Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

Archive pour la catégorie '_ TOGO _'


**** Ananissoh Théo, Un reptile par habitant.

18 février, 2011
Ananissoh Theo, _ TOGO _ | Pas de réponses »

ananissohthpunreptileparhabitant.jpgDans le dernier roman de Théo Ananissoh, Ténèbres à midi (2010), le style était dépouillé, le ton grave et sombre, cela afin de dessiner au plus vrai les traits d’une dictature omniprésente et omnipotente phagocytant tout espoir de renouveau : le suicide du conseiller à la présidence étant le point d’orgue de la tragédie. Rien de tel avec Un reptile par habitant, sorti trois ans plus tôt, où le ton y est léger quand bien même l’assassinat d’un cerbère de la dictature, crime qui fait basculer le destin d’un citoyen ordinaire, Narcisse. Celui-ci, professeur de lycée, la trentaine et chaud lapin devant l’éternel, est réveillé la nuit par la sonnerie de son portable alors qu’il est en conclave charnel avec la belle Joséphine. A l’autre bout du fil, Edith, une des ses autres maîtresses, elle-même collectionneuse d’hommes, l’implore de venir immédiatement chez elle. Sur place il ne peut que constater la malédiction qui s’abat sur lui : allongé dans le salon, le corps ensanglanté et sans vie du colonel Katouka, beau-frère du président à vie de la nation. Pour Narcisse une seule urgence, fuir au plus vite avant que les policiers n’arrivent sur la scène du crime et ne fassent des conclusions hâtives sur sa personne. Mais c’est sans compter sur le sous-préfet, autre amant d’Edith appelé à la rescousse, qui exige de Narcisse à l’accompagner près de la frontière où le corps sera enterré. Les autorités croiront peut-être à une lâche désertion d’un traitre à la nation. Une fois la besogne effectuée le serment est pris par les trois acteurs de ne plus se revoir, promesse que Narcisse a bien du mal à satisfaire assailli qu’il est par les questions qui met à mal la quiétude de son quotidien. Et si le pot aux roses était découvert ? Qui sont les réels commanditaires de l’assassinat ? Le gouvernement ? Quel est le rôle obscur d’Edith dans cet imbroglio infernal ? Au reste, Zupitzer, son collègue historien, se montre étrangement très intéressé par cette affaire qui fait les manchettes des journaux ! Il en sait beaucoup… bien trop !Tous les ingrédients sont ici rassemblés pour avoir un polar un bon polar. Mais si polar il y a – encore pourrait-on en discuter – il n’est aucunement noir : le ton y est facétieux et l’humour permanent quand bien-même l’écrivain s’attarde sur les complaintes de ce pauvre Narcisse. En outre, les descriptions des frasques sexuelles de cet amoureux de la gente féminine, y compris de ses nubiles élèves, donnent au récit une légèreté et un érotisme qui rend la lecture bien agréable.

« Joséphine était plus âgée que lui (…). A la voir habillée et coiffée avec mesure, on ne devinait pas qu’elle était une personne ardente. Au départ, d’ailleurs, Narcisse, qui ne s’en doutait pas, s’était intéressé à elle presque par amusement. Au guichet de la banque où elle l’accueillait, il avait vite compris que « le coup était jouable » – je reprends son expression. Et dès leur première rencontre, Joséphine révéla une qualité qui euphorisait chaque fois Narcisse : elle gémissait. Elle s’exprimait, chuchotait, câlinait avec des mots qu’il importe peu de reproduire ici. Elle aimait susurrer le prénom de Narcisse. Cela électrisait Narcisse ; il se sentait alors puissant, efficace, performant. Oui, Joséphine avait l’expérience et le talent pour encourager un homme. Son corps était accueillant, et, à la différence de la plupart des femmes de notre pays – les lycéennes en particulier, qui faisaient l’ordinaire de la vie sexuelle de Narcisse -, elle prenait l’initiative, embrassait en retour. Dès la première étreinte, elle avait su découvrir les endroits les plus sensibles de Narcisse, et les exploitait calmement, habilement. », pp. 42-43.

 Des personnages hauts en couleur, un rythme dynamique avec des dialogues courts et efficaces, Un reptile par habitant est un roman qui se lit d’une traite sans jamais perdre de vue le contexte menaçant de la dictature sanglante, filigrane du récit. Une seule réserve toutefois, le choix d’un lycéen sans plus de précisions en guise de narrateur laisse perplexe.

ananissoh.jpgAnanissoh Théo, Un reptile par habitant, Gallimard, Coll. Continents noirs, 106 p., 2007. 

**** Ananissoh Théo, Ténèbres à midi.

27 octobre, 2010
Ananissoh Theo, _ TOGO _ | Pas de réponses »

ananissohthotnbresmidi.jpg« Ou l’humiliation ou la mort », p.84.

Théo Ananissoh, romancier togolais né en 1962, auteur de Lisaholé (2005) et d’Un reptile par habitant (2007), ressemble fort au personnage principal de son dernier roman, Ténèbres à midi ; celui-ci – son nom restera une inconnue -, écrivain lui-même, exilé tout comme son créateur en Allemagne après avoir fait ses études en France, revient pour un mois au pays natal après vingt ans d’exil, le temps de trouver matière à un nouveau roman qui pour la première fois se déroulera dans sa nation d’origine. Autobiographie ? Auto-fiction ? Dans une interview accordée à Afrik.com, le 17 mars 2010, Théo Ananissoh assure qu’il n’en est rien, tout n’est que fiction. Et pourtant le lecteur est en droit de rester dubitatif face à telle assertion tant les deux personnalités sont concordantes et le pays, cadre scénique, similaire au Togo. Auto-fiction inconsciente ? Quoiqu’il en soit, il est important pour son prochain roman que l’auteur narrateur prenne à nouveau pied dans une Afrique qu’il a perdue de vue ; dont il s’est « déhabitué » : « Un pays où l’on est né mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que concret », p.19. Il doit retrouver les sensibilités des lieux, des personnes. C’est à ces fins que Nadine, une amie, lui présente un jeune et brillant haut fonctionnaire, Eric Bamezon. Les similitudes entre les deux hommes sont frappantes : l’un comme l’autre, intellectuels, ont pris le chemin de l’exil, ont poursuivi leurs études supérieures à Paris, sans avoir l’intention de revenir dans l’immédiat au pays. Cependant Eric Bamezon, sollicité par le Président – potentat-assassin -, a pris la décision du retour, trois ans de cela, afin de faire partager à sa nation son savoir, son expérience. Il a tout abandonné pour l’Afrique et son peuple. Entomologiste, l’écrivain l’écoute, l’observe des heures et des heures et finalement parvient à cette interrogation, « N’ai-je pas peur de l’Afrique en réalité ? », p.79. Il est vrai que celui qu’on lui présente est une personne désabusée, fataliste, lasse et brisée. Soumis aux caprices criminels du Président, vautour qui hante le roman, se sachant sur la sellette, condamné d’un instant à l’autre, Eric Bamezon n’ai même plus animé de ce faux-courage d’exposer au tout public de sa déchéance un dernier faisceau de faux-semblants. Mais qu’on se le dise, la dictature ne serait pas en droit de se prévaloir à elle seule de la chute d’Eric Bamezon. Non, c’est l’Afrique dans sa substance même qui l’a détruit. Le jugement certes lapidaire du jeune fonctionnaire, feu idéaliste, ne saurait être révisé, l’Afrique lui est « dégueulasse ». Les Africains lui sont des êtres « rustres » évoluant dans les « ténèbres » et la « bestialité » !  La grandeur des empires passés du continent noir à l’exemple du royaume d’Abomey ? Il n’y voit que civilisations barbares ayant favorisé l’esclavage. Seule la parenthèse coloniale a ses faveurs ; la faveur insultante d’un être qui va mourir. Tout est dit dans cette sentence et ce conseil adressés à l’écrivain :

« C’est tout sombre et vide ici. (Il regarde Nadine.) Tu as raison. Je ne supporte plus d’être au milieu d’eux. (A moi) Bestia (le Président) prend plaisir à assister à l’agonie de ceux qu’il empoisonne ; voilà ce que je dois côtoyer. Moi qui ai rêvé de me consacrer à l’art. (Il me saisit le bras _ une pression ferme , désespérée.) Ne commets pas la même faute que moi, ne sois pas sentimental, ne fais pas de concession à l’Afrique. Si tu commences, elle n’arrêtera plus. », p.69 et 70.

Le lecteur ne saurait se tromper en voyant dans Eric Bamezon le reflet du narrateur, lui qui aurait pu prendre aussi la décision de revenir au pays et d’y travailler, de participer à son redressement. Tous les deux appartiennent à un monde bien différent des rivages de cette Afrique : ce sont des intellectuels formés aux fameuses Lumières occidentales fardées de leur contrat social qui brille par son idéal, son utopie. Mais dans ce pays, vaut-il quelque-chose ? Pourquoi vouloir y trouver un sens à tout ? Pourquoi y rechercher une quelconque once de moralité ?

Ténèbres à Midi est un roman fascinant dont la percussion ne laisse aucunement indemne son lecteur. Sa violence lancinante dans cette danse du cygne mourant inspire chacune des pages, chacun des mots. L’écriture faite de sobriété, d’économie, accentue une pression dont on ressent le dénouement tragique inéluctable. Théo Ananissoh se faisant ici iconoclaste est une nouvelle fois la consécration d’une littérature togolaise inspirant les plus belles réussites. Pensons entre autres à Kossi Efoui ou bien encore à Awumey Eden.  

ananissoh.jpg Ananissoh Théo, Ténèbres à midi, Continents Noirs, Gallimard, 139 p., 2010.

**** Efoui Kossi, Solo d’un revenant.

7 juin, 2010
Efoui Kossi, _ TOGO _ | 2 réponses »

efouikossisolodunrevenant.jpgKossi Efoui est un écrivain togolais qui a d’abord exploré le théâtre comme dramaturge avec sa première pièce, Le Carrefour. Plus tard et pour notre plus grand bonheur il prend le chemin  du romanesque avec la publication en 1998 de son premier roman, La Polka, et cinq ans plus tard, Fabrique de cérémonies. En 2008, les éditions Le Seuil éditent  Solo d’un revenant, un roman d’une formidable force. Dix ans après le génocide, un homme qui avait fui les horreurs revient au pays. Nulle identification précise de la nation en question mais seulement des indices : un état très semblable au Rwanda par les atrocités qui s’y sont produites. Le nom de cet homme ? Aucun n’est mentionné. Il est seulement un revenant parmi tant d’autres. Celui qui après ses dix années d’exil est accueilli en frère par les anciens miliciens, des meurtriers intégrés à la force nationale, lors d’une cérémonie grossière et surréaliste, mascarade des oublis volontaires. Désormais les victimes et leurs bourreaux constituent un seul peuple uni dans une réconciliation forcée, parrainée par l’ONU et appliquée sur le terrain par les Casques Bleus. Mais peut-on oublier toutes les atrocités passées après tout ce temps et pour le bien du peuple ? Du reste, pour quel peuple et pour quelle solidarité ? Ils étaient trois amis avant la guerre, unis dans leur amour pour les mots et les lettres. Une passion pour la littérature qui faisait d’eux des hommes de raison. Mais la barbarie a surgi. L’un a trouvé refuge, le revenant ; le second est mort en raison de ses origines raciales ; le troisième s’est fait prédicateur de la barbarie. Il est temps pour le revenant de retrouver celui qui a préféré aux mots de la littérature ceux de la haine et de se venger par le meurtre. Peut-être une fois sa mission accomplie retrouvera-t-il son identité d’homme parmi cette masse de survivants, corps de confusions où semble être annihilée toute volonté d’être. Mais quitter cet état d’intermédiaire entre les survivants et les vivants et ainsi se faire le bras justicier de la mémoire des victimes est un parcours intérieur des plus difficiles. Avec ce roman éblouissant de sobriété, Kossi Efoui pose le dilemne qui s’impose à tous les rescapés des horreurs des guerres civiles quand la justice des hommes s’est dérobée, soit se venger ou bien pardonner. Ou alors embrasser une attitude ne confortant aucune des deux injonctions possibles quand bien même les corps et la mémoires restent torturés, celle du fatalisme dans le mouvement d’une réconciliation nationale feinte. La pudeur est ici de mise. Aucune scène misérabiliste et épouvantable ne transpire dans ces pages. Seule importe la tragédie du personnage principal et à travers lui ceux qui dans leur survie ont pour seuls compagnons d’infortunes le dénuement et la souffrance. Solo pour un Revenant est un texte magnifique tout en nuance qui par sa portée universelle en fait une œuvre majeure de la littérature. 

Efoui Kossi, Solo d’un revenant, Le Seuil, 2008, 207p.

*** Tchak Sami, Filles de Mexico

6 avril, 2010
Tchak Sami, _ TOGO _ | 4 réponses »

tchaksamifillesdemexico1.jpgLa fête des masques de Sami Tchak a été un coup de poing dans l’estomac des bons sentiments, une chute infernale dans un univers baroque, loin, très loin de ceux habituellement proposés par les écrivains africains francophones. C’est donc avec fébrilité et méfiance que le lecteur s’accorde un second opus avec Filles de Mexico. Et une nouvelle fois, la raison est mise à rude épreuve. La lecture de passages scéniques tantôt implicitement, tantôt explicitement pornographiques et morbides où le pouvoir de l’un, prédateur, se fait totalitaire sur sa victime, hasard d’une rencontre, font naître des sentiments qui ne sont pas aisément avouables : jouissance, culpabilité, dégoût. Car Sami Tchak confirme à nouveau dans ce roman qu’il est un des rares écrivains africains qui en abandonnant ses personnages aux jeux dangereux de leur luxure sait faire tanguer avec maestria le bon entendement de ses lecteurs. Ici, les abysses infernaux des pulsions sexuelles dans lesquels s’abîme le protagoniste principal du récit, Djibril Nawo, un romancier togolais, au cours de ses périples dans les bas-fonds de la mégalopole mexicaine, sont notre chemin de croix à nous lecteurs qui nous faisons voyeurs. Ouvrons nos yeux de touriste confortablement assis dans notre fauteuil et regardons avec un sourire gêné la jouissance d’une pute de vocation issue d’une famille bourgeoise qui se paie son premier « nègre » avec cet écrivain ; que dire des extases du romancier en perdition à l’intérieur de ce corps porteur du sida qui n’a de féminin que son sexe dans lequel abâtardit il jouit, cela devant les regards abrutis d’une plèbe hilare ? Que penser de la toute puissance de celui-ci, homme fortuné de ses dollars, sur ce gosse de rue famélique agréablement désœuvré et prêt à l’abandon pour quelques piécettes ? Bien sûr, le seul fait de confronter son lecteur-touriste à la puanteur des vices de son protagoniste dans un Mexico aux vies délicieusement fragiles n’est pas le seul but de Sami Tchak ni sa principale préoccupation d’ailleurs, quoi qu’il y prend certainement du plaisir. Il semble que chez le romancier l’abandon à une luxure nihiliste est une condition existentielle de tout être humain à  vivre sa nature réelle : celle de ses instincts originels d’animal aux pulsions sexuelles morbides et régénératrices. L’appel à la morale est fallacieuse et inutile. La débauche sexuelle est une danse macabre moyenâgeuse qui n’a que faire des jeux de pouvoir et de soumission ; seule importe l’ivresse des corps. Les inégalités sociales et raciales aussi violentes qu’elles puissent être dans cette Amérique latine où la raison est la grande absente se noient dans cette lubricité fielleuse où la folie tient les rênes. Filles de Mexico est une oeuvre dérangeante qui donnera la nausée à certains de ses lecteurs. Toutefois en dépit de quelques longueurs, certaines pages se faisant guide touristique, Sami Tchak nous offre un roman puissant et qui plus est passionnant pour tout ceux qui ont parcouru des capitales de pays miséreux. On peut se demander d’ailleurs si l’écrivain n’a pas éprouvé des sensations similaires aux caraïbes et en Amérique latine dans ses études auprès des prostitués. Si Filles de Mexico est un roman de qualité, il est préférable cependant qu’il n’occupe pas les étagères les plus accessibles de votre bibliothèque.

Tchak Sami, Filles de Mexico, Mercure de France, 2008, 180 p.

**** Kangni Alem, Esclaves.

2 février, 2010
Kangni Alem, _ TOGO _ | 5 réponses »

kangnialemesclaves.jpg

Voici un roman qui à sa sortie en mai 2009 a suscité des grincements de dents et parfois même de profondes querelles. Pour cause ! Kangni Alem fait fi des compromis et fallacieux silences dans son œuvre romanesque, Esclaves, sur un sujet si ce n’est tabou du moins figé dans une historiographie africaine embarrassée : la complicité de royaumes africains dans la traite négrière ; en l’occurrence celui du Danhomé, grand pourvoyeur de bois d’ébène aux puissances occidentales criminelles, abreuvant ainsi le commerce triangulaire, crime contre l’humanité qui hantera à jamais les mémoires. Il ne s’agit pas ici pour l’écrivain de régler ses comptes avec les fossoyeurs-débiteurs de l’abomination, quels qu’ils soient, mais de rappeler des faits et susciter la réflexion en recourant au roman historique ; outil de fiction qui par les contorsions qu’il impose à Dame Histoire permet à Kangni Alem de mieux pénétrer celle-ci pour mettre en avant et au regard de tous les blessures toujours à vif et mal dissimulées de cette ignominie. A ces fins, les âpres épisodes du destin martyrisé d’un homme, l’humble maître de cérémonie et dignitaire vaudou au service de la majesté du Danhomé, va modeler l’épopée du roman. A travers son histoire, nous est clamé l’esclavagisme qui nécrose la terre du Golfe de Guignée et bien au-delà, qui salit l’océan Atlantique et gangrène à jamais les plantations de cannes à sucre du Brésil. A l’instar d’autres romans historiques, à la loupe d’une destinée fictionnelle tragique vont se croiser des personnages qui au réel ont façonné dramatiquement ou heureusement les rets de l’Histoire : tel ce Francisco Chacha de Souza, homme aux racines brésiliennes et portugaises incertaines, incarnation du mal et du cynisme, qui participa activement avec les royautés locales et occidentales à une traite massive et cela jusqu’à sa mort, en 1849, sur ses terres octroyées par Guézo, souverain criminel à la légitimité royale douteuse. Autre destin exceptionnel et ô combien bénéfique, celui de Felix Santana : le mulâtre brésilien surdoué, à l’origine de la grande révolte des esclaves à Bahia, en 1835, et principal artisan de l’abolition de la gangrène esclavagiste au Brésil en 1888. C’est un jour du début de la saison des pluies, en 1818, que commence le roman : l’anonyme et modeste maître des cérémonies est bien malgré lui complice de la destitution de Adandozan, le roi qui veut abolir la traite négrière et faire en sorte que les esclaves soient uniquement asservis sur la terre africaine ; un projet qui mettrait en péril le commerce nauséabond du négociant De Souza. Celui-ci, avec la complicité du sinistre neveu du roi, Gankpé, fomente une révolution de palais : Adandozan est déposé et Gankpé est sacré roi peu de temps après sous le titre de Guézo. De son côté, pris au dépourvu, l’infortuné complice, le maître de cérémonie, est réduit à l’état d’esclave. Séparé de ses enfants et de ses femmes asservis, il est abandonné avec ses centaines de malheureux compagnons dans les fonds de cales infectes du navire qu’il tourmente avec ses imprécations vaudoues. En dépit des forces occultes sollicitées, le navire accoste sur les côtes brésiliennes où il est vendu comme simple marchandise à un planteur qui lui accorde le baptême et lui donne le nom chrétien de Miguel ; son identité spirituelle africaine se doit d’être anéantie. Toutefois, les années se succédant, guidé par son ami semi-affranchi, le vieux musulman Sule, Miguel se convertit à la religion mahométane et se faisant, s’extirpe du reniement de toute humanité grâce sa nouvelle identité, Djibril. Par l’étude du Coran, il accède aux secrets bienfaiteurs de l’écriture. Lettré, il peut dès lors participer activement à la fomentation de la célèbre révolte des Malês _ esclaves musulmans lettrés _, sous le commandement de Felix Santana. En dépit de l’échec du mouvement insurrectionnel, les institutions esclavagistes brésiliennes, ébranlées, prennent conscience de l’ampleur du mouvement clandestin et des menaces qui en résultent. Une partie des prisonniers sont bannis du Brésil et renvoyée sur les terres africaines où Djibril reprend une existence faite d’humilité bien éloignée de celles des Africo-Brésiliens. Au-delà d’une histoire captivante et rondement menée par l’écrivain dont l’enthousiasme est dès les premières pages partagé par ses lecteurs, on devine un énorme travail de documentation. Kangni Alem a en effet consacré quatre années à parcourir les archives et autres sources dans plusieurs pays, y compris au Brésil. La somme d’informations collectées a conduit à trois années d’écriture. Il en ressort une grande qualité du style qui participe indéniablement à la réussite du roman. L’écriture est passionnée. Elle recourt à bon escient aux rebondissements ce qui lui donne un ton rythmé. La réussite de Esclaves prend sa source dans cette alchimie heureuse : celle de la grande l’Histoire, de la fiction et d’une écriture de qualité qui ne cède jamais à un flamboyant incongru. Une fois la dernière page lue, on comprend pourquoi ce roman a suscité des vagues si ce ne sont des tempêtes au Togo et au Bénin, tout particulièrement chez la caste des afro-brésiliens et des descendants de Francisco Chacha De Souza. En guise de conclusion, nous dirons que Esclaves est un roman qui doit nécessairement élire domicile dans toutes bonnes bibliothèques.                  

Kangni Alem, Esclaves, JC Lattès, 2009.   

Lire la chronique de Gangoueus.

                       

*** Awumey Edem, « Les pieds sales »

2 décembre, 2009
Awumey Edem, _ TOGO _ | 6 réponses »

awumeyedemlespiedssales.jpg 

Le togolais Awumey Edem, 34 ans, québécois d’adoption, s’est de suite affirmé comme un écrivain de talent avec son premier roman Port-Mélo, récompensé par le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 2006. Avec son second opus, Les pieds sales, ses qualités de romancier sont une nouvelle fois reconnues ; paru en 2009, le roman est retenu pour la sélection du prix Goncourt. Dans ce court écrit sont contées les errances de Askia, un immigré africain bientôt cinquantenaire, démuni de carte de séjour qui dans son taxi parcoure les rues parisiennes dans l’attente du client. Anonyme parmi les anonymes _ ce qui est un comble pour un homme dont le nom « Askia » renvoie au titre dynastique des empereurs Songaï _, toujours le même rituel : après avoir hanté les rues parisiennes la nuit, retour chez lui, une chambre minable qu’il partage avec les cafards, compagnons de résignation. Paris ne lui est pas lumière, pas même escale, seulement une étape obligée, cancer au trop plein d’années. Ses seuls repères, des lieux habités par de pauvres hères qui comme lui ont jeté dans la Seine leur bâton non pas de pèlerin mais de blessé de la vie pour mettre un terme à leur errance infernale… Comme si cela pouvait suffire à prendre racine. Son quotidien est subitement bouleversé par une cliente, Olia, photographe, la trentaine passée, qui a fait halte à Paris il y a des années afin d’échapper au destin précaire que lui promettait son pays d’origine, la Bulgarie. Elle lui fait part de sa surprise en raison de la ressemblance plus que troublante d’Askia avec un homme qu’elle avait photographié il y a une dizaine d’années ; un visage aux traits et aux expressions si singuliers qu’elle ne saurait l’oublier. Dans ce visage Askia reconnaît son père qui des décennies auparavant et sans raison les a abandonnés, lui et sa mère, sur la terre d’Afrique. L’espoir lui est enfin permis de le retrouver ; de connaître le pourquoi de son départ ; d’imaginer les étapes d’un périple homérique. Mais les jours passant, les mois s’écoulant, Olia, Athéna de ce Télémaque des temps moderne qu’est Askia, ne réussit pas à retrouver l’icône précieuse de ce père, Ulysse insaisissable. Pis, les empreintes laissées par ce dernier dans la Babylone parisienne, traces d’une épopée extraordinaire et mystérieuse, ne sont qu’ombres évanescentes qui se dérobent à la lumière. L’aboutissement de la quête se fait de plus en plus fragile à l’image de ces clandestins désireux une fois pour toute de cesser d’errer, déposer leur fardeau à terre, s’installer et ne plus être considérés comme des étrangers venus de terres maudites dont la misère aurait sali à jamais leurs pieds. Avec la recherche de ce père, quête aux allures mythiques, Adam Awumey saisit d’une manière toute personnelle et singulièrement dramatique le thème de l’immigré clandestin, errant éternel ; un angle qui ne laisse pas indifférent le lecteur qui profite d’une écriture sobre à l’indéniable qualité. Cependant, si Les pieds sales est un écrit de très bon aloi, il ne dispose pas me semble-t-il des atouts majeurs à s’imposer comme un des romans forts de l’année.

**** Tchak Sami, « La fête des masques ».

4 septembre, 2009
Tchak Sami, _ TOGO _ | 6 réponses »

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Sami Tchak a vu le jour en 1960 au Togo, pays où la démocratie relève encore du miracle. Après des études de philosophie, il quitte son pays et obtient un doctorat en sociologie à la faculté de la Sorbonne à Paris. La prostitution, son thème de recherche doctoral et d’essais ainsi que la localisation de ses études _ son laboratoire en quelque sorte _ l’Amérique latine, sont deux données essentielles à la compréhension de ce roman original et fort qu’est La fête des masques en raison de la violence qui les lie. Cette œuvre est faite d’un déluge de fureurs inouïes ( les âmes sensibles ou puritaines devront passer leur chemin ) matérialisé dans une sexualité avilissante et assassine bien plus dégradante que celle de la vénalité du corps meurtri devenu chose salie par son locataire de quelques minutes. Une violence qui est démultipliée par son cadre d’évolution, une dictature fasciste d’une république bannière d’Amérique latine. La frénésie se fait jour quand Carlos, homme fortuné, honore son rendez-vous chez une femme de condition extrêmement modeste, Alberta, qui désire à tout prix rencontrer un époux qui ne l’aimerait pas simplement pour son sexe salivant. Quel bonheur si celui-ci acceptait en outre d’être un bon père pour Antonio son fils. La rencontre se révèle dramatique pour Alberta mais rédemptrice pour Carlos. En raison d’interprétations délirantes des paroles, des gestes, des attitudes de la jeune femme, Carlos l’assassine sauvagement. Entomologiste dégoûté et émerveillé par ce cadavre tout à la fois sauvagerie décadente et placidité sereine, le meurtrier trouve dès lors un sens à sa vie qui par ce renouveau doit finir en apothéose, mourir. Sa mort lui est devenue providentielle. A Antonio, ce fils compréhensif devant le sacrifice de sa mère, Carlos explique les raisons de son crime qui s’enracinent dans un passé familial fait de violences, d’humiliations, de perversités. Jeune adolescent efféminé au corps délicieusement ambigu, Carlos était devenu la chose de sa sœur Carla qui par sa beauté extraordinaire avait attiré à elle les hommes les plus puissants mais aussi les plus barbares de la dictature militaire. Telle une araignée aux jeux pervers, elle jouissait à jeter son frère dans les filets des potentats qui faisaient de lui l’objet de leurs délires sexuels dans laquelle se vautrait cette sœur maléfique à qui sa famille devait son salut social outrageusement dégénérescent. A la faveur du meurtre d’Alberta il tue enfin symboliquement Carla. C’est à Antonio de lui rendre sa liberté, le tuer à son tour. Le récit est propice à un malaise qui enveloppe le lecteur tout au long de la lecture :

 « Carlos s’approcha du cadavre. _ répète ce que tu m’a dit Alberta ! Il leva la main et la rabattit avec une extrême violence sur le visage inerte, les yeux toujours clôt. _ On a perdu sa langue maintenant, hein Alberta ? On a perdu sa langue, ma mignonne ? Il frappa encore et encore. Soudain son sexe se dressa, plus raide que jamais. Il voulu encore la frapper, mais sa main resta en l’air, alors que son phallus pérorait : _ Napoléon était petit mais il a rempli le trou de l’histoire. Carlos trembla, le corps commençait à le répugner, mais il ne pouvait pas désobéir à son phallus. Et c’est alors qu’il se produisit un miracle : après cet acte, Carlos se sentit heureux, très heureux, comme dans un rêve. »

Ces passages éprouvants sont ponctués de situations grotesques, surréalistes, heureusement légères qui font penser à l’irrésistible roman Moi et Lui de Alberto Moravia. La fête des masques n’est pas seulement le tableau de la folie d’un homme. Avec ce destin torturé, Sami Tchak dépeint l’élite d’une dictature à la violence implacable et délirante faite de viols à l’encontre d’un peuple réduit à la misère mais dont des individualités pourraient tomber à leur tour dans la perversité si l’occasion leur prenait de gravir les échelons. Il en est ainsi du père de Carlos, homme détestable. L’inceste, le travestissement, le sadomasochisme est cette relation entretenue entre cette élite sauvage et le peuple miséreux. Le regard pessimiste de Sami Tchark sur cette société violente propre aux dictatures criminelles ne souffre aucune concession. Sa lecture sexuelle du monde qui fait désordre dans une littérature africaine plutôt frileuse sur ce thème est entièrement assumée. La fête des masques est un roman iconoclaste remarquable.

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