Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

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Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington.

20 août, 2012
Ndongo Mamadou Mahmoud, _ SENEGAL _, _____________________ECRIVAINS | 3 réponses »

Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington. dans Ndongo Mamadou Mahmoud NDongo-Mamadou-Mahmoud-Remington1-300x300« Ca tient à quoi qu’une femme soit plus baisable dans un pays que dans un autre ?

_ Tu poses une bonne question Dario ! dis-je en quittant le salon, laissant mes deux grands philosophes à leurs interrogations… », p. 48.

« Nous étions des adultes avec des problèmes d’enfants… pensais-je en les écoutant, en ceci nous étions tous semblables et c’est en cela que c’était une régression (la norme est une régression). Les enfants fragiles font des hommes fragiles… », p. 177.

« Ce n’est pas la destination qui est importante, c’est l’itinéraire… », 369.

Salon du livre, Paris, début 2012, les présentations sont faites : Mamadou Mahmoud N’dongo, un joyeux drille à la fois dandy et clown, garçon menu au verbe pétillant. Le charme opère immédiatement. Chaleureux, on se pique très vite de curiosité et de tendresse pour ce personnage subtil. Rendez-vous est pris avec son dernier roman, Remington.

Une remarque préalable : avec Géométrie des variables, subtil roman sur les jeux de communication dans les sphères politiciennes, nous étions étonnés – légitimement – que les Editions Gallimard enferment cet écrivain dans la collection « Continent noir » : à l’exception de l’identité de l’auteur, l’Afrique était bien lointaine. ( il n’est pas question ici de mener un énième débat sur la pertinence de cette collection .) Bis repetita – renforcée ! – avec son dernier opus, Remington, puisque le sujet traite un problème singulièrement occidental – à ce que nous sachions -, « l’adulescence ». Quel dommage de ne pas sortir cet écrivain et par-là même son excellent roman de cette case réductrice made in Africa qui risque de restreindre l’audience d’un livre alors même que le lectorat se montre frileux.

Remington est un hebdomadaire spécialisé dans le rock et la pop, élargi à d’autres pans de l’art et sentant bon la gauche « bourgeois-bohème » parisienne. Miguel, personnage principal, y est chroniqueur musical. Avec des anecdotes sur son quotidien et celui de ses congénères d’infortune fait du même matériau socioculturel et fréquentés bon grés mal grés, il se fait entomologiste de la crise existentielle de ces quarantenaires, mâles de leur état, qui ont peur de quitter l’adolescence pour sauter dans le monde adulte avec tout son cortège de responsabilités fantasmées.

Dans un troqué lors d’une rencontre « psychosociophilosophique » (ouf !) ennuyeuse à laquelle participe le narrateur et personnage principal, Miguel : « On fit un tour de table, en face de moi un jeune homme à l’allure de séminariste prit la parole, et ce fut le grand moment de la soirée, il dit entre deux gémissements, la gorge nouée : « Nous sommes légion mes frères, il est aisé de nous reconnaître et je vous vois, nous vois dans le métro, dans la rue, je vous vois, je nous reconnais à un détail qui dit tout de notre humaine condition ! Nous ne savons pas nouer une cravate ! Nous sommes une génération qui a appris sur internet ! »Il éclata en sanglot. », p. 25.

Une sensation d’inachèvement ô combien désagréable qui se rappelle à son bon souvenir le jour de ses 41 ans, date fatidique et symbolique, fêté seul, dans un bistro de quartier, face à un demi de bière, après avoir été éconduit par une gamine de vingt ans avec qui il vient de coucher. Et maintenant ? L’adolescence poussée bon an mal an jusqu’à la quarantaine c’était bon, mais il est temps de passer à la suite car l’ennui est là et le non sens guette. Mais entrer dans le monde adulte c’est accepter un de ses pendants soi-disant naturels, s’engager dans une relation maritale… La femme…. Terrifiant ! Pis, être père ! Sur ce coup là, la gente féminine est bien plus compétente… et vampirique.

Cette peur de s’engager serait-elle la névrose d’une petite clique bourgeoise élitiste au parisianisme frivole dont un voyage en province leur est plus exotique que de se rendre à Berlin ou New York ? Ce serait un raccourci chez Miguel qui a bien du mal à solder son enfance : issu d’une famille espagnole des plus confortables, il hérite d’un lot éducationnel et émotionnel difficile à assumer avec un grand-père, peintre espagnol mondialement célèbre et ogre inquisiteur de la nouvelle génération, qui n’aura de cesse de dédaigner son fils et faire de son petit fils l’incarnation de la masculinité, le contre-modèle du frère aîné, la honte de la famille, l’homosexuel, dont pourtant Miguel se sent si proche et dont il est tant fière.

« Je me rappelle que mon père, le grand professeur Tamas Juan Manuel « soignait » le fils d’un industriel pour l’aider à surmonter son aversion des femmes. L’Ogre, qui m’avait vu sortir de notre demeure en compagnie de ce jeune homme, m’avait demandé s’il était un camarade, et la réponse que je lui fis – « non, grand-père, c’est une fiotte que le professeur soigne de son inclination pour les hommes ! » – l’avait beaucoup fait rire. Il m’avait alors pris dans ses bras. Je ne saurais dire ce qui lui avait fait plaisir dans ma réponse, l’expression fiotte, la formule, ou d’avoir employé professeur de manière péjorative, pour désigner mon père et son travail (l’Ogre n’avait que mépris pour le métier de son fil -Psychiatres). », p. 306.

Quid de ses parents ? Une mère issue du milieu populaire poussée à la folie et au suicide par un père psychiatre, bourgeois autiste et dédaigneux

« Mon père, ce n’était pas mieux : pour lui, l’homosexualité de son fils était une pathologie… Avec mon père, j’ai découvert que l’instruction, la culture, ne préserve pas de l’obscurantisme, au contraire : elle l’instruit… », p. 306.

Assurément, on trouve mieux comme ferment à l’équilibre et autres repères pour la conduite de son existence d’adulte.

Ecriture pénétrante, ironique, mais jamais sardonique, Mamadou Mahmoud N’Dongo peint avec maestria et amusement ce milieu des « trentenaire-quarantenaires bobo ». Quel délice cette langue faite de longues phrases rythmées de virgules, avec leur point de ponctuation final qui se veut introduction au dernier bouquet, une sentence lapidaire toujours heureuse : Des mots, des sentences tels des riffes de guitares rock, musique qui souffle sur chacune des pages et chapeaute par un titre de chanson les courts chapitres.

« Qu’est-ce au bout du compte un pervers, sinon un homme ayant un vice, et qu’est-ce qu’un vice si ce n’est, dans son essence, une moralité individuelle… », p.147.

« Il est des fantasmes qui demeureront des fantasmes, jusqu’au jour où, lassés d’être des fantasmes, ils deviendront des regrets. », p.154.

« Quand il pleut toutes les villes deviennent des villes de province. », p.363.

« L’histoire est un fait, la mémoire une construction. », p. 366.

Un roman d’une grande intelligence et d’un humour ravageur avec une perspective sociologique des plus fines. Avec Remington, Mamadou Mahoumoud N’Dongo fait une nouvelle fois et pour notre plus grand bonheur dans le brio !

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Mamadou Mahmoud N'Dongo par Olivier Denis

 

 

 

Mamadou Mahmoud N’Dongo, Remington, Gallimard, Continents Noirs, 379 p.

Boubacar Boris Diop, Kaveena.

7 avril, 2012
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _, _____________________ECRIVAINS | 2 réponses »

Boubacar Boris Diop, Kaveena. dans Diop Boris Boubacar Boubacar-Boris-Diop-Kaveena.1« Pleurer les morts est presque un luxe. », p. 51.

« L’histoire des nations n’est pas un récit plein de fantaisies et d’ornements gracieux. Elle ne s’écrit pas à reculons. Elle ne commence pas par la fin. », p. 228.

Boubacar Boris Diop se penche à nouveau sur les fausses indépendances, une Afrique sous la férule d’une France prédatrice, jalouse de son omniprésence sur son pré carré africain ; hégémonie paranoïaque sanctionnant violemment toute critique, tout désir à l’autonomie. Encore un énième roman sur un sujet maintes fois traité diront certains, alors même qu’il est indispensable de plonger toujours plus loin dans les méandres de l’Histoire : analyser le marécage, en exhumer chacun des tréfonds et transmettre les tenants et aboutissants d’un passé commun au présent vivace et dont l’avenir ne peut s’accorder le luxe de l’ignorance. Telle est assurément la démarche de l’auteur.

Ici, plus qu’un roman à qui est empruntée la prose, Kaveena se présente telle une tragédie grecque (la forme théâtrale aurait pu tout aussi bien être choisie) ne pouvant finir que par le glaive et dans le sang : au sacrifice répond la vengeance meurtrière, occire l’hydre.

Le cœur de la tragédie, le sacrifice d’une enfant de six ans, Kaveena, Afrique vierge et innocente – la génération nouvelle -, violée, tuée et démembrée ; pratique sacrificielle d’un temps sinistre que l’on croyait révolu à jamais. Un holocauste à la gloire de quelque divinité corrompue afin qu’un homme, le Français Castaneda, puisse s’octroyer des pouvoirs et conforter son autorité sanguinaire sur une nation d’Afrique. Archétype du tyran, Castaneda est l’hydre « France-Afrique » qui de ses crocs tue sa proie, le continent noir, pour se nourrir de sa sève vitale : à lui la toute puissance politique et économique. Quand bien-même l’exigence de se grimer « d’africanité » se fait-elle, il se peinturlure couleur locale, se surprenant même à se prendre à son propre jeux : pourquoi ne pas troquer les habits de l’autorité dissimulée à ceux du chef officiel ? Le vertige, l’apothéose finale, avoir son propre royaume et ses citoyens-esclaves.

A ses côtés, son fils tutélaire Nikiema, l’enfant du pays, l’indigène de peau indispensable à Castaneda pour continuer son trafic :  Il est sa caution, son alibi national.

« En vérité, il (Pierre Castaneda) a fait un raisonnement fort simple. Patron de la Cogemin, il savait bien ce que signifiait l’exploitation des mines d’or de Ndunga et du marbre de Masella. Les fils du pays travaillaient là-dedans comme des esclaves. On les obligeait à extraire les richesses de leur sous-sol au prix de mille souffrances. C’était ensuite chargé dans des bateaux et cela ne les regardait plus. Quand on y pense, c’est hallucinant et même un peu comique, cette façon de venir de l’autre bout du monde pour s’approprier les richesses d’autrui. Pierre a compris qu’il faudrait un jour où l’autre assouplir le système. Cela signifiait : préparer la relève. Ca a été avec moi (Nikiema). Il n’y a là rien d’extraordinaire. J’ai presque envie de dire que nous, les politiques, notre unique vérité est dans notre survie », p.115.

Elevé sur l’étalon occidental et formé par le tyran, Nikiema est ce fils qui à un moment où un autre, à l’instar des tragédies grecques, se doit de tuer le père devenu un obstacle à la grandeur de son destin : asseoir sa tyrannie sur la nation ; peu importe si cette fin doit passer par une guerre des milices des plus meurtrières dans laquelle le peuple, moindre denrée sacrifiée, sera le grand oublié. Dans le cheminement de pensée de l’auteur, les dignitaires africains durant les pseudo-indépendances ne sont en rien de simples marionnettes mais des acteurs pleinement et volontairement complices des tyrannies et du pillage de l’Afrique : impossible pour eux de se parer du voile vertueux du « prisonnier malgré lui » ou encore du « vieux sage » protecteur de l’unité nationale. Tout comme Castaneda, Nikiema est un assassin.

« Puis Pierre Castaneda aurait malgré lui un pincement au cœur, quel gâchis, mon petit, quel gâchis, on faisait un si beau tandem, pourquoi t’es-tu soudain imaginé que tu pouvais devenir le vrai président d’un putain de vrai pays africain, juste comme ça ? Tous deux se rappelaient le temps où ils étaient des frères, ils liquidaient à l’unisson leurs ennemis (…) dans une joyeuse complicité. Il n’était pas si costaud d’ailleurs, à l’époque N’Zo Nikiema. Il faisait des cauchemars la nuit en pensant aux enfants des types qu’il avait égorgés ou étranglés ; au lieu de pleurer, les gamins sautillaient autour de lui en riant comme des anges célestes et il ne comprenait rien à leur jubilation et il avait le cœur brisé, ça lui retournait l’estomac, il vomissait parfois et Castaneda, un dur parmi les durs, se moquait de lui, il lui disait songe donc mon petit aux étoiles au-dessus de nos têtes (…) », p.47.         

Enfin se produit ce moment tant espéré, la révolte régicide d’une mère contre l’assassin de sa fille : l’altière Afrique, déesse blessée et bafouée, parturiente des générations sacrifiées, se lève dans toute sa dignité de femme violée au fruit innocent assassiné (Kaveena), glaive à la main, la vengeance sanguinaire sur l’assassin étranger. Mumbe Awale, jeune artiste anonyme, femme libre, est l’avatar ce cette Afrique qui par hospitalité naturelle puis forcée s’était glissée dans les draps et de Castanéda et de Nikiema se faisant leur maîtresse respective sans que les deux monstres ne sussent qu’ils se la partageaient. Témoin privilégié de leurs confidences sur leurs crimes orgiaques, le temps est venu de la réelle indépendance qui ne peut se faire que dans l’épuration salvatrice.

Spectateur diabolique de la vengeance matricielle à venir, le colonel Assante (anciennement directeur de la police politique des deux tyrans et tortionnaire de son état) conte l’histoire de la tyrannie en faisant appel à ses souvenirs et aux mémoires écrites de Nikiema trouvées dans l’appartement de Mumbe Awale où il se dissimule des jours et des nuits quand bien même les odeurs méphitiques exhalées par le cadavre d’un chef d’état soi-disant indigène.

Récit intense, écriture déliée permettant au lecteur de se faire le confident privilégié du colonel Assante et de pénétrer les arcades terrifiants d’un tête à tête despotique et meurtrier, Kaveena fait partie de ces romans « coup de poing » dont nous ne saurions sortir indemnes ; une impression de malaise que ne fait que conforter le détachement d’un narrateur à l’occasion narquois.

boubacar_boris_diop-146x150 boubacar boris diop dans _ SENEGAL _Boubacar Boris Diop, Kaveena, Philippe Rey, 2006, 304 p.

**** Kane Abdoulaye Elimane, Les magiciens de Badagor.

8 mars, 2011
Kane Abdoulaye Elimane, _ SENEGAL _ | 3 réponses »

kaneabdoulayeelimanelesmagiciensdebagador.jpgL’écrivain Abdoulaye Elimane Kane est né en 1941 au Mali. Après des études supérieures de philosophie, il est nommé professeur dans cette même discipline à l’université de Dakar puis ministre de la culture. Son œuvre est pénétrée de la pensée de Cheikh Hamidou Kane, notamment sur les apports du modernisme occidental dans les cultures africaines et du rôle de la tradition sur l’encadrement d’une société africaine en perpétuelle évolution. L’auteur fait sienne l’interrogation tenue par son illustre paire, « Est-ce que ce que nous avons perdu, vaut ce que nous avons gagné ? » (L’aventure Ambiguë).

Avec Les magiciens de Badagor, le modernisme qui fait tanguer des habitudes bien assises est matérialisé par la technologie de pointe qu’est l’ordinateur. Dans un Dakar contemporain, trois brillants et distingués jeunes hommes et amis de longue date (Pathé, Latyr et Gata) sortis de Polytechnique (Canada) et travaillant dans le même cabinet d’architecture – le plus réputé de la capitale –, mettent un terme à leur association : Pathé s’est décidé à consacrer tous ses efforts à la seule recherche. La plupart du temps retiré dans son cabinet de travail ou bien dans son bureau d’appartement, il s’isole de manière inquiétante de ses compagnons et de sa petite amie Nafi. Seuls lui importe son travail et son ordinateur qu’il considère moins comme une machine froide, entrelacs de circuits, qu’un être à part entière doué de facultés merveilleuses. Cette subjugation s’accentue démesurément et de façon inquiétante à partir des premiers troubles de sa mémoire ; des amnésies qui sont amenées à être de plus en plus fréquentes et sévères. L’ordinateur se faisant indispensable par ses mémoires intégrées, la machine devient dès lors la précieuse prothèse suppléant les infirmités de Pathé.

 « L’acquisition de ce multimédia avait été sa plus grande fierté. L’idée qu’il aurait pu ne pas en posséder lui inspirait autant de peur que celle de le perdre. Ce « Machin-Tout » était vraiment bien nommé par ses amis Latyr et Gata. Plus qu’un fourre-tout cet ordinateur faisait office de prothèse mentale dans le désordre relatif de ses rapports avec les objets. Il le chérissait, lui parlait, le grondait ou le complimentait selon les circonstances. Il connaissait toute son anatomie, pouvait reconnaître le crépitement de ses organes parmi des dizaines d’autres spécimens d’ordinateurs. Son « Machin-Tout » avait une vie, une physionomie, un souffle, des manières qui régulaient son humeur quotidienne. Aucun de ses caprices, de sa force, de ses faiblesses, de son orgueil de robot bien dressé, aucunes de ses velléités d’indépendance, de son ironie insidieuses s’exerçant notamment par le biais de renvois de questions à leur auteur, rien de cela ne le laissait indifférent. Il vivait avec ce compagnon tantôt comme avec un ami, tantôt comme un être qui lui ravissait une partie de son territoire, voire de son être intime », pp. 55 et 56.

Bien que se sachant malade Pathé refuse de se soigner avec sérieux dépensant toutes ses forces dans son travail, y compris quand le sorcier de Badagor, Gallo, illustre faiseur de pluie, lui propose ses savoirs pour remédier à la maladie. Pathé le rationnel n’a de considération que pour le modernisme et le technologique. Les pratiques traditionnelles ne sont que désuétudes, illogismes et folklores.

 « Un jour, à sa grande surprise, il reçut une lettre transcrite en alphabet latin mais dans la langue pulaar. Il demanda à Gata de la lui traduire. Elle provenait de Gallo le magicien de Badagor. (…) Il était au courant de la rechute de Pathé et de son hospitalisation. Il le plaisanta sur sa croyance sans bornes à la médecine moderne, celles des hôpitaux, et jugeait ce comportement fanatique et révélateur du degré d’asservissement des diplômés africains à l’égard de l’Europe. (…) Gallo lui annonçait, par ailleurs, qu’il était toujours disposé à l’aider à guérir les troubles de la mémoire qui l’affligeaient », pp. 123 et 124. 

Devant tant d’obstination suicidaire et de fascination macabre pour l’ordinateur, Nafi délaissée quitte Pathé pour une destination inconnue avec les codes informatiques qui permettent d’accéder aux dossiers cadenassés dans la mémoire de la machine. Le jeune homme n’a d’autres choix que de partir à sa recherche avec ses amis, moins pour retrouver son amour que de rendre à nouveau accessible son ordinateur. A cette fin il devra se rendre dans un lieu chargé de mystères, « La cité aux sept portes », semblant provenir d’un des Contes des milles et une nuits et dont le maître, guide spirituel attirant à lui des milliers d’adeptes, a épousé Nafi. Dans cet univers parallèle mystérieux et spirituel elle donnera une dernière chance à Pathé de sauver sa vie et leur amour de rationalisme suicidaire.

  

Modernité, technologie, rationalité et individualité d’une part, tradition, spiritualité et communauté d’autre part, ces deux univers doivent être solubles dans une même entité. Dans le cas contraire, l’Afrique et les Africains seront les grands perdants ; seules les croyances dans les « ismes » se feront gouvernail d’un continent à la dérive : rationalisme, matérialisme, individualisme et corporatisme avec son cortège d’ « autismes » et de séparatismes.

Abdoulaye Elimane Kane réussit à nous délivrer ce message sans redondances avec des personnages crédibles et attachants dans un déroulement romanesque qui ne manque pas d’intérêts. Voici donc un roman au style frais et limpide qui mérite l’attention.

kaneabdoulayeelimane.bmpKane Abdoulaye Elimane, Les magicien de Badagor, Editions Sépia, 1996, 184 p.

**** Diop Boris Boubacar, Le Cavalier et son ombre.

19 novembre, 2010
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _ | 3 réponses »

borisdiopboubacarlecavalieretsonombre.jpgVoici un roman bien étrange que Le cavalier et son ombre. Mais est-il juste de parler de roman en l’occurrence, tant le conte – dans sa forme et dans son fond – prend le dessus sur l’art romanesque, singulièrement dans sa seconde partie ? Disons que les deux genres littéraires sont d’abord les supports à l’expression du néant ; un néant libéré par la folie ; un néant « génocidaire » : un non-univers où l’homme connaîtra le sort identique à la civilisation et les mythes auxquels il appartient, être banni dans la spirale sans fin d’une autodestruction à la renaissance perpétuelle. Le témoin de ces furies, un héros légendaire imaginaire et bien existant, démuni, Le Cavalier… ou bien son ombre.

Tout commence par une offre d’emploi proposée à Khadidja. Elle et son compagnon, Lat-Sukabé, revenus au pays natif après des études en occident, sont cueillis par la misère. Dans le marigot de la pauvreté la plus dégradante et assassine, Khadidja à l’équilibre psychologique passionnel mais fragile n’a pas d’autres choix que d’accepter cet étrange travail, parler à un étranger qu’elle ne voit et ne devra jamais voir ; elle dans un vestibule, lui replié dans la pénombre d’une chambre contiguë ; l’unique corridor les reliant, une porte entrouverte surmontée d’un portrait de femme aux délicieux traits. Très vite, elle prend ses fonctions à cœur, imaginant que son auditeur n’est autre qu’un enfant malade. S’ouvrir à lui par le conte semble être le meilleur moyen de combler les temps d’ennui du malheureux. Et à Khadidja, saoule de son imaginaire, de plonger fiévreusement dans les archives, les manuels d’histoire et tous autres documents lui apportant une aide à l’édification des contes ; contes se devant d’être de merveilleuses histoires du peuple glorieux éloigné de tous vils compromis avec ses ennemis, notamment les nations colonisatrices ; un travail harassant devenant très vite obsessionnel, entêtant et mettant à rude épreuve sa santé mentale, cela malgré les mises en garde de Lat-Sukabé, témoin et narrateur.

« Khadidija se lança, avec la fureur qu’elle mettait à toutes choses, dans la recherche historique… Je la voyais annoter, jusque tard dans la nuit, des ouvrages rares ou revenir de la ville avec des photocopies qu’elle classait minutieusement. J’ai compris par la suite, en consultant ses documents, à quel point la méthode de Khadidja était cynique. Soucieuse d’offrir au cher petit les vrais héros dont il avait besoin, Khadidja se débarrassait sans état d’âme de tous ceux qui, dans le passé, s’étaient compromis avec le colonisateur ou avaient eu le malheur d’être vaincus dans les batailles décisives. Elle biffait, tout simplement, les nombreux épisodes de notre histoire qui auraient pu troubler l’enfant. Il lui restait, malgré cela, assez de beau monde pour concocter ses gentilles fables peuplées de géants invincibles », p. 90 et 91.

Mais rien, toujours aucune réaction du mystérieux enfant malingre après des années d’efforts et ce en dépit de son art consommé à raconter avec cœur ses contes fabuleux. Et si elle était abusée ? Décidément non, conclue-t-elle, cet hôte fantomatique ne peut pas être un enfant innocent mais un homme vicié par les perversités les plus profondes et nauséabondes ! Un monstre qui se réjouit de son épuisement physique et mental ; un fieffé salaud qui voit en elle son jouet, son cobaye ; détruire cette femme autrefois orgueilleuse et qui maintenant accepte de se prostituer jusqu’à la folie pour gagner quelques sous. Ce travail a fait d’elle une pute ! Qu’à cela ne tienne, elle change les règles du jeu : désormais le peuple légendaire est à l’image de son tortionnaire, une horreur issue d’un processus de destruction massive. Et voilà donc que le grand héros du conte, le Cavalier – ou bien son ombre ? – est abusé, trompé, compromis : croyant sincèrement œuvrer pour le bien, il assassine le cruel monstre mythique et cosmogonique dudit bon peuple à la base de tout équilibre. Avec horreur le mythe s’effondre et avec, la société toute entière qui a perdu ses origines et par conséquent sa nature authentique. Les passions des plus forts font désormais loi, les gouvernants vendant aux puissances coloniales le peu qui reste de souveraineté d’un passé glorieux oublié à jamais. Les génocides peuvent donner libre cours à leurs fantaisies.

« Tout contre la clôture de la boulangerie de Thomas, il y a un grand benténier. Elle (La vieille femme) s’assoit pour reposer ses vieux os un instant. Elle a moins peur. L’univers lui est familier. Ici dans la boulangerie de Thomas, elle achète du pain chaque soir, en rentrant chez elle. Elle fait cela depuis des années, depuis le temps où vivait encore le grand-père de Thomas mort dans une des guerres civiles. D’ailleurs, c’est connu, à chaque guerre, cette famille perdait un ou plusieurs de ses membres. Une fois même, des miliciens avaient tué une petite-fille de Thomas en la prenant pour un Twi. Après cette bavure, des politiciens extrémistes avaient organisé des séminaires sur le thème : comment reconnaître l’ennemi. Les gens disaient : Ah ces jeunes, ils ne savent plus rien, il ne savent même plus distinguer un Mwa d’un Twi… Que de mensonges criminels ! Et ce jeune homme, qu’un milicien avait coupé en deux, parce qu’il était à moitié twi à moitié mwa… Quel temps ! Ils appellent ça distinguer le bien du mal, ils se traitent de chacal et ils s’entre-tuent… », p. 150 et 151.

Mais en dépit des holocaustes décrits, des horreurs contées, toujours rien ! Rien de la part du tortionnaire ; aucune réaction. Il devient urgent pour Lat-Sukabé de retrouver son ancienne fiancée et toujours bien-aimée dans cet endroit bien étrange d’où elle lui écrit et de mettre un terme à la tragédie avant qu’il ne soit trop tard. Mais est-il possible d’en finir avec le conte ?

Ecrit fait de métaphores, d’allégories, d’une prose sachant se faire poétique et épique, Boris Boubacar Diop nous offre un regard kaléidoscopique fascinant d’une Afrique dont les racines, les origines ont été violées et assassinées par ses faux-dirigeants, les usurpateurs, avec la complicité des pays occidentaux ; le point culminant des tourmentes nihilistes s’exprimant bien évidemment dans l’autodestruction à grande échelle, les génocides – on pense bien sûr au Rwanda et au Burundi. Ouvrage brillant, sa complexité apparente pourrait peut-être en effrayer certains. Et pourtant passer à côté serait bien dommage. 

  boubacarborisdiop.jpg Diop Boris Boubacar, Le Cavalier et son ombre, 1997, rééd. Philippe Rey, 2009, 238p.

**** N’dongo Mamadou Mahmoud, La géométrie des variables.

8 octobre, 2010
Ndongo Mamadou Mahmoud, _ SENEGAL _ | 4 réponses »

ndongomamadoumahmoudlagomtriedesvariables.jpg« On ne juge pas un vainqueur », p.186.

   Mamadou Mahmoud N’Dongo, né au Sénégal en 1970, a fait des études en histoire de l’art, littérature et cinéma. Il a publié des textes remarqués : L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme, L’errance de Sidiki Bâ, ainsi que son premier roman Bridge Road. Ce dernier est actuellement en cours d’adaptation pour le cinéma. Mamadou Mahmoud N’Dongo est aussi le réalisateur de plusieurs films de fictions sélectionnés dans différents festivals : Le mangeur d’hélium, Solo, L’exil. Avec ce roman à l’étrange et fascinant titre, La géométrie des variables, l’écrivain ouvre la porte d’un univers bien singulier et caché, les communicants en politique. Ne faudrait-il pas plutôt les appeler aides de camps propagandistes des faiseurs de pluie de la populace ? Il semblerait en effet pour Pierre Alexis de Bainville, sommité cynique respectée dans ce domaine de la communication, que ces dernières années sacrent définitivement la victoire du marketing de l’homme providentiel en tant que star médiatique déifiée par la ménagère « télévore » - « regardez du côté de Berlusconi et du président de son fan club, Sarkozy », nous dirait-il. Le même Bainville ajouterait volontiers que les dernières luminosités politiques, du moins ce qui en restait car reconnaissons-le elles avaient perdu depuis fort longtemps tout éclat idéaliste, ont abdiqué : loin sont les calculateurs Tacher, Reagan, Mitterrand et bien d’autres. Le peu qui reste de politologue chez Pierre Alexis de Bainville, il le partage avec son ancien élève et maintenant collaborateur en âge de s’envoler, Daour Tembely, métis d’origine peule, tout autant cynique mais peut-être moins désabusé. Certainement a-t-il entendu les paroles de son mentor, « Si tu as de la conscience, tu as mal choisi ta profession », p.105. Dans leurs échanges, tout au long du roman, s’offrent aux lecteurs les arcanes du monde politique et trente années qui défilent de Mitterrand à Sarkozy, de Reagan à Obama en passant par Darius Jones, le seigneur de guerre libérien. Il est passionnant de retrouver ces personnages plus ou moins honorables de notre histoire commune s’exprimer par communicant politique interposé, ainsi pour Mitterrand : « Le meilleur des amateurs ne tiendra jamais face au pire des professionnels, la politique est un métier, certains l’apprennent tardivement », p. 94. Captivantes sont aussi les confessions de Bainville sur les raisons des réussites ou des échecs de ceux qui tiennent les gouvernements des nations : « Mitterrand n’est pas un idéologue, il ne croit qu’en lui », p. 77 ; « Clinton connaît la première des règles : il vaut mieux avoir l’air bien que se sentir bien », p. 93. Le regard des deux communicants est des plus acerbes. Une chose compte, celle de faire gagner leur employeur et son programme politique. Si le programme est absent ? Peu importe. Si leur patron est une crapule ? En faire un homme providentiel et bon père de famille. Grosse ficelle certes, mais nécessaire pour que cet assassin de Darius Jones apparaisse comme le sauveur du Libéria et un tenant indispensable à la démocratie. L’analyse neutre et froide de la politique et de ses emblèmes faite par Mamadou Mahmoud N’Dongo est remarquable de finesse : les communicants ne sont pas des politiques si bien que finalement les discours et les idées des gouvernants deviennent atones, dénués du bel idéal qui devrait être le leur. Dans l’univers des communicants tout est tellement lissé que les sentiments même semblent les effrayer, trop incontrôlables qu’ils sont à leurs yeux.  

La géométrie des variables est un écrit brillant servi par une construction stylistique des plus remarquables. Les chapitres sont extrêmement courts, parfois quelques lignes. En ressort une impression de mosaïque, de patchwork, qui s’écarte du roman traditionnel. Des critiques ont cru bon de parler d’ « écriture urbaine ». Le vocabulaire est particulièrement riche, les bonnes phrases jaillissent, le style est incisif, le tout est d’une incroyable efficacité ! Efficace comme le sont ces communicants qui vont à l’essentiel, boudant toute circonvolution inutile. Des échanges souvent lapidaires entre les deux personnages se dégage une froideur, ectoplasme d’un politique contemporain qui a perdu toute envolée idéaliste au profit d’hommes aux intérêts privés et mercantiles. Pour finir, deux mots : A lire !

Lire aussi la chronique de Liss

Et celle de Gangoueus
mamadoumahmoudndongo.jpgN’dongo Mamadou Mahmoud, La géométrie des variables, Continents noirs, Gallimard, 2010, 302 p.   

**** Ken Bugul, Mes hommes à moi.

19 avril, 2010
Ken Bugul, _ SENEGAL _ | 6 réponses »

kenbugulmeshommesmoi.jpgComme il a été vu dans une chronique précédente, Riwan ou le chemin de sable est un roman important de la littérature africaine francophone en raison notamment de l’acception singulière donnée par Ken Bugul au statut de la femme africaine. Certains critiques y ont perçu les échos d’un féminisme faisant la part belle au culturalisme. Peut-être vaudrait-il mieux y entendre la voix singulière d’une femme qui aspire à un renouveau par un retour à une spiritualité s’abreuvant à des traditions mises trop tôt entre parenthèse et parfois même dénigrées. Dans Mes hommes à moi, Ken Bugul poursuit sa réflexion sur son statut de femme tant dans son cadre sociologique que dans celui de son intimité, à travers son double, le destin de Dior. Dans cette perspective, cette-dernière, femme de soixante ans apparemment libérée, prospecte les tenants et aboutissants de l’éducation qu’elle a reçue jeune fille, déterminismes essentiels à son existence de femme africaine. Cadencée aux pas quasi militaire de l’école républicaine d’une France paternaliste faussement universelle et égalitaire, en particulier entre les sexes, l’éducation qu’elle y a reçue n’a pas été un instrument d’émancipation. Jeune africaine privée du contre-poids de la tradition qu’auraient pu lui transmettre des parents malheureusement absents, Dior s’est trouvée démunie face aux valeurs occidentales assénées avec violence par une école à la solde du colonisateur. Alors que, selon Dior, avant l’arrivée des blancs sa communauté matriarcale accordait une grande indépendance à la femme, cette même communauté s’est muée en société patriarcale sous les coups de butoir d’une France qui chez faisait de l’homme la valeur étalon. L’émancipation soi-disant accordée aux africaines n’a été en réalité que tromperie. Pour les plus chanceuses les repères des traditions séculaires ont amorti, du moins dans une certaine mesure, la violence du séisme, tout particulièrement chez celles appartenant à des castes. Chez Dior, jeune fille qui devait s’assumer seule, ce déracinement culturel violent eut des effets traumatiques considérables, notamment dans ses rapports avec les hommes ; frigide, jamais elle n’a pu avoir une relation de confiance avec ceux-ci. Elle les appréciait seulement comme objet de soumission. Seul un homme qui aurait possédé à la fois les traits de son défunt père à la grande sagesse et ceux de son frère cadet, homme qui lui était assujetti, aurait pu la satisfaire ; chose impossible. Dior se livre à cette introspection dans un  PMU des plus banal à Paris, près de la place Léon Blum, où elle a ses habitudes quand elle vient en France. Il faut dire que le tango, musique de fond permanente, la tranquilise et la désinhibe. Qui plus est les habitués du bar ne cessent de l’interloquer. Dans son imaginaire, elle leur attribue des vies sinon hors du commun du moins se distinguant de l’ombrageuse banalité Quel sont donc les secrets aventureux de M. Pierre, homme de soixante-dix ans environ, qui attend devant la grille avant l’ouverture du bar, y prend des verres de vin en série et reste silencieux debout jusqu’à la fermeture, cérémoniel accompli quotidiennement depuis plusieurs décennies ? Et que dire de cette femme à la belle soixantaine, mutique, attablée tous les après-midis à prendre des notes dans ses petits carnets ? Serait-ce une romancière ou bien une poétesse ? Etrange aussi ce couple de retraités qui quotidiennement et pendant de longues heures s’adonne à des parties de belote où la femme ne cesse de maugréer. Mais sa déception est grande quand elle apprend de l’homme à la veste en cuir, un autre habitué des lieux et interlocuteur d’occasion, que l’existence de chacune de ces personnes a été marquée la plupart du temps du sceau de la banalité. Pire, loin d’avoir vécu des amours faits de partage et d’harmonie, leur vie de couple fut la plupart du temps soumission et désert sexuel. Décidément les promesses d’émancipation faites par l’ancienne mère patrie aux femmes, citoyennes ou indigènes des colonies, n’ont été que fictions trompeuses. Disons-le nous, Dans mes hommes à moi, Ken Bugul laboure de sa plume une terre, celle de l’émancipation de la femme, selon une géométrie qui déroutera un grand nombre de ses lecteurs. Ce ne sera pas la première ni assurément la dernière fois. Deux questions se posent inévitablement une fois la dernière page lue de ce très bon roman : quelle est la position de Ken Bugul face au culturalisme ?  N’existerait-il pas dans son univers des principes universels qui au-delà des réalités culturelles permettraient aux femmes d’accéder à une réelle émancipation ? A suivre.

  

Ken Bugul, Mes hommes à moi, Présence africaine, 2008, 252 p.

*** Cheik Aliou Ndao, Buur Tilleen Roi de Médina.

9 mars, 2010
Cheik Aliou Ndao, _ SENEGAL _ | 1 réponse »

cheikalioundaobuurtilleenroidemdina.jpgCheik Aliou Nado de son vrai nom Sidi Ahmed Alioune est né en 1933 en Casamance. En marge de sa profession, l’enseignement de l’Anglais, il se passionne pour le théâtre dont il devient un des auteurs les plus reconnus au Sénégal. Partisan de la transcription des œuvres africaines en langues vernaculaires, il ne manifeste aucun enthousiasme à l’égard de la francophonie qu’il apprécie seulement comme instrument de diffusion : « Nous Africains n’écrivons pas en Français par amour ou à cause d’un choix délibéré. Nous employons la langue de Molière par accident historique. La Francophonie n’est pas notre héritage, car notre Moi profond s’exprime dans nos langues maternelles » (Mots Pluriels, n°12, 1999). Buur Tillen Roi de la Médina, roman édité pour la première fois en 1974, fut ainsi rédigé en wolof puis traduit en français par l’écrivain. Dans ce court récit à l’écriture concise, Cheik Aliou Nado reprend à son compte une des thématiques matrices de l’Africanité, l’avenir de l’Africain du point de vue ontologique. Celui-ci doit-il faire de ses us et coutumes ancestraux ses références principales ? De quelle manière doit-il se comporter face aux nouvelles valeurs véhiculées par la civilisation occidentale ? Vaste sujet. Apportant sa pierre à l’édifice, l’écrivain met en scène un homme à la lignée princière, Gorgui, qui a été dans l’obligation de quitter son village après avoir tancé un fonctionnaire français qui aux yeux de tous l’avait déshonoré. Réfugié avec sa femme Moram et sa fille Raki dans le bidonville de la capitale, il affiche, stoïque, sa noblesse en dépit des sarcasmes de ses voisins, compagnons d’infortune. Peu lui importe la déchéance dans la misère ; les valeurs ancestrales qui font la dignité de l’homme et de la famille se doivent d’être respectées. Gorgui n’est toutefois pas opposé à toute évolution de la tradition dans la mesure où la nature même de celle-ci reste entière : ainsi a-t-il refusé en dépit des cris d’orfraie des villageois une seconde épouse quand bien même Moram n’ait enfanté qu’une seule fois, qui plus est une fille. Mais delà à corrompre les devoirs ancestraux dans leurs fondements, jamais ! A son grand malheur, l’humiliation s’abat sur son foyer lorsque sa fille Raki tombe en ceinte en dehors des liens du mariage. Faisant fi des supplications de sa femme, il chasse la pécheresse. Celle-ci trouve refuge auprès de sa tante propriétaire d’un maquis où à l’écart des beuveries, des clients avertis ( l’Historien, le Philosophe et le compagnon de Raki) conversent sur le sens de la condamnation prononcée par Gorgui à l’encontre de sa fille. N’est-t-il pas venu un temps nouveau où tradition et modernité seraient à même d’être conciliées ? Un monde où les castes seraient écartées au profit de l’égalité ? Un monde qui sans renier le passé se tournerait vers un avenir où l’individu ne serait plus dépossédé de son destin ? La jeunesse citadine éclairée des savoirs nouveaux entend bien construire un futur de solidarité tant de droit que de fait dans une nation nouvelle. Comme il a était dit plus haut, le style de ce roman ne fait pas floraison de détails. Les descriptifs des personnages, des décors et des scènes sont réduits au stricte minimum. La sobriété est de mise. C’est ainsi qu’à un moment du roman, deux personnages interviennent sans que le lecteur ne sachent autre chose que leur désignation : le « Philosophe » et « l’Historien ». En avançant dans le récit, la forme romanesque laisse place à une organisation stylistique plus proche de celle du  théâtre ; une évolution qui n’est pas surprenante à la lumière des faveurs de l’auteur pour cet art. Buur Tillen Roi de la Médina, classique de la littérature sénégalaise, pourrait décevoir les lecteurs friands des belles circonvolutions glaneuses de mots. 

Cheik Aliou Ndao, Buur Tilleen Roi de Médina, Editions Présence Africaine, 1974, 110 p.

*** Sembene Ousmane, « Ô Pays, mon beau peuple ! »

8 décembre, 2009
Sembene Ousmane, _ SENEGAL _ | 5 réponses »

sambeneousmanpaysmonbeaupeuple.jpg 

Il est inutile de présenter l’écrivain et le grand cinéaste Sembene Ousmane, disparu trop tôt, tant sa renommée fut et reste grande. Avant d’illuminer de son talent le 7ème art, Sembene Ousmane écrivit des romans dits sociaux, dont le plus célèbre est incontestablement Les bouts de bois de Dieu que tout jeune africain se doit de connaître. Avec Ô Pays, mon beau peuple, paru en 1957, l’écrivain poursuit sa longue marche dans l’espoir que ses pairs recouvrent enfin leur fierté d’être des Africains jaloux de leur culture multiséculaire ; qu’ils sachent à nouveau avancer la tête haute, citoyens de nations que leurs paires occidentales reconnaîtront comme étant leurs égales. Ce vœux intense prend corps chez un homme à l’orgueil démesurément salvateur, Faye Oumar, fils prodigue de retour dans sa Casamance après avoir combattu en Europe pendant la seconde guerre mondiale. Celui-ci est accompagné de sa femme, Isabelle, qui est dotée d’une spécificité ô combien singulière… Celle d’être blanche ! Pour beaucoup, étrange, pécheresse et même contre-nature, cette union devient vite le grain de sable qui enraille la machine coloniale à broyer des femmes et des hommes. L’univers poisseux, capiteux et crapuleux des négociants-colons est mis à mal. Pour eux, qu’une petite vicieuse qui a probablement été nourrie au lait de la sédition bolchevique ait épousé un nègre est déjà infâme, mais qu’en plus ce dernier ait l’affront de mettre à bas leur supériorité éminemment naturelle est de trop. C’est que le tempétueux Oumar a pour folle intention d’unir l’ensemble des paysans dans une coopérative. Dès lors les prix ne seraient plus décidés du seul fait des négociants français, fermiers-généraux des temps modernes ne daignant accorder l’obole qu’avec répugnance. C’est au tour des serfs du continent noir de profiter des Lumières de la Révolution. L’élu, Faye Oumar, symbole d’une génération de jeunes africains qui se sont frottés à la culture occidentale, vient enfin demander les comptes à cette France aux Droits de l’Homme si discrets sous les tropiques. Mais les petits Blancs sont bien décidés à défendre leurs privilèges des temps anciens, ignares qu’ils sont qu’une autre histoire avec un « h » majuscule se profile face à eux. Le mariage de Faye avec Isabelle ne sème pas de l’incompréhension uniquement chez les Français. La famille de ce colosse de dignité condamne aussi cette union. Elle est contraire aux traditions séculaires qui régissent la communauté tout comme les pratiques musulmanes appliquées ici bas. Son père, iman, se considère avoir été trahi par se fils indigne : qu’en sera-t-il de l’avenir si tous ses descendants renoncent à l’état de pêcheur pour celui d’agriculteur et désertent la concession familiale pour ces petites maisons à l’européenne ; que dire de ses privautés faite à l’encontre de la religion du prophète. De son côté, la mère de Faye n’éprouve que ressentiments envers Isabelle, créature étrangère qui lui a volé son unique enfant. Seuls ceux de la génération d’Oumar qui ont conscience du levé imminent des soleils des indépendances font front commun avec leur ami. Qu’on se le dise, Oumar Sambène n’est pas là seulement pour demander réparation. Il se projette dans un avenir fait de métissage où l’ancienne puissance colonisatrice saurait à-même de se faire partenaire non condescendante des nations nouvelles, cela dans l’intérêt de tous. Ce roman est écrit en 1957… Ce fol espoir était peut-être encore permis. Une petite critique au passage à l’encontre du roman, l’écriture est bien trop académique.

**** Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë.

22 septembre, 2009
Cheikh Hamidou Kane, _ SENEGAL _ | 3 réponses »

cheikhhamidoukanlaventureambigue.jpg 

Cheikh Hamidou Kane s’est de suite imposé comme un des écrivains africains incontournables avec la parution en 1961 de L’aventure ambiguë. Dans cette œuvre majeure de la littérature du XXe siècle, l’auteur pose une problématique consubstantielle à l’Africain, à savoir la nature de son identité face aux nouveaux défis qui lui sont imposés par l’enseignement dit moderne et assurément matérialiste de la puissance occidentale ; civilisation colonisatrice dotée de particularismes organisationnels qui lui sont propres et constitutifs de son être. Une interrogation qui se pose avec une acuité déterminante lorsque cet homme est un fervent croyant en Dieu et fait de cette spiritualité sa raison d’être. Cette question majeure et incontournable de l’identité _ sa construction dans deux univers différents à savoir la société traditionnelle et le modernisme occidental _ habite le personnage principal, le jeune Peul Samba Diallo, façonné à la fois par l’enseignement coranique et par les préceptes de ses études supérieures en philosophie faites à la métropole. Dans le village, le maître coranique qui est aussi gardien des traditions des Diallobé, voit en Samba Diallo l’élève prodige. A la manière du patient artisan qui laborieusement fait sortir l’or précieux de sa cosse, le professeur travaille à ce que Samba se débarrasse de son ignorance crasse et embrasse Dieu l’Incommensurable. A cette fin, le maître emploie une éducation forgée dans le stoïcisme le plus rigoureux qui en dépit de sa sévérité la plus extrême conduit le jeune impétrant à un état de ravissement extatique dans sa communion avec la Divinité. Les longues et épuisantes récitations coraniques deviennent très vite un bonheur infini. Mais avec la venue des Français arrive leur école. En qualité de fils de dignitaire et d’étudiant brillant, il se doit de la fréquenter pour discerner au mieux les défis des temps nouveaux et les meilleurs moyens sinon de les contrer du moins de les assimiler à la tradition pour que le peuple des Diallobé ne sorte pas vaincu mais renforcé de la confrontation des deux civilisations. Élève des plus doués dès le premier cycle scolaire, il fait part à son père de son embarras sur les contradictions de la perception du monde existant entre l’enseignement prodigué par le maître coranique et celui reçu à l’école. Le second ne l’éloignerait-il pas de Dieu ? A Paris, dans le cadre de ses études supérieures où il se frotte aux principes mis en avant par les philosophes de la vieille Europe, son désarrois ne fait qu’empirer et devient insoutenable. Samba Diallo, jeune intellectuel africain en France, ne réussit pas à réaliser cette union constitutive d’une nouvelle identité prenant en compte le matérialisme occidental et les vertus d’une société traditionnelle où Dieu est le grand architecte. Mais une telle union de deux conceptions du monde qui serait constitutive d’une identité nouvelle, originale, n’est-elle pas impossible ? De ce conflit intérieur d’une violence inouïe, Samba Diallo se noie dans une ambiguïté qu’il n’est pas à même de dépasser. Son père auquel il confit ses peurs le rapatrie au village, cela pour le faire revenir dans la maison de Dieu. Mais il est trop tard. Samba Diallo périt dans la confusion, l’indécision, le doute. L’insupportable étrangeté le condamne. Ou bien devrions-nous dire pour être plus exact que Samba Diallo se condamne à la mort. Au regard du parcours de Cheikh Hamidou Kan, nous ne pouvons pas ne pas penser que l’itinéraire de Samba Diallo ait été, du moins en partie, inspiré par celui de l’écrivain. Il est plus que probable que celui-ci ait souffert des angoisses issues des même interrogations. Peul, né en en 1939, façonné par les traditions et par l’enseignement coranique, il fut lui aussi amené à faire de longues études dans l’école de la puissance colonisatrice qui lui fournit des Connaissances qu’il mit en pratique tout au long de sa vie – il décède en mai 2009 _ dans ses fonctions publiques tant nationales que internationales. L’aventure ambiguë va plus loin que les interrogations concernant la négritude et les réponses que celle-ci propose sur la problématique identitaire. D’ailleurs il dira de la négritude : « J’avoue que je n’aime pas ce mot et que je ne comprends pas toujours ce qu’il recouvre ». La réflexion identitaire posée par Cheikh Hamidou Kan dépasse le continent africain. Elle s’adresse à toutes ces personnes qu’elles soient ou non africaines vivant dans des sociétés traditionnelles organisées par et dans Dieu et qui par la colonisation ont été soumises à une acculturation violence source de traumatismes ressentis dans la plus grande douleur. Il en est né une remise en cause qui a fait fondre leur identité originelle dans un maelström. La parole de Cheikh Hamidou Kane est toujours d’un grande actualité. Il est vrai que les indépendances telles qu’elles se sont faites pouvaient difficilement apporter des réponses idoines à cette quête identitaire.

**** Diop Boubacar Boris , « Le temps de Tamango ».

9 septembre, 2009
Diop Boris Boubacar, _ SENEGAL _ | 5 réponses »

diopboubacarborisletempsdetamango.jpg

Quelle satisfaction, quel aboutissement pour Boubacar Boris Diop, romancier, essayiste et journaliste dakarois né en 1946, d’être adoubé par l’un de ses pairs les plus prestigieux, les plus rebelles, Mongo Beti. Dans la préface de Le temps de Tamango, Mongo Beti fait les louanges de ce roman non par flatterie académicienne mais en raison de cette dénonciation des fausses indépendances qui ont succédé à celles formelles des années soixante : la France-Afrique _ mérite-t-elle ces deux majuscules sinistre qu’elle est ? _ gangrène les jeunes nations africaines. Leurs dirigeants ne sont souvent que les joncs qui épousent les humeurs égoïstes et fallacieuses de la métropole, sinistre sémaphore ; joncs dont il est légitime de se demander si leurs racines labourent de leurs méandres la terre d’Afrique qui a trop longtemps baigné dans la douleur, le sang de la domination coloniale. Boubacar Boris Diop dans un style remarquable où l’ornement est réduit à sa portion congrue, le lapidaire ponctué de silence prenant le pas sur les digressions, jette un regard sans concession sur cette époque du Sénégal dirigé par le poète qui finira ses jours dans sa Normandie chérie. Enfermé dans sa tour d’ivoire bâtie de vers, daignant écouter le peuple qui dans une grève générale crie sa colère, Senghor envoie la troupe mater les mutins qui osent défier sa sagesse immaculée. Devant la défaite de leurs troupes, les dirigeants syndicaux décident de s’allier avec le M.A.R.S., mouvement politique clandestin constitué d’étudiants en rupture avec le régime et bien décidés à en découdre y compris par la violence. L’élément passionnant de ce roman tant dans la forme que dans le fond est dans le recours à la politique-fiction. Situé à la fin du XXe siècle, le narrateur du roman, citoyen de la république sénégalaise devenue communiste, dresse la biographie de N’Dongo, un acteur important du M.A.R.S. qui assassinera l’incarnation de l’oppression totalitaire de la France-Afrique, Navarro, général français de pacotille, violent et absurde, délégué par la puissance française au gouvernement sénégalais « senghoriste » afin de mettre un terme aux troubles populaires. Toutefois et en dépit de cette action héroïque, la fiabilité du personnage est contestée par les historiens de la république populaire. Ce Jeune intellectuel torturé semait le doute sur la valeur de son engagement parmi les membres dirigeants du groupuscule en raison de ses prises de position et silences. Du reste, il semblait bien trop perplexe devant les vertus du régime communiste sénégalais à son retour de la République Démocratique d’Allemagne de l’Est où il a étudié. N’Dongo est-il ou peut-il être un héros, lui qui sera lapidé par la population dakaroise en raison de sa folie apparente ? Et que dire de ce mythe bien étrange auquel N’dongo s’associe à la fin de sa vie : celle du potentat Tamango qui tortionnaire de sa tribu devint héros après avoir extirpé les siens de la traite négrière. Ne s’agit-il pas ici d’une critique sur la légitimité du régime communiste. Dans ce roman, le lecteur retrouve chez N’dongo certaines des interrogations de Samba, personnage central de L’aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou kane, qui le mènent sur le voix d’une introspection dangereuse. De même, dans la description de la conspiration, des acteurs du M.A.R.S., nous retrouvons l’univers de Mongo Beti avec Remember Ruben. Le temps de Tamango est une œuvre indissociable de l’état d’esprit d’intellectuels africains consternés par la déroute des fausses indépendances. Il serait vraiment dommage de bouder ce roman passionnant d’autant que l’écriture de Boris Boubacar Diop conjugue avec habilité et exigence réflexion politique et originalité littéraire.

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