommes allaient se lancer une fois de plus dans cet étrange rituel, qui ne manquait jamais de remplir leur garde-manger consommé avec avidité (…) Avec les oiseaux arrivèrent les mouches. Il y en avait des millions qui vrombissaient partout dans la forteresse, plaie pire qu’un nuage de sauterelles », pp. 255 et 256.

A l’enfer des assauts monstrueux succèdent les décomptes des cadavres, vieux compagnons d’infortune, alors que la paranoïa et la folie assaillent les survivants : les arbres se font kidnappeurs, son ombre, un ennemie à abattre, les lucioles, un nuage incendiaire démoniaque. Si le rire subsiste dans la section pour cause de réflexions farfelues du jeune Banana, il se fait toutefois de plus en plus rare maintenant que ce dernier perd son innocence, que la folie martèle sa quête d’héroïsme, que les sangsues deviennent ses compagnes obsessionnelles. Merci à Biyi Bandele pour son immense mérite à redonner vie à ces hommes venus de lointains cieux pour une cause qui peut-être leur échappait… Etait-t-elle vraiment la leur ? Atrocités, férocités, courage, bruits, silences, verbe hésitant, mains tremblantes, frayeurs, rires, blagues douteuses, le romancier réussit un tour de force remarquable. Le phraser se fait simple et lapidaire, miroir des émotions et instincts des combattants. L’anglais maladroit teinté de Haoussa et d’autres idiomes vernaculaires africains accentuent le réalisme. Le soldat Banana et ses compères sont tout proches. La drôle et triste histoire du soldat Banana est incontestablement un roman indispensable. Le lire c’est peut-être rendre hommage à tous ces sacrifiés.

« Des mules ? s’étrangla Ali comme s’il avait été piqué par une fourmi voyageuse. Savez-vous qui je suis ? Je suis le fils de Dawa, roi des sourciers dont le nez béni pouvait sentir l’eau à Sokoto alors qu’ils se trouvait à Saminaka. Je suis le fils de Hauwa, dont la mère était Talatu, dont la mère était Fatimatu, reine du gâteau moelleux kulikuli, dont le souvenir fait encore saliver les vieillards jusqu’à ce jour. Notre peuple dit que la distance est une maladie ; seul le voyage peut le guérir. Croyez-vous qu’Ali Banana, fils de Dawa, arrière-petit-fils de Fatima, a traversé la grande mer et voyagé aussi loin, le fusil à l’épaule, pour veiller sur des mules ? », pp. 52 et 54.

biyibandele.jpgBiyi Bandele, La drôle et triste histoire du soldat Banana, 2007, éd. française Grasset, 2009, 272 p.

Ike Oguine, Le conte du squatter

12 mars, 2011
Ike Oguine, _ NIGERIA _ | Pas de réponses »

oguineikelecontedusquatter.jpg« Nous savons que tout le monde ne peut pas être riche, autrement sur la tête de qui les riches pisseraient-ils ? », p.272. 

 Ike Oguine est de cette nouvelle génération d’écrivains nigérians qui renouvelle l’héritage de leurs glorieux aînés, Soyinka et Achebe. Le conte du squatter est son premier roman. Il y met en scène un jeune « golden boy », Obi, qui après l’éclatement de la bulle financière nigériane (années 90), immigre au pays de l’Oncle Sam où il tente de se faire une place au soleil ; rêve américain qui se révèle être bien difficile à réaliser. Et pourtant dix-huit années plus tôt, à Lagos, alors qu’il n’était qu’un môme naïf, il avait cru les histoires merveilleuses de l’oncle Happyness, nouvellement citoyen des Etats-Unis. Comment en aurait-il pu être autrement ? Sûr que l’oncle vivait dans un palace et roulait dans un bolide digne des stars ! Les Etats-Unis ? Une terre promise où il suffisait de se baisser pour collectionner les billets de banque ! Aucun doute que les rodomontades de son père à propos des soit disant mensonges de Happyness n’étaient que le dépit d’un vieux bougon jaloux. Mais une fois atterri sur la terre promise que de désenchantements : le palace est un immonde taudis puant, antre miteuse de paumés plus ou moins honnêtes, alors que l’oncle Happyness n’est qu’un escroc raté. Le seul à lui ouvrir les portes de son appartement situé dans un ghetto noir oublié de tous sauf des « camés », le minable et ringard Andrews, ancien voisin de la cité universitaire. Cet évangéliste fanatique qui ne vit que pour Dieu est d’une compagnie insupportable. Pour échapper à cet enfer et financer ses études supérieures toujours remises à plus tard car excessivement coûteuses Obi met la main sur un job minable, du gardiennage de nuit pour quelques malheureux dollars. Il ne fallait pas s’attendre à mieux sans la belle carte verte ! Ce boulot lui donne à peine les moyens de louer une sinistre chambre qui ignore l’existence de la lumière. Les doutes l’assaillent ; et si en dépit de tous ses efforts et quelques soient les résultats – pauvreté ou richesse – , son exil aux USA ne justifiait pas le sacrifice de sa terre natale ?

 « Est-ce que le plus gros des succès matériels pouvait justifier la solitude et la frustration qui règnent dans ce pays, et les dégâts psychologiques inévitablement causés par cette frustration, cette solitude gigantesque ? Mais n’était-ce pas pire chez nous ? Est-ce que le manque d’opportunités ne produisait pas aussi son lot d’instabilités psychologiques, de frustrations mortelles ? Comment pouvait-on faire un choix rationnel ? », pp. 220 et 221

Des interrogations qui assaillent tout autant son ancienne copine de Lagos, Ego, qui a eu la chance d’épouser le fortuné nigérian Ezendu, ambitieux et réputé chirurgien d’Oakland. En dépit de ses safaris quotidiens dans les luxueux magasins des riches banlieues, elle ne supporte plus ni sa terre d’accueil ni ses nouveaux concitoyens au racisme latent. Son opinion est scellée, le rêve américain est une illusion  pour les africains ; le melting pot, une vaste escroquerie ! 

« Quand je lui demandais où elle travaillait, son visage s’assombrit.

 _ J’ai arrêté de travailler il y a plus de six mois, et je ne veux plus retravailler dans ce pays, me dit-elle en colère. ussitôt que j’avais quitté le bureau, les gens se mettaient tous à parler de moi. Dès que je rentrais, ils se taisaient et me regardaient. Je passais pour une folle. Quand je m’adressais à quelqu’un, la personne faisait semblant de ne pas avoir entendu. Moi, je sais bien qu’ils entendaient tout ce que je disais. Tout ce qu’ils voulaient, c’était me mettre mal à l’aise. Une fois, lors d’une réunion, quelqu’un m’a demandé d’où je venais. Je lui dis que j’étais nigériane, et il dit «  c’est où ce bled ? ». Il faisait comme s’il n’avait jamais entendu parler du Nigeria. Un autre a dit que, vu le nom, ça devait être quelque part au Mexique, et ils se sont tous mis à rire. », pp. 170 et 171.

Un jugement bien sombre que n’est pas loin de faire sien Obi. Toutefois il lui est impossible de faire marche-arrière. Et peut-être est-ce dans l’acceptation de cette impasse et de cette fatalité que se trouve le secret de l’intégration. Il lui faut exclure de son champ mental, de son imaginaire le Nigeria ou du moins l’apprécier différemment. Il ne doit plus vivre en marge de l’Amérique mais l’intégrer pleinement.

« Même si je vivais à l’intérieur de ce pays, j’étais jusqu’à ces jours resté sur les bords ; cette année qui venait de passer, je ne l’avais pas vraiment vécue en Amérique mais dans une sorte de pays à mi-chemin ; j’avais mené comme une existence satellite autour de la réalité, fortement reliée au mode de vie américain par le travail, la monnaie, les magasins et la télévision. Maintenant, même si dans un sens je serais toujours coupé de cette existence, même si je me sentirais toujours plus nigérian qu’américain, il fallait que je me batte pour me faire une place à l’intérieur ; il fallait que je trouve un moyen d’être à la fois détaché de ce grand pays, et une partie de lui. », p. 268. 

Le conte du squatter est un brillant tableau des déboires, des frustrations, des peurs et des espoirs qui assaillent les migrants dont le cœur balance entre le pays natal et la terre d’accueil. Servi par une écriture limpide qui traduit à merveille le regard fataliste, désabusé et ironique d’Obi, le narrateur, le roman est une réussite que le lecteur s’accapare et lit d’une seule traite. Certes il y a quelques incohérences dans la construction chronologique probablement à mettre sur le compte d’une première œuvre, mais cela n’entache en rien sa qualité intrinsèque.

 

oguineike.jpg Ike Oguine, Le conte du squatter, 2000, Actes Sud, 2005, 274 p.

**** Ben Okri, Contes de la liberté.

10 février, 2011
Okri Ben, _ NIGERIA _ | 2 réponses »

okribencontesdelibert.jpg« Un enfer supportable vaut mieux qu’un paradis impossible », p.55.  

Ben Okri, plume majeure de la littérature anglophone, se rappelle à notre bon souvenir – quel bonheur ! – avec la sortie de l’ouvrage, Contes de la liberté (édition français, 2010) dans lequel nous trouvons une courte fable bien étrange, Destinée cosmique, et treize lapidaires nouvelles plus intrigantes les unes les autres. Destinée cosmique, fable philosophique aux soutènements spirituels et psychanalytiques, laisse au lecteur une large place à l’interprétation en fonction de ses interrogations existentielles. Projeter sans préalable dans un décor dépouillé, une prairie prisonnière d’une forêt – matrice de la gestation de l’Être ? -, le lecteur est témoin d’un dialogue baroque fait de courtes interventions entre Vieil homme, Vieille femme et Pimprop, personnage bien étrange, esclave des deux premiers.

« _ Maintenant nous allons avoir un peu de calme, dit Vieille Femme. 

_ J’essayais d’oublier quelque chose, marmonna Vieil homme, mais à la place je m’en suis souvenu. 

_ J’essayais d’oublier quelque chose, grommela Vielle Femme, mais maintenant j’ai oublié. Pimprop dit, dans une sorte de chuchotement : 

_ Un énorme NON à tout ça, et un NON monstrueux à tout ce fer. Le ciel s’éclaircit. Et Vieil Homme dit avec dignité :  _ Maintenant pour l’ennui. Vieille Femme dit avec dignité : 

_ Maintenant pour les mensonges.  _ Et maintenant, dit Pimprop, que nous sommes arrivés à une destination temporaire… 

_ un oui très clair, dit Vieil Homme. 

_ Un oui sonore, dit Vieille Femme. », p. 26.

Qui sont-ils ? Eux-mêmes le savent-ils ? Assurément non, tant qu’ils n’auront pas atteint la destinée finale de leur voyage.

Ce périple ne serait-il pas une fuite ? Peut-être, mais point d’affirmation infaillible sur ce sujet. Et fuir quoi et qui ? Et pourquoi ? Pour se rendre où ?

Des problématiques identiques que se pose soit dans la connivence amoureuse soit dans la dispute un jeune couple aux traits semblables à Adam et Eve – symbolique biblique ? – dans une prairie similaire.

Dans sa fable Ben Okri pose la problématique de l’identité – ici multidimensionnelle -, questionnement fondamental et existentiel chez lui ; identité qui ne saurait faire fi de la détermination du lieu d’enracinement de l’Être dans ses vies passées, présentes et futures. A cette fin, la mémoire est l’instrument indispensable qu’elle soit individuelle ou collective. C’est ainsi que privés de leur mémoire les personnages de cette fable étrange déambulent au hasard, égarés dans des univers parallèles et paradoxaux – sommeil paradoxal ? – et tiennent des propos échevelés, détachés de tout contexte et pouvant apparaître parfois absurdes. Le folie n’est jamais loin de ces personnages privés de leur nom à l’exception du bien étrange Pimprop.

  

A la fable succèdent des nouvelles de quatre à cinq pages au plus que l’écrivain désigne sous le terme de « stokus » : « Le stoku, est à mi-chemin entre la nouvelle et le haïku. Selon ses propres mots, «  son origine est mystérieuse, son but est la révélation, sa forme compacte, son sujet infini, sa nature est l’énigme », 4e de couverture. Et voici une ville détruite à cause de la guerre mais sublimée par une mélodie de Mozart (Musique pour une ville en ruine), des invités à un banquet dînant sous le regard des autres convives envieux, car privés de mets d’où une angoisse naissante chez les premiers (La mystérieuse angoisse entre eux et nous), un égaré éprouvant du plaisir à être pris pour un autre et s’attribuant les habits de cet inconnu (Appartenance), etc. Comme pour la fable, l’angoisse et la folie parcourent ces écrits ainsi que les interrogations d’appartenance : à ce sujet La mystérieuse angoisse entre eux et nous est exceptionnelle. Qui plus est se retrouve l’impression de traverser des mondes parallèles, d’aller de dimensions en dimensions.

« _ N’y allez pas. Vous ne voulez pas y aller. 

Alors, j’ai regardé Margaret House. J’ai vu les jardins. Des gens y tournaient en rond, sans but. Ils avaient des mouvements convulsifs, ils se déplaçaient avec indifférence ou de façon irrégulière. Formes sombres, vêtues de manteaux sombres, leurs corps n’étaient que des ombres, comme s’ils s’étaient trouvés dans les enfers. Quand ils avançaient on aurait cru que leurs pieds étaient lestés de plomb. Ils ne semblaient ne rien ressentir. La cour était recouverte de ciment, mais leur présence collective la rendait sombre, sinistre, marquée du danger imprévisible. Quelque chose d’insaisissable  semblait dire qu’ils étaient fous… », Appartenance, pp. 124 et 125.

Une nouvelle fois Ben Okri dans ses Contes de la liberté fait montre d’une maestria époustouflante à composer des univers dans lesquels le lecteur aura bien du mal à ne pas s’égarer. Ici subconscient et conscient se mêlent et se démêlent, les langages symboliques se font ésotérisme tandis que réel et fantastique prennent plaisir à se confondre. Nos sens deviennent dès lors bien maladroits à saisir ces mondes pour notre plus grand plaisir. Rien de plus préférable dés lors que de faire appel au silencieux imaginaire.

« Cela se passait au bois de Boulogne, par une sombre nuit à la clarté de la lune. Nous étions dans une clairière au milieu des châtaigniers. Nous étions tous en costume dix-septième. Le moment est arrivé. Les duellistes se sont placés l’un en face de l’autre, leurs pistolets prêts. C’est alors qu’une chose invraisemblable a eu lieu. L’homme dont j’étais le témoin, que je connaissais partiellement, s’est mis brusquement à crier. Il a montré du doigt quelque chose sur le corps de son adversaire. Nous avons regardé et nous avons vu ce qui le troublait : une énorme pendule, ronde et brillante, à sa taille. Il la portait comme une boucle de ceinture. Les chiffres noirs se détachaient sur le cadran lumineux. », La pendule, p. 135.

benokri.bmp Ben Okri, Contes de la liberté, coll. Titre 121, Christian Bourgeois, éd. anglaise 2009, éd. française 2010.

**** Abani Chris, Le corps rebelle d’Abigail.

18 mai, 2010
Abani Chris, _ NIGERIA _ | Pas de réponses »

abanichrislecorpsrebelledabigailtansi1.jpgVoici un roman qui ne peut laisser les lecteurs indifférents tant il est magnifique et éprouvant : une prose dépouillée qui se fait parfois poésie illumine un texte fait de ténèbres et de douleurs où la plume de Chris Abani y est vertigineuse et dramatiquement abyssale. Des phrases courtes se succèdent dans des chapitres lapidaires qui font écho à la violence des images introspectives qui hantent la jeune adolescente Abigail ; des représentations d’une vie émergeant du chaos meurtrier de sa naissance, sa mère est morte en couches, jusqu’à l’épreuve de sa fin douloureusement libératrice. Assise sur une statue qui surplombe la Tamise à Londres, Abigail, jeune nigériane, se remémore par « flash back » son existence au pays natal et en Angleterre au rythme de cigarettes fumées en série dans une nuit qui prend ses aises face à un soleil couchant. Cette fois les cigarettes ne seront pas ses instruments préférés de ses mutilations que son corps réclame, la douleur lui donnant la certitude d’être vivante. Elles se feront tout simplement mégots jetés au hasard . Il est vrai que l’adolescente et son corps ne se connaissent que dans leur reniement. Il en est ainsi avec les viols successifs subis dès l’âge de dix ans par un cousin de cinq ans son aîné. Et que dire de ce père qui ne la voit pas. En elle il n’aperçoit que sa femme, Abigail, morte à la naissance de sa fille à laquelle il donne le prénom de son épouse. Abigail n’est pour lui qu’une projection imaginaire ; elle n’a pas la place d’exister dans le monde clôt de ce père meurtri. Et pourtant elle ne cesse de se manifester à lui ; de lui montrer qu’elle existe en dehors de sa mère par des sacrifices ritualisés : « Son père ne s’interposa pas lorsqu’elle décapita toutes ses poupées et organisa un enterrement pour chacune d’elle. Il se sentit plus mal à l’aise, mais demeura cependant silencieux, lorsqu’elle abattit en plein ciel six oiseaux… Il resta encore silencieux quand elle les para de dentelles arrachées aux garnitures de la robe de mariée de sa mère. Elle rassembla des brindilles en fagots qu’elle déposa suivant des motifs géométriques, puis déposa les oiseaux enveloppés de dentelles sur des bûchers funéraires… », page 35. Mais rien n’y fait : pour cet homme elle est et sera toujours le miroir de ce fantôme, sa femme. Quand Abigail le quitte pour Londres afin d’y rejoindre son oncle pour un avenir fait de fausses promesses, son père se fait pour la seconde et dernière fois veuf. En Angleterre, une nouvelle vie lui tend les bras au sein du foyer de ce parent qui l’avait violée des années plus tôt. Aucune méfiance sur cet homme trop sympathique qui lui fait faire les magasins afin qu’elle ressemble à une jeune femme plus âgée qu’elle ne l’est. Encore une fois elle se doit de ne pas être Abigail, la gamine de quatorze ans. Seul un homme saura l’apprécier pour ce qu’elle est, son éducateur. Mais les travers de leur relation ambiguë ne porteront chance à aucun des deux. La dernière cigarette fumée, il est temps pour elle de vivre sa fin qu’elle a choisi seule.

 Abani Chris, Le corps rebelle d’Abigail Tansi, Albin Michel, 2010, 140p.

**** Abani Chris, Graceland

24 avril, 2010
Abani Chris, _ NIGERIA _ | 2 réponses »

albanichrisgraceland1.jpgVoici un roman d’une grande intensité qu’est celui que nous propose Chris Abani avec Graceland. Décidément la littérature nigériane est d’une incroyable richesse ; pensons au merveilleux roman de Sefi Atta, Le meilleur reste à venir. La plume de Chris Abani immerge le lecteur dans un Lagos des bidonvilles où les violences esthétique, architecturale, hygiénique et sans escamoter bien sûr celle de ses locataires d’infortune, cèdent parfois son monopole scénique à quelques oasis de chaleur humaine. Moi qui désire tant goûter une escale dans cette mégalopole, j’ai bien peur que toutes mes velléités de ballades joyeuses sifflotées ne soient vaines. Chris Abani a ce talent rare d’un peintre des mots qui vous saisissent à la gorge ; page après page le lecteur oublie son quotidien et s’en va fouiller dans ce Lagos où foisonne une vie interlope des plus tenaces. Quelques mots sur ce grand écrivain. Né en 1966 au Nigeria, Chris Abani a écrit son premier roman à l’âge de 16 ans. En 1985, il est jeté en prison au motif que ce livre aurait inspiré un coup d’Etat (finalement manqué) contre la dictature en place. En 1987 et 1990, il est à nouveau emprisonné pour « activités subversives » contre ladite dictature. Il a publié trois romans : Masters of the Board (1985), Graceland (2004), The Virgin of Flames (2007), et deux nouvelles : Becoming Abigail (2006) et Song for Night (2007), mais également quatre recueils de poésie. Son œuvre lui a déjà valu plusieurs prix littéraires. Malheureusement seuls Graceland et Le corps rebelle d’Abigail Tansi ont été traduits en français. Espérons que son éditeur en France, Albin Michel, ait l’initiative heureuse de traduire l’ensemble de ses écrits. Actuellement, Chris Abani est professeur associé à l’Université de Californie. Graceland relate la vie d’un gamin de seize ans, Elvis, qui dans les années quatre-vingt vivote à Maroko, ghetto de Lagos peuplé de marabouts, de prédicateurs et de voyous. Héros infortuné, il gagne quelques piécettes auprès des touristes en imitant son idole, Elvis Presley. Un jour viendra son tour : posséder son Graceland comme Presley détenait le sien dans le Tennessee. Cela grâce à ses talents de danseur bien sûr. Parole d’Elvis ! Mais dans l’immédiat il faut survivre au jour le jour. Que le temps était bon il n’y a pas si longtemps dans cette petite ville de province quand il était auprès de sa mère bien aimée, Béatrice, et de son aïeule, Oye, la « sorcière » protectrice. Certes il y avait son père, Sunday, qui ne cessait de le brutaliser, mais la vie y était tout de même douce. Deux malheurs ont mis un terme à cette existence paisible : la mort de sa mère et la ruine de son père après sa défaite aux élections législatives. Ce père alcoolique dont la décadence le dégoûte. Maintenant, il lui faut se battre au jour le jour, devenir un homme. A son grand désespoir, il doit mettre entre parenthèse sa « carrière » de danseur  pour aider sa détestable marâtre à l’entretien du foyer. Décrocher des jobs plus sérieux et surtout plus lucratifs devient urgent. Faut-il qu’il accepte les boulots que lui propose son ami Redemption ? Il est certain que le trafic de drogue et autres commerces inavouables peuvent lui offrir un trajet directe dans une cellule des terribles geôles du pays. Mais ces petits extra sont généreux en nairas. Qui plus est, Redemption est protégé par le colonel, symbole d’un Nigeria militaire corrompu jusqu’à la racine et d’une violence assassine aveugle. Peut-être vaudrait-il mieux écouter le King roi des mendiants : ses conseils de ne pas s’écarter de la légalité ont du bon et ses discours sur la place publique à l’encontre de la dictature sont séduisants. Pendant ce temps son père n’a de cesse de lui rappeler entre deux pichets de vin de palme l’importance du clan, de la lignée propre aux Ibos auxquels le gamin appartient et doit faire honneur. Mais que reste-t-il de cette soi-disant solidarité clanique dans ces taudis où la règle serait plutôt « chacun pour soi » ? En plus, les atrocités de la guerre du Biafra ont mis à mal ce code d’honneur séculaire. Chris Abani a écrit un formidable roman avec des thématiques multiples : nation en décadence ; citoyens meurtris à l’avenir mutilé ; jeunesse en déshérence, survivance des plaies purulentes de la guerre ; temps anciens aux traditions foulées aux pieds. L’auteur alterne dans des chapitres courts, temps heureux _ l’enfance d’Elvis _ et temps présents _ sa vie dans les taudis. Chacun d’entre eux est précédé d’une recette de cuisine ou pharmaceutique des Ibos et d’un court exposé sur les significations culturelles notamment  ésotériques de la noix de cola, élément essentielle à ce peuple auquel l’écrivain appartient. Chris Abani a la générosité de celui qui invite le voyageur à connaître les coutumes de son foyer auprès de sa famille native. Lire Graceland est une aventure qui serait regrettable de bouder. C’est une œuvre qui ne peut que difficilement être oubliée. En outre, la qualité du style est récompensée par une traduction heureuse du Pidgin au français. Chapeau l’écrivain !            

Abani Chris, Graceland, (2004), Albin Michel, 2008, 420 p.

**** Sefi Atta, « Le meilleur reste à venir »

9 novembre, 2009
Sefi Atta, _ NIGERIA _ | 10 réponses »

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Depuis quelques années la scène littéraire nigériane bouillonne de nouveaux talents, notamment avec des écrivains comme Adichie et Iweala pour ne citer qu’eux. Sefi Atta y entre à son tour et qui plus est par la grande porte avec son roman au souffle épique, Le meilleur reste à venir. Reconnaissons-le de suite, cette chronique sociale et urbaine époustouflante s’inscrit parmi les meilleurs romans de cette année finissante. Dès sa sortie, l’ouvrage est récompensé par le prix Wole-Soyinka et est accueilli par une presse anglo-saxonne enthousiaste. Il était temps que la traduction française soit éditée pour notre plus grand bonheur. Sefi Atta est née à Lagos, en 1964, dans une famille de cinq enfants. Son père a été secrétaire du gouvernement fédéral et chef de la fonction publique jusqu’à sa mort en 1972. En 1985, elle obtient un diplôme à l’université de Birmingham et neuf ans plus tard emménage aux États-Unis. De ce portrait se dessine une jeune intellectuelle métissée de culture occidentale qui ne rompt pas les amarres avec son pays d’origine ; un profil qui n’est guère éloigné de l’héroïne principale du roman, Anitan, une jeune femme nigériane qui après des études de droit à Londres revient dans son pays natal pour travailler dans le cabinet d’avocat de son père. Le retour est difficile : s’affirmer en tant que femme active dans une société traditionnelle foncièrement paternaliste et machiste relève de la gageure. Malgré cela, la jeune femme, déterminée, compte bien relever le défit comme le fait au quotidien son amie d’enfance Sheri. Ces deux femmes se sont rencontrées durant leur adolescence alors qu’elles étaient voisines. Anitan, fille unique d’une famille chrétienne aisée, évoluait dans la solitude et l’austérité alors que Sheri, petite métisse libérée, s’épanouissait chez son père, un homme peu riche de confession musulmane, marié à plusieurs épouses et ayant de nombreux enfants. De cette rencontre improbable est née une relation fraternelle qui ne cessera de s’affermir au fil des ans, en particulier dans leur combat mené chacune à leur manière à affirmer leur droit à être des femmes libres. Aidée d’une forte personnalité, d’une intelligence obstinée et d’une féminité délicieusement attirante et opportuniste, Sheri réussira à se faire une place dans cette société d’hommes ; peu lui importera les acrimonies faites à sa réputation sulfureuse. Anitan quant à elle ne saura pas se satisfaire d’une parité de fait et personnelle : il s’agira pour elle de se battre en faveur du droit de toute femme à être l’égal de l’homme quelque soit la société et la religion. Or, lutter pour cette cause c’est aussi se battre pour le respect des droits de l’homme à vocation universelle, ce qui n’est pas sans danger dans une nation gouvernée par un régime dictatorial. Du reste, il n’est pas aisé de modifier les comportements des hommes vis-à-vis des femmes y compris dans les tâches quotidiennes agencées selon les règles traditionnelles séculaires et soi-disant immuables. Le meilleur reste à venir est un roman dont chaque page est imprégnée d’une puissance de conviction et d’une force de combat remarquable et indélébile. L’éclat de l’œuvre provient aussi du fait que la thématique n’est jamais isolée de son contexte. La ruche urbaine infernale et grassement inégalitaire qu’est Lagos est omniprésente. Lagos n’est en rien ici un décor de carton pâte. La métropole est une protagoniste à part entière qui modèle, gangrène les âmes. Lagos se fait ici entité vivante fondamentalement et existentiellement inégalitaire. Il n’est que justice que cette œuvre, Le meilleur reste à venir, ait été récompensée par de hautes distinctions et que Sefi Atta soit considérée comme un écrivain majeure de la littérature contemporaine.

****Nkem Nwankwo, « Ma Mercedes est plus grosse que la tienne ».

7 août, 2008
Nkem Nwankwo, _ NIGERIA _ | 6 réponses »

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Il est dommage que Nkem Nwankwo, auteur Nigérian, n’ait écrit que de rare fois. Son roman « Ma Mercedes est plus grosse que la tienne », le seul titre disponible, est en effet un petit bijou de drôlerie, de fatalisme et de drame. L’illustration de la couverture pour cette édition, Le Serpent à Plumes, est expressive. Elle montre le sigle avant d’une Mercedes, symbole de puissance et de richesse, “fétiché” avec des clous, signes probables de mauvais augures. Mais intéressons nous à la trame du roman. Le personnage principal, Onuma, travaille dans une société importante en qualité de Chargé des Relations Publiques. Il doit ce poste à ses études supérieures et à sa connaissance intime des nuits chaudes de Lagos. Une particularité que la société utilise pour que ses clients puissent s’encanailler, ce qui est bon pour les affaires. Avec cet emploi, Onuma décide de faire l’acquisition à crédit d’une voiture devant symboliser son opulence et son pouvoir. Son choix se porte sur une Jaguar qui affiche la prétention de l’orgueilleux Onuma. Dans la logique de cet achat, il décide d’aller dans son village natal pour exposer aux villageois sa puissance et de ce fait celle de sa famille. Mais une jaguar n’est pas une voiture faite pour la brousse. Du reste, elle attire les convoitises au sein du village dont la quiétude est bouleversée. Ainsi, jour après jour, la Jaguar est disloquée. Avec la destruction de la voiture, c’est l’honneur de la famille de Onuma qui est désavoué tandis que le fils prodigue se perd sur les chemins d’une raison de plus en plus fragile.

***Ken Saro-Wiwa, « Sozaboy ».

7 août, 2008
Ken Saro-Wiwa, _ NIGERIA _ | 3 réponses »

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Ken Saro-Wiwa de nationalité nigériane nous dépeint avec Sozaboy, le destin de Doukana, un village du Biafra en guerre civile. En dépit de cette menace marquée du sceau de l’atrocité et se faisant de plus en plus proche, le quotidien des habitants de ce petit bourg continue comme si de rien n’était. L’auteur prend pour exemple le destin de Méné, apprenti chauffeur, qui tel le Candide de Voltaire incarne l’innocence. Les seules préoccupations de Méné sont de devenir riche avec la fin de son apprentissage et de se marier avec Agnès. Mais cette dernière lui impose une condition, être un temps militaire pour que son autorité soit reconnue dans le village. Par l’accomplissement de cette condition, au naïf Méné succède un homme détruit par la guerre… Tout comme son village et ses habitants qui sur les routes fuient les combats. L’innocence n’est plus. Ken Saro-Wiwa donne à son œuvre une dimension particulière par la langue utilisée dans la version originale, “un anglais pourri” : un mélange de pidgin, d’anglais et autres idiomes. La version française reprend avec bonheur, semble-t-il, ce style et cette écriture bigarrés. En dépit d’un thème guerrier largement repris, Ken Saro-Wiwa donne à son roman une dimension dramatique originale.

****Chinua Achebe, Les termitières de la savane.

7 août, 2008
Chinua Achebe, _ NIGERIA _ | 2 réponses »

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Pour la plupart des lecteurs le meilleur roman d’Achebe est « Le monde s’effondre ». Pour ma part j’ai une préférence pour « les termitières de la savane » en raison notamment de sa thématique : la résistance d’un petit clan d’intellectuels dans un pays africain sous la coupe de l’un de leurs amis qui a progressivement pris les habits d’un tyran. Ce petit groupe d’intellectuels revenus de l’étranger après avoir fini leurs études ne comprennent pas que l’un des leurs soit devenu cet animal furieux. Décidés, ils se lancent dans une résistance contre ce régime dictatorial et son tenant. Mais, la tenaille du régime totalitaire se fait de plus en plus menaçante ce qui les oblige à la clandestinité. Ce roman où le fatalisme est roi, nous décrit une page douloureuse des indépendances africaines : le règne des dictatures soutenues par les puissances occidentales ou communistes. Ce sujet, renvoie aussi le lecteur inévitablement au destin douloureux de Patrice Lumumba trahi par l’un de ses camarades de lutte pour l’indépendance, l’implacable Moboutou.

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