Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

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Gurnah Abdulrazak, Près de la mer.

30 avril, 2011
Gurnah Abdulrazak, _ TANZANIE / ZANZIBAR _ | Pas de réponses »

gurnahabdurazakprsdelamer.jpg« Insatisfait de l’inutilité de mon existence, j’entends au moins me divertir de son incommensurable insignifiance », p. 189.

Ignare, je ne connaissais pas du tout les textes de cet immense écrivain qu’est le Tanzanien AbdulrazakGurnah, né en 1948, à Zanzibar, et enseignant la littérature depuis de nombreuses années en Grande-Bretagne. Il était temps que je répare cette omission. La reconnaissance internationale de cet auteur par le monde littéraire anglo-saxon aurait pourtant dû me mettre la puce à l’oreille. Que de louanges après neuf romans : Paradis, 1999, et Près de la mer, 2006, ont tous deux fait l’objet d’une sélection au Booker Prize et au Los Angeles Times Book Prize. Desertion, 2005, a été sélectionné pour le Commonwealth Writers Prize de 2006. Je me suis donc procuré Près de la mer et lecture faite une certitude s’impose : voilà un des plus beaux écrits qu’il m’ait été donné à lire ces dernières années : maîtrise d’une écriture des plus belles où les effets de manche ne sont pas de mise n’excluant pas pour autant un travail littéraire des plus remarquables ; ici, l’imagination, la sensibilité, l’abandon, la nostalgie, l’exil, les souvenirs à reconstruire sont les clefs d’histoires subtilement maîtrisées – narrations à tiroirs – des deux personnages centraux aimantés l’un à l’autre par des tragédies familiales communes et une terre natale partagée, Zanzibar. Dans le roman, l’île apparaît moins dans sa dimension africaine que comme porte sublimement ouverte sur un Orient mystérieux, carrefour de tous les négoces où les marchands-navigateurs de la péninsule arabique et d’autres cieux accostent par milliers, malles et ballots déversés sur les quais ; les mythes et les Contes des mille et un nuits y trouvant une terre d’accueil des plus chaleureuses.

« Il me raconta avoir vu un jour un nuage d’embruns courir à la surface de la mer pour s’arrêter à hauteur de l’île. Quand il est allé voir de plus près ce qui se passait, il avait découvert la longue silhouette noire d’un djinn qui dormait sous un arbre, un grand coffre ouvert à côté de lui. Dans le coffre, il y avait une femme qui chantait en se passant la main dans les cheveux, puis elle a léché un à un ses doigts couverts de bagues, comme si du sucre y était resté. C’était peut-être elle que j’avais entendue, cette malheureuse créature enlevée par le djinn noir qui la gardait dans un coffre pour le plaisir. Savais-je pourquoi elle léchait ainsi ses doigts couverts de bagues ? m’a-t-il demandé. Parce que pendant que le djinn dormait, elle séduisait tous les hommes du voisinage  et leur prenait à chacun une bague en souvenir. Ainsi, en se léchant les doigts, revivait-elle les moments heureux passés avec chacun d’eux. J’ai alors compris que pour le vieux gardien, l’île était peuplée d’une vie enchantée, d’officiers de la marine britannique, de médecins anglais et de patients convalescents, de serpents et de femmes emprisonnées qui chantaient dans la nuit, de méchants djinns noirs qui parcouraient sans fin les mers en quête de repos », p.294.

Une terre qui est dramatiquement lointaine de M. Shabaan qui, il y a quelques mois à 65 ans, est arrivé sans visa dans cet aéroport glacial de Londres pour y demander l’asile politique. Afin de se remémorer son Zanzibar bien aimé, il se fie à ses souvenirs qui certes ne sont pas toujours exacts mais qui ont l’immense mérite de faire d’un passé résolu des histoires toujours présentes ; et tant pis si elles sont tragiques, terribles, douloureuses… que peut-on espérer d’autre d’un exil ? Quelles qu’elles puissent-être, ces histoires sont réconfortantes car c’est en elles et par elles que son identité puise sa vie. A Zanzibar, M. Shabaan était un commerçant prospère de meubles de valeur que les colons britanniques et les négociants des mers venaient en nombre acheter. Après l’indépendance, avec la révolution communiste, les affaires étaient devenues laborieuses mais la vie bien que frugale restait agréable. Tout s’est effondré avec la rencontre de ce négociant perse, Hussein, fourbe parmi les fourbes. Mais comment aurait-il deviné que le prêt accordé à ce maudit pervers lui causerait sa perte et son exil forcé après des années de souffrances indicibles. Rien de plus légale en effet que de saisir la maison gagée une fois le délai de recouvrement de la créance venu. Ce n’est que stricte application du droit musulman. Mais c’était sans compter sur la haine destructrice du propriétaire dessaisi de son bien ; une animosité qui va faire renaître des querelles familiales vieilles de plusieurs générations et mettre en péril sa vie et celle des siens. Exilé en Grande-Bretagne pour fuir cette fureur, il aurait pu se penser enfin à l’abri, les souvenirs lui tenant lieu de compagnie. C’était sans compter avec les facéties douloureuses du destin : quelques mois après son arrivée un descendant des expropriés se présente à lui pour réclamer des comptes.

« Je veux aller de l’avant, mais je me retrouve toujours à regarder en arrière, à fouiller un passé lointain qu’estompent tous les évènements survenus depuis, des évènements tyranniques qui occupent le premier plan et dictent les actes de la vie ordinaire. Pourtant, quand je regarde en arrière, je vois certains objets briller d’un éclat malveillant, et chaque souvenir saigne. C’est un lieu austère que celui de la mémoire, un entrepôt sinistre et désolé aux planchers pourrissants, aux échelles rouillées, où l’on passe parfois du temps à fureter parmi les marchandises abandonnées », p. 116.

Près de la mer est un texte magnifique et d’une grande délicatesse sur le destin individuel soumis aux trahisons, aux vengeances et à l’honneur familial. Echeveaux d’histoires, ce roman a une vocation universelle par la quête d’identité qui y est faite, celle d’un déraciné, d’un exilé, effrayé d’être peut-être devenu un étranger à sa terre natale. Prose raffinée et bouleversante, le lecteur succombe irrésistiblement au charme de ce merveilleux récit.

abdulrazakgurnah.jpgGurnah Abdulrazak, Près de la mer, (2001), Galaade Editions, 2006, 314p.

*** Adam Shafi Adam, Les girofliers de Zanzibar.

10 février, 2010
Adam Shafi Adam, _ TANZANIE / ZANZIBAR _ | 3 réponses »

adamshafiadamlesgirofliersdezanzibar.jpgLe roman en question, Les girofliers de Zanzibar, fait partie des classiques de la littérature africaine à double titre : il est l’ouvrage de référence pour tout un peuple, celui du Zanzibar, en cela qu’il témoigne sur un ton hagiographique de la chute du sultanat, régime esclavagiste, par la révolution de 1963, menée par les masses laborieuses qui conduisit à l’instauration de la République Populaire du Zanzibar ; un état indépendant qui fusionnera en 1964 avec la Tanzanie. Livre de chevet des écoliers de cette nation, l’œuvre de Adam Shafi Adam incarne la mystique révolutionnaire populaire et pour cette raison rayonne bien au-delà des frontières de la Tanzanie. Second élément qui fait de cet écrit un classique littéraire africain, la langue retenue par l’écrivain : le swahili. Ce choix n’est pas bien sûr dû seulement à la nationalité de l’auteur ; ancien protectorat britannique, Adam Safi Adam aurait pu utiliser l’Anglais ce qui lui aurait donné probablement un plus large lectorat. En recourant au swahili, l’écrivain se fait militant : les girofliers de Zanzibar est publié dans les années 70 (1978), année pendant lesquelles l’Etat de Tanzanie mène une politique de « swahilisation » intense afin que cette langue devienne le ciment des divers peuples qui fondent cette nation et rejeter ainsi un passé de soumissions féodales et coloniales. Le lecteur ne doit donc pas perdre de vue qu’il pénètre une œuvre d’opinion délibérément engagée et partiale ; spécificités qui comme nous le verrons plus tard ont des incidences notables et sur le style et sur la forme romanesque. A la veille de la révolution, sur l’étendue sans fin du domaine féodal de Fouad, maître brutal, cynique et concupiscent, travaillent des dizaines d’esclaves (le terme de serf serait certainement mieux approprié). Parmi eux la vieille Kijakazi née sur ces terres de douleurs, qui y travaille depuis son enfance, est dévouée dans l’adoration à son maître qui pourtant ne cesse de l’humilier et de la violenter. Cette femme porte en elle le symbole d’un ordre établi depuis plusieurs siècles qui a contaminé et piégé les esprits d’un grand nombre de ces exploités, tout particulièrement les générations anciennes pour qui leur état de soumission est dans l’ordre naturel des choses : le propriétaire ordonne, l’esclave s’exécute au propre comme au figuré. Mais avec le temps, les plus jeunes des compagnons d’infortune de Kajakazi commencent à douter de la légitimité de leur état de servitude : la société foncièrement inégalitaire est-elle vraiment le fruit d’une distribution naturelle _ voire divine _ des rôles attachés à chaque être humain et se transmettant de génération à génération ad vitam aeternam ? Possédés par le doute, certains d’entre eux, dont Vouaï, sont sensibles aux échos des rumeurs qui leur parviennent des villes : un parti révolutionnaire clandestin mené par de jeunes hommes éduqués condamne cette organisation féodale et se tient prêt à qui veut l’entendre à lutter par tous les moyens contre le sultanat et l’esclavage ; des fermes coopératives reposant sur l’égalité entre tous les travailleurs doivent au reste remplacer les domaines seigneuriaux. Certes Vouaï comme ses congénères peu instruits ne comprennent pas toujours le sens de ces mots, de ces projets, mais peu importe, le parti est là pour pallier à ces insuffisances ; ce qui compte pour eux c’est que cette étrange nationalisation des terres, concept abscons synonyme de libération, se fasse et cela au plus vite. La révolution a lieu une nuit de 1963 : le sultanat est renversé dans le sang et avec lui l’ordre ancien. Progressivement les terres de Fouad, ses animaux, ses outils de travail sont confisqués au nom du peuple. Couard, haineux, impitoyable, celui-ci déverse sa colère sur Kajakazi qui pourtant n’a de cesse de plaindre son maître si honteusement traité par ces jeunes freluquets révisionnistes de l’ordonnancement naturel du monde. Il est vrai que la vieille n’a pas encore réalisé les vertus de la Révolution qui met fin à son état d’exploitée ; mais est-ce possible par un esprit modelé par et dans l’asservissement séculaire ? L’enthousiasme de l’écrivain qui transparaît tout au long de ce roman historique donne une lecture rythmée qui pourrait-être agréable si le style n’était pas aussi inintéressant. Sa pauvreté est flagrante dans la première partie qui prend pieds dans la gestion de l’exploitation féodale au quotidien ; le vocabulaire est désespérément disetteux, la phraséologie sempiternellement la même. Traits que renforce l’obstination de l’auteur à se faire pédagogue ce qui tant à exaspérer le lecteur. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que cet ouvrage est l’une des pierres angulaires des lettres Tanzaniennes et un classique de la littérature swahilie. Pour ces raisons, il convient de prendre en intérêt ce roman. Au demeurant, il est possible que la pauvreté du style provienne d’une traduction approximative : passer du swahili au français n’est assurément pas chose aisée. Il est utile ici de citer les réflexions faites par Alain Ricard, grand spécialiste des littératures africaines, dans une interview accordée à Africulture, en avril 2009, au sujet des difficultés de traduire des romans de langues africaines vernaculaires. :

  •    « Beaucoup de gens ont traduit des textes africains, par volontarisme bienveillant, voire tiers-mondiste, mais il faut bien admettre que les résultats sont parfois catastrophiques. Il est difficile de trouver de bons traducteurs kiswahili / français. Il faut quand même vivre un certain temps avec les gens, partager suffisamment leur vie pour ressentir les choses au-delà de la langue. Rares sont aujourd’hui les chercheurs à demeurer longtemps en Afrique. Pour « habiter » une langue, il faut avoir traduit une multitude de textes allant de la littérature aux chansons, lire ce qu’écrivent les intellectuels qui s’expriment dans cette langue, interroger leur pensée. Or, c’est de moins en moins le cas aujourd’hui par rapport aux langues africaines. En France, on fait comme si on avait tout compris ! Il y a une sorte d’aplatissement colossal de la réalité africaine qui fait que l’on passe à côté de choses essentielles. »   

En dépit des incomplétudes stylistiques qui dénaturent la qualité du roman, Les Girofliers de Zanzibar n’en reste pas moins une œuvre qu’il est utile de lire afin de mieux cerner l’histoire de cet archipel qui pour une fois n’est pas saisi dans un fardeau d’orientalisme déplacé.

  

Adam Shafi Adam, Les girofliers de Zanzibar, Le Serpent à Plumes, coll. Motifs, 1998, 216 p. 1ère éd. 1978.

                     

                                               

    

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