Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

borisdiopboubacarlecavalieretsonombre.jpgVoici un roman bien étrange que Le cavalier et son ombre. Mais est-il juste de parler de roman en l’occurrence, tant le conte – dans sa forme et dans son fond – prend le dessus sur l’art romanesque, singulièrement dans sa seconde partie ? Disons que les deux genres littéraires sont d’abord les supports à l’expression du néant ; un néant libéré par la folie ; un néant « génocidaire » : un non-univers où l’homme connaîtra le sort identique à la civilisation et les mythes auxquels il appartient, être banni dans la spirale sans fin d’une autodestruction à la renaissance perpétuelle. Le témoin de ces furies, un héros légendaire imaginaire et bien existant, démuni, Le Cavalier… ou bien son ombre.

Tout commence par une offre d’emploi proposée à Khadidja. Elle et son compagnon, Lat-Sukabé, revenus au pays natif après des études en occident, sont cueillis par la misère. Dans le marigot de la pauvreté la plus dégradante et assassine, Khadidja à l’équilibre psychologique passionnel mais fragile n’a pas d’autres choix que d’accepter cet étrange travail, parler à un étranger qu’elle ne voit et ne devra jamais voir ; elle dans un vestibule, lui replié dans la pénombre d’une chambre contiguë ; l’unique corridor les reliant, une porte entrouverte surmontée d’un portrait de femme aux délicieux traits. Très vite, elle prend ses fonctions à cœur, imaginant que son auditeur n’est autre qu’un enfant malade. S’ouvrir à lui par le conte semble être le meilleur moyen de combler les temps d’ennui du malheureux. Et à Khadidja, saoule de son imaginaire, de plonger fiévreusement dans les archives, les manuels d’histoire et tous autres documents lui apportant une aide à l’édification des contes ; contes se devant d’être de merveilleuses histoires du peuple glorieux éloigné de tous vils compromis avec ses ennemis, notamment les nations colonisatrices ; un travail harassant devenant très vite obsessionnel, entêtant et mettant à rude épreuve sa santé mentale, cela malgré les mises en garde de Lat-Sukabé, témoin et narrateur.

« Khadidija se lança, avec la fureur qu’elle mettait à toutes choses, dans la recherche historique… Je la voyais annoter, jusque tard dans la nuit, des ouvrages rares ou revenir de la ville avec des photocopies qu’elle classait minutieusement. J’ai compris par la suite, en consultant ses documents, à quel point la méthode de Khadidja était cynique. Soucieuse d’offrir au cher petit les vrais héros dont il avait besoin, Khadidja se débarrassait sans état d’âme de tous ceux qui, dans le passé, s’étaient compromis avec le colonisateur ou avaient eu le malheur d’être vaincus dans les batailles décisives. Elle biffait, tout simplement, les nombreux épisodes de notre histoire qui auraient pu troubler l’enfant. Il lui restait, malgré cela, assez de beau monde pour concocter ses gentilles fables peuplées de géants invincibles », p. 90 et 91.

Mais rien, toujours aucune réaction du mystérieux enfant malingre après des années d’efforts et ce en dépit de son art consommé à raconter avec cœur ses contes fabuleux. Et si elle était abusée ? Décidément non, conclue-t-elle, cet hôte fantomatique ne peut pas être un enfant innocent mais un homme vicié par les perversités les plus profondes et nauséabondes ! Un monstre qui se réjouit de son épuisement physique et mental ; un fieffé salaud qui voit en elle son jouet, son cobaye ; détruire cette femme autrefois orgueilleuse et qui maintenant accepte de se prostituer jusqu’à la folie pour gagner quelques sous. Ce travail a fait d’elle une pute ! Qu’à cela ne tienne, elle change les règles du jeu : désormais le peuple légendaire est à l’image de son tortionnaire, une horreur issue d’un processus de destruction massive. Et voilà donc que le grand héros du conte, le Cavalier – ou bien son ombre ? – est abusé, trompé, compromis : croyant sincèrement œuvrer pour le bien, il assassine le cruel monstre mythique et cosmogonique dudit bon peuple à la base de tout équilibre. Avec horreur le mythe s’effondre et avec, la société toute entière qui a perdu ses origines et par conséquent sa nature authentique. Les passions des plus forts font désormais loi, les gouvernants vendant aux puissances coloniales le peu qui reste de souveraineté d’un passé glorieux oublié à jamais. Les génocides peuvent donner libre cours à leurs fantaisies.

« Tout contre la clôture de la boulangerie de Thomas, il y a un grand benténier. Elle (La vieille femme) s’assoit pour reposer ses vieux os un instant. Elle a moins peur. L’univers lui est familier. Ici dans la boulangerie de Thomas, elle achète du pain chaque soir, en rentrant chez elle. Elle fait cela depuis des années, depuis le temps où vivait encore le grand-père de Thomas mort dans une des guerres civiles. D’ailleurs, c’est connu, à chaque guerre, cette famille perdait un ou plusieurs de ses membres. Une fois même, des miliciens avaient tué une petite-fille de Thomas en la prenant pour un Twi. Après cette bavure, des politiciens extrémistes avaient organisé des séminaires sur le thème : comment reconnaître l’ennemi. Les gens disaient : Ah ces jeunes, ils ne savent plus rien, il ne savent même plus distinguer un Mwa d’un Twi… Que de mensonges criminels ! Et ce jeune homme, qu’un milicien avait coupé en deux, parce qu’il était à moitié twi à moitié mwa… Quel temps ! Ils appellent ça distinguer le bien du mal, ils se traitent de chacal et ils s’entre-tuent… », p. 150 et 151.

Mais en dépit des holocaustes décrits, des horreurs contées, toujours rien ! Rien de la part du tortionnaire ; aucune réaction. Il devient urgent pour Lat-Sukabé de retrouver son ancienne fiancée et toujours bien-aimée dans cet endroit bien étrange d’où elle lui écrit et de mettre un terme à la tragédie avant qu’il ne soit trop tard. Mais est-il possible d’en finir avec le conte ?

Ecrit fait de métaphores, d’allégories, d’une prose sachant se faire poétique et épique, Boris Boubacar Diop nous offre un regard kaléidoscopique fascinant d’une Afrique dont les racines, les origines ont été violées et assassinées par ses faux-dirigeants, les usurpateurs, avec la complicité des pays occidentaux ; le point culminant des tourmentes nihilistes s’exprimant bien évidemment dans l’autodestruction à grande échelle, les génocides – on pense bien sûr au Rwanda et au Burundi. Ouvrage brillant, sa complexité apparente pourrait peut-être en effrayer certains. Et pourtant passer à côté serait bien dommage. 

  boubacarborisdiop.jpg Diop Boris Boubacar, Le Cavalier et son ombre, 1997, rééd. Philippe Rey, 2009, 238p.

gappapetina.jpg« Que justice soit faite même si les cieux s’écroulent », p. 52.

Quelle magnifique et délicate plume que celle de cette jeune écrivaine zimbabwéenne, Petina Gappah, considérée par Coetzee comme l’un des grands auteurs de ce pays à la dérive. Que de contrastes entre cette délicatesse fragile et la violence des portraits dépeints dans ce recueil de treize superbes nouvelles aux blessures à jamais béantes. La guerre de libération était promesse de jours nouveaux : une nation, le Zimbabwe, naissait des décombres de cette purulence historique, la Rhodésie du Sud. Peu importaient dorénavant sa couleur de peau, ses origines raciales : Noirs ( Shonas, Ndebele ou autres tribus), Indiens, Blancs étaient censés constituer un peuple unique de citoyens égaux. Y compris cet indien, patron acariâtre et pingre d’une quincaillerie où est employée Julia qui vit dans les Townships. Avant la révolution, le Blanc y était reçu avec déférence et le Noir au mieux avec condescendance. Mais avec la nouvelle ère et en dépit de la fuite de ses proches en Afrique du Sud par peur de l’esprit revanchard apocalyptique des noirs, l’Indien boutiquier sut se faire humaniste et cela sans roublardise : il est vrai qu’il aura fallu un salutaire coup de poing dans son visage de la part de son employée, Juliana, pour lui remettre les idées au clair. D’incongru potentat il devient l’ami fidèle de son agresseur. Lui aussi a cru aux jours meilleurs promis par ce glorieux révolutionnaire, Mugabe (« L’indien de tante Juliana », nouvelle p. 141). Et maintenant quand est-il des horizons fraternels après ces embellies ? La guerre de libération et les espoirs qui en étaient nés sont bien loin ; et avec les promesses du président et de la ZANU devenue sérail à privilèges d’une clique d’opportunistes. Des temps glorieux ne subsistent que les apparences et l’hypocrisie : il en est de la mort de ce soi-disant héros qui a passé les temps révolutionnaires à Londres et accompagné le vieil autocrate jusqu’à sa mort, son unique fait d’arme. Est présente à ses funérailles ce qui se fait de mieux dans la hiérarchie cleptomane du Politburo sous les yeux de la veuve désabusée par cette mascarade.

« Tout est noir, vert, marron et blanc. Noir, le marbre poli des pierres tombales, et noires, les tenues de deuil. Verte, l’écharpe présidentielle, vert olive, les bérets sur la tête des soldats, et vert, l’éclat artificiel du tombeau. Noire, la masse sombre de la foule réunie qui écoute le chœur des jeunes gens parés au combat en treillis vert bouteille leurs voix rauques dans la chaleur du mois d’août, chantant les chants d’une guerre qu’ils n’ont pas le droit d’oublier. Noires et brunes, les Warren Hills alentour, ces collines dénudées, les souches qui subsistent où se dressaient les arbres, ces arbres sont devenus le bois brun qui remplace l’électricité qu’il n’y a pas dans les maisons », p. 14.

Quelle ironie pour l’épouse de voir cette engeance cauteleuse être abusée à son tour, le cercueil ne contenant aucun cadavre (« La sonnerie aux morts », p. 11).

Et pendant ces temps de crise abjecte où une vie coûte moins cher qu’un pain, les familles se détruisent, soit dans l’exil – les migrants oubliant les leurs restés au pays, eux qui pourtant ont acheté le passeport salvateur -  ( « Ma sœur-cousine Rambanai », p. 165 ), soit dans la rapine et le règlement hypocrite de vieux contentieux. Gare aux plus fragiles, en particulier les femmes aux biens enviés par les parents des défunts époux ( « Un joli souvenir de Londres », p. 63).

Alors que la dilapidation des richesses nationales se fait par une petite élite médisante ( « Au cœur du triangle doré », p. 83), les autres n’ont que la débrouillardise qui bien souvent les mène dans l’interlope, le marché noir se faisant chemin royal :

« C’est contraire à la loi, bien sûr, ces activités de marché noir, mais autant passer les menottes à toutes les personnes vivantes entre le Limpolo et le Zambèze et en finir une bonne fois. Tel est le nouveau Zimbabwe, où chaque citoyen est un criminel. Un de mes meilleurs client,  Monsieur le juge, Mr Mafa, est magistrat régional pour Harare, et un autre, Mgr Malema, est un pilier de la Sainte Eglise de l’Agneau Sacré. La dernière fois que j’ai vendu du gasoil à Monsieur le Juge, il m’en a réglé une partie en tomates – son bureau de Rotten Row regorge de légumes… », ( « Minuit à l’hôtel California » p. 205 ).

Ces catastrophes ne suffisant pas, un autre fléau, le sida, s’abat sur le peuple, flatté qu’il est par la ruine des infrastructures sanitaires. La « maladie sans nom » déploie ses longues ailes assassines et remplit le long cortège des tombeaux de cadavres qui se rassemblent bien au-delà des différences sociales et raciales. L’union est enfin retrouvée (« Les lèvres roses et gercées du fiancé de Rosie », p. 159).Dans cette désolation sans fin, il ne semble rester comme lot de consolation que le rire cynique ou encore la folie à l’image de cette jeune étudiante en Droit à la grande sensibilité qui voit l’université s’éloigner et l’hôpital psychiatrique lui ouvrir grandes ses portes (« Le chant de l’Annexe », p. 49). Et pourquoi ne pas tournoyer sans fin à l’image de ce vieil homme nostalgique qui enchaîne les pas de danse enfiévrés les plus ingénieux sur une piste cerclée de spectateurs aux sifflets admiratifs et cela jusqu’à ce que mort s’ensuive (« Le champion de danse de Mupandawana », p. 91) ?

Les Racines déchirées est un merveilleux recueil de nouvelles d’une justesse littéraire bienheureuse à l’acuité rare, qui plonge le lecteur dans un pays qui en dépit des espoirs a sombré dans la folie à l’image de cette inflation délirante. Un livre hautement conseillé.

 petinagappah.jpg Petina Gappah, Les racines déchirées, Histoires, 2009, éd. française, Plon, 2010, 221 p.

ananissohthotnbresmidi.jpg« Ou l’humiliation ou la mort », p.84.

Théo Ananissoh, romancier togolais né en 1962, auteur de Lisaholé (2005) et d’Un reptile par habitant (2007), ressemble fort au personnage principal de son dernier roman, Ténèbres à midi ; celui-ci – son nom restera une inconnue -, écrivain lui-même, exilé tout comme son créateur en Allemagne après avoir fait ses études en France, revient pour un mois au pays natal après vingt ans d’exil, le temps de trouver matière à un nouveau roman qui pour la première fois se déroulera dans sa nation d’origine. Autobiographie ? Auto-fiction ? Dans une interview accordée à Afrik.com, le 17 mars 2010, Théo Ananissoh assure qu’il n’en est rien, tout n’est que fiction. Et pourtant le lecteur est en droit de rester dubitatif face à telle assertion tant les deux personnalités sont concordantes et le pays, cadre scénique, similaire au Togo. Auto-fiction inconsciente ? Quoiqu’il en soit, il est important pour son prochain roman que l’auteur narrateur prenne à nouveau pied dans une Afrique qu’il a perdue de vue ; dont il s’est « déhabitué » : « Un pays où l’on est né mais où l’on ne gagne pas sa vie est plus imaginaire que concret », p.19. Il doit retrouver les sensibilités des lieux, des personnes. C’est à ces fins que Nadine, une amie, lui présente un jeune et brillant haut fonctionnaire, Eric Bamezon. Les similitudes entre les deux hommes sont frappantes : l’un comme l’autre, intellectuels, ont pris le chemin de l’exil, ont poursuivi leurs études supérieures à Paris, sans avoir l’intention de revenir dans l’immédiat au pays. Cependant Eric Bamezon, sollicité par le Président – potentat-assassin -, a pris la décision du retour, trois ans de cela, afin de faire partager à sa nation son savoir, son expérience. Il a tout abandonné pour l’Afrique et son peuple. Entomologiste, l’écrivain l’écoute, l’observe des heures et des heures et finalement parvient à cette interrogation, « N’ai-je pas peur de l’Afrique en réalité ? », p.79. Il est vrai que celui qu’on lui présente est une personne désabusée, fataliste, lasse et brisée. Soumis aux caprices criminels du Président, vautour qui hante le roman, se sachant sur la sellette, condamné d’un instant à l’autre, Eric Bamezon n’ai même plus animé de ce faux-courage d’exposer au tout public de sa déchéance un dernier faisceau de faux-semblants. Mais qu’on se le dise, la dictature ne serait pas en droit de se prévaloir à elle seule de la chute d’Eric Bamezon. Non, c’est l’Afrique dans sa substance même qui l’a détruit. Le jugement certes lapidaire du jeune fonctionnaire, feu idéaliste, ne saurait être révisé, l’Afrique lui est « dégueulasse ». Les Africains lui sont des êtres « rustres » évoluant dans les « ténèbres » et la « bestialité » !  La grandeur des empires passés du continent noir à l’exemple du royaume d’Abomey ? Il n’y voit que civilisations barbares ayant favorisé l’esclavage. Seule la parenthèse coloniale a ses faveurs ; la faveur insultante d’un être qui va mourir. Tout est dit dans cette sentence et ce conseil adressés à l’écrivain :

« C’est tout sombre et vide ici. (Il regarde Nadine.) Tu as raison. Je ne supporte plus d’être au milieu d’eux. (A moi) Bestia (le Président) prend plaisir à assister à l’agonie de ceux qu’il empoisonne ; voilà ce que je dois côtoyer. Moi qui ai rêvé de me consacrer à l’art. (Il me saisit le bras _ une pression ferme , désespérée.) Ne commets pas la même faute que moi, ne sois pas sentimental, ne fais pas de concession à l’Afrique. Si tu commences, elle n’arrêtera plus. », p.69 et 70.

Le lecteur ne saurait se tromper en voyant dans Eric Bamezon le reflet du narrateur, lui qui aurait pu prendre aussi la décision de revenir au pays et d’y travailler, de participer à son redressement. Tous les deux appartiennent à un monde bien différent des rivages de cette Afrique : ce sont des intellectuels formés aux fameuses Lumières occidentales fardées de leur contrat social qui brille par son idéal, son utopie. Mais dans ce pays, vaut-il quelque-chose ? Pourquoi vouloir y trouver un sens à tout ? Pourquoi y rechercher une quelconque once de moralité ?

Ténèbres à Midi est un roman fascinant dont la percussion ne laisse aucunement indemne son lecteur. Sa violence lancinante dans cette danse du cygne mourant inspire chacune des pages, chacun des mots. L’écriture faite de sobriété, d’économie, accentue une pression dont on ressent le dénouement tragique inéluctable. Théo Ananissoh se faisant ici iconoclaste est une nouvelle fois la consécration d’une littérature togolaise inspirant les plus belles réussites. Pensons entre autres à Kossi Efoui ou bien encore à Awumey Eden.  

ananissoh.jpg Ananissoh Théo, Ténèbres à midi, Continents Noirs, Gallimard, 139 p., 2010.

tchounguielizabethbamakoclimax.jpgJournaliste franco-camerounaise et animatrice à la télévision française, Elizabeth Tchoungui a obtenu un succès littéraire remarqué avec son premier roman Je vous souhaite la pluie. Soyons certain que son deuxième opus, Bamako Climax, lui assure de nouvelles récompenses. Le personnage principal de cette œuvre, Céleste, enlumine de sa beauté spirituelle chaque page de l’écrit. Métisse de grande beauté, brillante et extrêmement sensible, elle irradie ceux qui ont le bonheur de goûter sa compagnie. Que de qualités pour cette jeune femme qui parcourt le monde pour y recueillir les confidences de ceux qui habitent des pays dits déshérités. Revenue de l’Inde, dans l’esprit de publier un livre, Céleste bien que n’étant pas mondaine ne boude pas pour autant les dîners parisiens d’élites ou de pseudo-élites artistiques. Amoureuse des contrastes et croyante dans l’humanité, elle refuse tout préjugé. Cueillir l’être pour ce qu’il est dans son essence, un être doué de vertus, pourrait être sa devise. Mais voilà, comme toute lumière, elle attire des personnes qui ne sont pas toujours dignes de sa devise. Elle va le constater à ses dépends chez deux hommes qu’elle aime, Elio son époux et Elliot son amant. Le premier est un Italien dont la judaïté imprègne le sang, spécificité identitaire vécue dans l’angoisse. Elio appartient à cette bourgeoise italienne de carton pâte pornographique qui a pour appendice politique et culturel la vulgate berlusconnienne, monceau de vulgarités télégéniques aux neurones affreusement atrophiés. A peine marié à celle qui aurait pu le libérer de son apathie intellectuelle d’enfant gâté et le faire entrer de plein pied dans la vie d’un monde de vérités, il lui préfère la fuite dans la poitrine généreuse de sa maîtresse, créature sortie tout droit d’un soap brésilien. Elliot quant à lui semble être une personne plus conséquente que son concurrent et bellâtre italien. D’origine malienne, ayant goûté la misère tant de son pays de naissance que celui d’adoption, la France, il gravit avec une ténacité aveugle les échelles du pouvoir. Enfin conseiller aux affaires culturelles de la municipalité de Paris, il peut rayonner de sa toute puissance. La revanche sociale, voilà le moteur d’Elliot. Montrer à son père défunt qu’il doit être fier de son fils. Avancer, toujours avancer, quitte à écraser son prochain. Pour lui, l’amour est comme toutes sensibleries, un aveu de faiblesse. Qu’on se le dise, les puissants exècrent de tels sentiments. Elliot n’est rien d’autre qu’une noix de coco, un bounty. D’africain ne lui reste que sa couleur de peau. Nous sommes bien loin de la devise de Céleste. Et pourtant celle-ci va succomber aux charmes de cet ambitieux. Probablement croit-elle que derrière cette armure de froideur se cache une fragilité. Les amis de Céleste sont unanimes, ces deux hommes ne méritent pas leur amie. Chacun leur tour, en confession, ils prennent la parole et dénoncent les turpitudes que lui font subir ces deux ingrats. Ces deux-là ne comprennent pas que cette princesse nubienne est leur chance ; Céleste est la réponse à tous leurs maux qui s’enracinent dans leurs troubles identitaires. Vivre leur métissage, voilà la vérité. Ne plus cacher une partie d’eux-mêmes mais bien au contraire s’en enrichir. Désabusée, offensée, Céleste disparaît dans les terres africaines. Comprenant leur erreur, chacun de son côté, les deux égoïstes se lancent à sa poursuite dans une Afrique qui va leur révéler la vérité d’un monde d’une grande violence quand celui-ci se fait malheureusement exclusif de sa culture. Abusés, violentés, charmés, exténués, l’Afrique et à travers elle Céleste se fait la contemptrice des apparences des deux hommes, élus malgré eux d’une initiation qui les mènera à leurs limites, passage obligé d’une rédemption incertaine. Bamako Climax, à la fois recueil de confessions et roman d’aventure, est une ode au métissage : sans métissage, pas de compréhension ; sans métissage, pas de paix. Refuser son métissage c’est se mentir.

« L’enfant du ciel est métis, et n’en déplaise aux astres, aux racistes, aux peureux, aux oracles myopes, aux sorciers mal lunés, aux épurateurs ethniques, aux génocidaires, au philistins, aux croisés du troisième millénaire, aux bornés de toujours, sur les cendres des civilisations qui auront eu la faiblesse de se combattre, son règne adviendra », p. 402.

Voici donc un bon roman servi par une écriture concise, vive et rythmée, qui sait se faire soucieuse du détail. Dans un langage parfois cru, elle dessine chacun de ses personnages de façon si familière que l’on a l’impression qu’elle les a croisés, fréquentés et étudiés de près. Un autre atout de ce livre, c’est les nombreux rebondissements qui retiennent l’attention du lecteur, en particulier quand les deux mufles parcourant l’Afrique sahélienne sont confrontés  aux attentas d’un mouvement terroriste anti-occidental. Bamako Climax a la grande qualité d’unir l’intime et le public, le tout afin de mieux apprécier la fortune qu’est le métissage, grande cause de l’auteur. 

elizabethtchoungui.jpgTchoungui Elizabeth, Bamako Climax, Plon, 2010, 404 p.

ndongomamadoumahmoudlagomtriedesvariables.jpg« On ne juge pas un vainqueur », p.186.

   Mamadou Mahmoud N’Dongo, né au Sénégal en 1970, a fait des études en histoire de l’art, littérature et cinéma. Il a publié des textes remarqués : L’histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme, L’errance de Sidiki Bâ, ainsi que son premier roman Bridge Road. Ce dernier est actuellement en cours d’adaptation pour le cinéma. Mamadou Mahmoud N’Dongo est aussi le réalisateur de plusieurs films de fictions sélectionnés dans différents festivals : Le mangeur d’hélium, Solo, L’exil. Avec ce roman à l’étrange et fascinant titre, La géométrie des variables, l’écrivain ouvre la porte d’un univers bien singulier et caché, les communicants en politique. Ne faudrait-il pas plutôt les appeler aides de camps propagandistes des faiseurs de pluie de la populace ? Il semblerait en effet pour Pierre Alexis de Bainville, sommité cynique respectée dans ce domaine de la communication, que ces dernières années sacrent définitivement la victoire du marketing de l’homme providentiel en tant que star médiatique déifiée par la ménagère « télévore » - « regardez du côté de Berlusconi et du président de son fan club, Sarkozy », nous dirait-il. Le même Bainville ajouterait volontiers que les dernières luminosités politiques, du moins ce qui en restait car reconnaissons-le elles avaient perdu depuis fort longtemps tout éclat idéaliste, ont abdiqué : loin sont les calculateurs Tacher, Reagan, Mitterrand et bien d’autres. Le peu qui reste de politologue chez Pierre Alexis de Bainville, il le partage avec son ancien élève et maintenant collaborateur en âge de s’envoler, Daour Tembely, métis d’origine peule, tout autant cynique mais peut-être moins désabusé. Certainement a-t-il entendu les paroles de son mentor, « Si tu as de la conscience, tu as mal choisi ta profession », p.105. Dans leurs échanges, tout au long du roman, s’offrent aux lecteurs les arcanes du monde politique et trente années qui défilent de Mitterrand à Sarkozy, de Reagan à Obama en passant par Darius Jones, le seigneur de guerre libérien. Il est passionnant de retrouver ces personnages plus ou moins honorables de notre histoire commune s’exprimer par communicant politique interposé, ainsi pour Mitterrand : « Le meilleur des amateurs ne tiendra jamais face au pire des professionnels, la politique est un métier, certains l’apprennent tardivement », p. 94. Captivantes sont aussi les confessions de Bainville sur les raisons des réussites ou des échecs de ceux qui tiennent les gouvernements des nations : « Mitterrand n’est pas un idéologue, il ne croit qu’en lui », p. 77 ; « Clinton connaît la première des règles : il vaut mieux avoir l’air bien que se sentir bien », p. 93. Le regard des deux communicants est des plus acerbes. Une chose compte, celle de faire gagner leur employeur et son programme politique. Si le programme est absent ? Peu importe. Si leur patron est une crapule ? En faire un homme providentiel et bon père de famille. Grosse ficelle certes, mais nécessaire pour que cet assassin de Darius Jones apparaisse comme le sauveur du Libéria et un tenant indispensable à la démocratie. L’analyse neutre et froide de la politique et de ses emblèmes faite par Mamadou Mahmoud N’Dongo est remarquable de finesse : les communicants ne sont pas des politiques si bien que finalement les discours et les idées des gouvernants deviennent atones, dénués du bel idéal qui devrait être le leur. Dans l’univers des communicants tout est tellement lissé que les sentiments même semblent les effrayer, trop incontrôlables qu’ils sont à leurs yeux.  

La géométrie des variables est un écrit brillant servi par une construction stylistique des plus remarquables. Les chapitres sont extrêmement courts, parfois quelques lignes. En ressort une impression de mosaïque, de patchwork, qui s’écarte du roman traditionnel. Des critiques ont cru bon de parler d’ « écriture urbaine ». Le vocabulaire est particulièrement riche, les bonnes phrases jaillissent, le style est incisif, le tout est d’une incroyable efficacité ! Efficace comme le sont ces communicants qui vont à l’essentiel, boudant toute circonvolution inutile. Des échanges souvent lapidaires entre les deux personnages se dégage une froideur, ectoplasme d’un politique contemporain qui a perdu toute envolée idéaliste au profit d’hommes aux intérêts privés et mercantiles. Pour finir, deux mots : A lire !

Lire aussi la chronique de Liss

Et celle de Gangoueus
mamadoumahmoudndongo.jpgN’dongo Mamadou Mahmoud, La géométrie des variables, Continents noirs, Gallimard, 2010, 302 p.   

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L’histoire que nous propose l’écrivain congolais Mputu Neza Kiluangu, nom à la prononciation bien aléatoire pour un campagnard tourangeau comme l’est votre serviteur, est digne des meilleurs romans à rebondissements. Voyez par vous-même. En Guinée du Nord, pays de l’ouest du continent noir, un dictateur implacable et psychopathe, Mamadoo II, dirige ses sujets ou devrions-nous dire ses victimes d’une main de fer ; un régime mis au banc des nations, car faisant de la torture et des exécutions capitales des plus arbitraires un spectacle quotidien, télé-réalité à l’exotisme barbare peu enviable. Dans ce coin d’Afrique francophone, ô grand malheur pour les gaullistes et les mafieux corses, la « Françafrique » est menacée : les intérêts de la glorieuse nation française, gallinacé jaloux de ses prébendes, sont dangereusement ballottés par ces diables de bridés au teint jaunâtre, les chinois qui entendent mettre la main sur les richesses nationales ; une ambition démultipliée avec les découvertes d’or noir. Croyez-le ou pas, mais mes chers compatriotes des renseignements militaires sont appelés à la rescousse par le gouvernement du Pays des Lumières afin de voir quel est le profil de l’anguille chinoise dissimulée sous le rocher. C’est dans ce contexte géopolitique à la fiction faussement caricaturale que notre jeune couple maudit Seck et Fanta est largué sans parachute de secours. Un soir de fièvre dans le maquis « Le riz qui n’a pas de goût », sous les yeux de son fiancé Seck, citadin de la dernière heure et besogneux maçon, Fanta, vendeuse de bricoles et autres colifichets, bouge son gros fessier au rythme du Ndonbolo ; mouvement lascif qui ne laisse aucunement indifférent son prochain spécialement quand il s’agit de Gary Evoloko, le pape national du porno. Rendez-vous est pris. Dans le secret, sur son lieu de travail, Fanta doit rencontrer le magnat porcin pour faire des essais qui croyez-moi ne sont en rien une partie de marelle entre jeunes pucelles. Malheureusement l’arrivée inopportune sur le lieu du vice de Seck va être le déclencheur d’une machine infernale : alors que la rixe née du conflit d’intérêt sur Fanta bat son plein, un policier est tué. Seck est accusé à tort de meurtre puis embastillé dans la prison centrale du pays connue de toutes les ligues de défense des droits de l’homme, multinationales planétaires. Dès lors commencent les tribulations de Fanta qui entre scènes de porno et location de son derrière va tout tenter pour sauver son amoureux ménestrel. Et peu lui importe que la stabilité du pays soit menacée. La petite histoire va en effet rejoindre la grande dans un entrelacs effréné. Cessons les bla-bla inutiles. Quiproquo national est un roman palpitant, léger, rythmé, grâce auquel le lecteur sourit et même parfois jubile. Les péripéties et retournements des situations dans lesquelles sont empêtrés les personnages sont bien souvent déconcertants et désopilants alors que les descriptions de la vie quotidienne sont croquantes de plaisirs et en rien anachroniques.

« Lorsque le DJ balança un morceau de mapouka, la foule fut presque prise d’un délire jouissif. Les femmes bougeaient leur postérieur sans la moindre vergogne. Les pantalons moulants et les pagnes de tissus fins, bien serrés contre le corps, laissaient imaginer ce qui s’y cachait. Les jeux de lumière de la boule d’ambiance agissaient sur les nerfs des ambianceurs . Les hommes ne chômaient pas du tout. Ils venaient danser derrière les femmes. Plus d’un était subjugué par ces gros postérieurs gonflés au Duralin et au cube Maggi. », p. 7. On si croirait !

Ce livre a donc pour ambition légitime de faire passer à son lecteur un très bon moment et de lui faire oublier les péripéties pas toujours amusantes de son quotidien. Un but ma foi honorable. Toutefois il y a deux bémols. Et quels bémols ! Le style est souvent maladroit. Certes, on me répondra que ce roman ne joue pas dans la cour des grands et son objectif n’est en rien d’être sélectionné par l’Académie Française. Tout de même cela fait tache. Deuxième bémol et selon moi le plus terrible, que de fautes d’orthographes et grammaticales ! C’est inacceptable tant de la part de l’écrivain que de l’éditeur. C’est à se demander si ce dernier a fait son travail. Il est vraiment dommage que ces péchés contrarient fortement une lecture où l’on prend plaisir à suivre le cheminement d’une histoire au demeurant fort distrayante.

Mputu Nzeza Kiluangu, Quiproquo national, Acoria Editions, 2010, 206 p.                 

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sept 2010

ebodesilikani.jpg« L’émotion est nègre, la raison est hellène. » Les mots de Senghor repris dans Silikani expriment à merveille cette vie ô combien tumultueuse et reine de Douala cadencée aux pas des émotions les plus folles, les plus drôles, les plus irrationnelles, les plus fanatiques. Le premier volet de l’autofiction, La transmission, use de l’humour pour nous dessiner un panorama d’une Douala foisonnante et rebelle. Dans le second, La divine colère, l’écrivain continue à pointer du doigt cette effervescence émotive africaine mais la saisit dans sa nature inquiétante avec sa mystique tragique merveilleusement incarnée dans ses théâtres de joutes footbalistiques. Le troisième et dernier volet, Silikani, insiste toujours sur cette émotion qui cadence l’âme africaine, fait chalouper la raison. Ici, si elle se fait plus nostalgique, plus grave mais jamais mélancolique, elle s’exprime sur le ton de l’œcuménisme ; comment pourrait-il en être autrement puisque Eugène Ebodé emporte ses lecteurs dans la folie des musiques qui ont fait l’Afrique : celles des indépendances, celles des rebelles aux dictatures, celles certes moins téméraires mais toujours nobles qui endiablent les nuits sans fin des fêtards ivres de liberté et de permissivités réjouissantes dans un quotidien lourd de difficultés. Dans ce dernier volet le ton est plus grave : Chilane s’est suicidée. Elle était la fiancée d’Eugène. Depuis vingt ans à Marseille, il ne songeait plus du tout au mariage, certainement au grand désespoir de celle-ci. S’est-elle jetée sous un train car persuadée que son amant d’antan ne reviendrait plus la cueillir ? Eugène Ebodé respectant le choix de sa défunte promise lui rend un merveilleux hommage par la musique :

« En tisserand des hymnes de beauté, Richard Bona tricote une mélodie que j’aurais voulu que tes oreilles entendent. La voix cristalline de Bona s’élève, ample, comme un javelot dansant et frétillant dans les airs. Elle couvre ma douleur, l’entraîne à la fenêtre de l’aube pour mieux exprimer une interrogation qui fut la mienne et qui s’est éteinte comme une lampe où le kérosène a tari :

Suninga,

Muna nyango, ô suninga !

No tondi wa na guigna.

Autrement dit : « A quel moment de félicité te reverrai-je, ma petite fée ? A quel instant décoré aux lumières d’allégresse scellerons-nous nos rapprochements longtemps repoussés mais devenus pressants. Je t’aime éperdument (…). », p. 33.

Dans les faits, Chilane était plus la belle-fille de Magrita, la mère d’Eugène, que la fiancée de ce dernier. Elles étaient toujours ensemble à papoter, cuisiner, coudre. N’est-ce pas Magrita qui a tout fait pour que son fils accueille Chilane dans ses bras ? Certes Eugène était amoureux d’elle. Cependant, au grand désœuvrement du jeune homme sur le départ pour la France, la belle Silikani, la meilleure amie de sa promise, ne lui était pas indifférente. Pas seulement pour le désir de la posséder - envie réciproque -, mais aussi en raison de leur proximité d’esprit, de leur passion commune pour la musique. Chilane était une jeune fille posée, Silikani une fantasque volcanique à l’esprit vif et passionnel. Les yeux de Silikani s’enflammaient quand elle contait à Eugène sa rencontre avec Féla Kuti dans sa république rebelle, Kalakuta, à Lagos. Intense et sublime fut son extase quant le Libérateur s’est lancé pour elle seule dans un solo de saxophone alors que les « félinettes » possédées par la transe se nourrissaient de la semence de leur idole, de leur maître, de leur dieu. Silikani et Eugène n’avaient de cesse de se lancer dans des discussions enfiévrées sur les artistes africains : qui de Féla ou de Papa Groove – Manu Dibango – était le plus doué ? Papa Groove ne s’adressait-il pas plutôt à un public à la panse bien tendue tandis que le Félin au peuple des gagne-petit ? Que de danses et d’ivresses sur les pistes combles des maquis qui parsèment Douala. Mais le départ pour la France s’annonce. Eugène, après sa troisième tentative, réussit enfin son bac. Il est temps pour lui de continuer ses études en France, sans oublier selon les vœux de son oncle et la tradition familiale de construire sa petite Douala à Marseille. Bien des années plus tard, avec l’aide de Silikani, il satisfait cette promesse en honorant les rythmes universels de la musique africaine, don fait au monde, dans sa nouvelle patrie, la cité phocéenne.

ebodeeugene.jpgEbodé Eugène, Silikani, Gallimard, col. Continents Noires, 2006, 241.

agualisalemarchanddepasss.jpgAvec Le marchand de passés, José Eduardo Agualusa, écrivain angolais, nous livre un magnifique roman sur l’identité et le passé. Une quête identitaire ou plus prosaïquement le simple désir d’en avoir une nouvelle ; cela après un passé fait de confusions, de troubles et peut-être d’actes dont il vaut mieux cacher à jamais le nom de son auteur, ou plus simplement en changer car devenu ennuyeuse.

« Un nom peut-être une condamnation. Il en est qui entraînent leur porteur, comme les eaux boueuses d’un fleuve après les grandes pluies, et, si forte que soit la résistance, lui imposent un destin. D’autres, au contraire, sont comme des masques : trompeurs. La plupart, évidemment, n’ont aucun pouvoir. », p.38.

 Une nouvelle identité, un nouveau passé, voilà qui peut être extrêmement utile dans un Angola qui sort à peine d’une des guerres civiles les plus longues de cette seconde moitié du XXe siècle. Tout a été chamboulé, tout a été meurtri ; héros et gardien de la révolution il y a peu, traître et renégat vous voici maintenant. A celui qui désire se faire nouvel homme, à celle qui veut se faire une nouvelle virginité, rien de mieux que de pénétrer dans la vieille maison coloniale de Félix Ventura, bouquiniste de livres anciens et surtout artiste ciseleur du passé. Vous serez à nouveau enfanté : de nouveaux parents, de nouvelles sœurs, de nouveaux amis, de nouvelles professions, de nouvelles racines. L’ensemble agrémenté de lettres d’amour, de missives d’amis perdus, de photos de classe et de bien d’autres témoignages. Dire que Félix Ventura, albinos à l’âge respectable, est un faussaire serait médisance. Voyez en lui un artiste et pourquoi pas un écrivain :  

« Je pense que ce que je fais est une forme avancée de littérature. Moi aussi je crée des intrigues, j’invente des personnages, mais au lieu de les garder prisonnier dans un livre, je leur donne la vie, je les jette dans la réalité », p.55.

Un soir, un étranger, David Buchman, homme volubile aux manières bien étranges qui irritent l’albinos, demande à ce dernier de lui reconstituer un passé, de nouvelles perspectives pour son avenir. Hésitant, Félix accepte cependant, tout en sachant que cette fois-ci ne sera pas comme les autres. Et en effet, l’étranger se lance dans une quête folle autour du monde afin de trouver les preuves de l’existence de ses parents, ceux créés par l’imagination de l’artiste ciseleur. De créateur, Félix Ventura devient témoin. Ces scènes se déroulent sous le regard scrutateur du narrateur, un gecko tigré, compagnon involontaire de l’albinos. Par le passé – quand ? – lui aussi a eu une autre vie, celle d’un homme. Laquelle ? Il ne s’en souvient plus. Sa présence dans le quotidien complice de Ventura est ponctué de ses cris qui ressemblent étonnamment à des rires humains. Analyste, commentateur, philosophe, anachronisme, le gecko livre ses impressions, ses sentiments, toujours proches de son ami et confident, son distingué et un tant soit peu empesé hôte. Bien étrange que cet animal qui disserte sur l’identité de l’homme et la fragilité d’un passé tant aléatoire. José Eduardo Agualusa nous conte une bien mystérieuse et merveilleuse histoire où fantastique rime avec onirisme, où l’irréel de la narration fait écho à un passé devenu matière brute qu’un artisan de génie modèle suivant l’identité recherchée. La passé se rapproche ici des toiles surréalistes de Dali où la matière se fait visqueuse et liquide. Le gecko invite le lecteur dans des univers qui n’est pas sans faire penser à Haruki Murakami. Quête sur l’identité, le passé, la métamorphose, la réincarnation et l’illusion, Le marchand de passés est servi par une très belle écriture. Toutefois, on regrettera une fin trop abrupte et par trop engoncée dans une réalité historique qui décille trop violemment un lecteur jusque-là agréablement baladé dans des univers parallèles si lointains et si proches.

joseduardoagualusa.jpgAgualusa José Eduardo, Le marchand de passés, Métailié, 2010, 134 p.

ebodeugneladivinecolre.jpgUne fois la dot de son père payée, il est temps pour Eugène de retrouver son quotidien fait d’école et de foot. Pour être franc le gamin a plutôt une préférence pour l’art du jonglage ; et tant pis si cette passion empiète largement sur les cours :

« A l’école, au début des dictées, tandis que les forts en thèmes, littéralement couchés sur leur feuille, nous empêchaient de zieuter et de copier leurs travaux, nous nous abandonnions aux rêveries et aux souvenirs ballonnés. Nous commencions des parties de football virtuel. Alors là, nous allions de roulades en passements de jambes, nous petit-pontions à loisir, mettions l’adversaire dans le vent salé du désespoir pour enfin lucarner le ballon et le mettre hors de portée des gardiens… »,  pp. 112 et 113.

Gardien : le poste de prédilection d’Eugène, véritable panthère dans les buts où il excelle. Très vite il joue dans les meilleurs clubs de Douala et abandonne peu à peu le lycée. Trois ans plus tard avec « La Dynamite », l’équipe de foot soutenue par les Bassas, il accède à la finale de la coupe junior du pays des crevettes. Les horizons les plus prometteurs lui sont enfin ouverts. A condition toutefois de remporter le match de tous les espoirs, de toutes les folies, la finale sacrée. L’affiche de cette joute footbalistique démultiplie l’enjeu et fait frémir le pays. D’ordinaire en Afrique comme dans d’autres terres de football, un match n’est pas simplement une confrontation sportive entre deux équipes de onze joueurs, c’est une lutte passionnelle et héroïque. Mais cette fois-ci les enjeux sont encore plus importants : voici annoncé un combat entre deux civilisations qui ont forgé le destin du pays : les musulmans du Nord – «  Les Dromadaires » – et les Chrétiens Bassas – « La Dynamite ». Et voilà que revient dans les esprits cette bataille légendaire où il y a des siècles l’invasion des Nordistes fut arrêtée par les Bantous. A écouter les mauvaises langues, si les Bassas étaient bien présents, ils se seraient montrés piètres guerriers. Que ces propos diffamatoires cesses ! La victoire éclatante de « La Dynamite » sur ces pauvres « Dromadaires » aux poils rêches prouvera que tous ces propos n’étaient que mensonges et calomnies. Aux joueurs de « La Dynamite » de remettre les pendules historiques à l’heure et de rendre la fierté à tout Bassa qui se respecte ! Une semaine avant le jour fatidique, les joueurs et le staff s’enferment dans un complexe, invraisemblable fortification, où sont peaufinés leur condition physique, les techniques de jeu et le mental. Les entraînements ont lieu en public à la plus grande joie d’un peuple de supporters passionné… trop passionné peut-être. Que de cris, que d’injures et surtout de menaces : une seule option pour leurs poulains, gagner ou mourir. La défaite est impensable. Vus comme des traîtres ils seraient mortellement châtiés. Et le premier sacrifié par la horde sauvage serait le gardien de but, Eugène le « vicieux bantou ».

« Espèces de fêlés ! Ramassis de faux guerriers ! Bande de vendus ! Vous allez encore baisser vos frocs au moment décisif… Avortons, cracheurs dans la soupe, on vous égorgera sales chimpanzés, on vous arrachera les poils du cul un à un. Vous serez les premiers Sudistes à donner la coupe aux Musulmans ? Maudit soit le jour où on vous a pondus ! », p. 145.

Vu le programme réservé en cas de défaite, mieux vaut ne pas décevoir ! La tension tant chez les dirigeants du club que chez les joueurs est à son zénith. Rien de doit-être négligé. Et surtout pas les fétiches. D’abord se prémunir des marabouts ennemis et ensuite « féticher » les adversaires. Pour les joueurs de « La Dynamite » se profile des délices à l’exotisme bien singulier : un bain de sang venant d’un généreux dromadaire sacrifié sur la pelouse et un banquet des parties bien crues de la victime de l’holocauste, y compris celles les moins alléchantes. La liste des autres plaisirs est bien longue. Les supporteurs sont aussi purifiés par un bain dans le fleuve Wouri. _Et pour ceux qui ne savent pas nager ? _Qu’ils apprennent vite ! Décidément une partie de football dans ce pays d’Afrique noire est bien plus qu’un match opposant Marseille au Paris-Saint-Germain, derby français qui prend ici les allures d’une partie d’oreillers entre demoiselles de bonnes familles ! Tout gravite autour de cette notion, la folie : la folie enthousiaste ; la folie destructrice ; la folie irrationnelle. Eugène Ebodé dépeint avec talent les versants heureux et nihilistes du football africain qui se retrouvent assurément dans le football Sud-Américain, mais probablement sans le particularisme ethnique ici en exergue. Dans ce maelström, l’enthousiasme d’Eugène tend à faire place à la perplexité et à la peur. Peu importe, les dès sont jetés : il est ici pour jouer et gagner ce maudit match ! Pour le deuxième volet des tribulations d’Eugène, le ton de La divine colère est plus grave que celui du premier, La transmission. Bien sûr le comique n’est pas oublié mais la furie qui peu à peu emporte tout sur son passage relativise les valeurs censées être altruistes du sport. Encore un bon roman à mettre à l’actif de l’écrivain camerounais.

ebodeeugene1.jpgEbodé Eugène, La divine colère, Continents Noirs, Gallimard, 2004, 228 p.

koffikwahulmonsieurki1.jpgKoffi Kwahulé, homme de lettres reconnu pour ses pièces de théâtre, a fait une très belle première entrée sur la scène romanesque, en 2006, avec Babyface, ouvrage magique où le fantasme le dispute à la déraison, où la folie froide martèle les languissantes passions. Dans son second opus, Monsieur Ki, l’absurde est le personnage roi qui régente, si cela est possible, l’univers fermé d’un immeuble parisien occupé par un jeune locataire africain et sa concierge, ainsi que celui d’un village d’Afrique où vivent des « déconneurs » ayant pour ordonnances coutumières la « déconnade ». Quel lien entre les deux univers si ce n’est la rupture de la réalité ? Tout simplement une bande magnétique. Reprenons le fil de l’histoire… dans la mesure d’un possible et d’une réalité torturée à souhait par l’écrivain. Le narrateur, un jeune homme du continent noir, a ainsi posé ses valises dans une minuscule et suffocante chambre d’un hôtel particulier situé près de la rue de la Roquette. Il y fait la découverte d’une bande magnétique abandonnée par le locataire précédent, lui-même africain. Intrigué par ce personnage, le narrateur engoncé dans sa politesse cherche à en savoir plus et entreprend à cet effet des va-et-vient chez la concierge, grosse femme volubile d’un esprit serviable qui l’occasion faisant le larron, prend à témoin son jeune hôte des harcèlements juridiques que lui fait souffrir son voisin en Ardèche. Improbable, n’est-ce pas ? Se succèdent dans ce roman des extraits de la bande son, les monologues du narrateur-témoin et les conversations que ce dernier entretient avec la concierge. Sur l’enregistrement, une voix jeune, africaine assurément, épuisée par l’asthme, y décrit la vie d’un village habité par des « déconneurs », des rebelles aux convenances et à la bienséance, amoureux de la déraison « déjantée » et irrémédiablement violents envers leurs prochains.                        

« Tout se passe au pays, dans un village appelé Djimi, un village non loin de mon propre village. A moins d’un kilomètre. Un village qui fait peur à tout le monde, même au gouvernement. Un village de déconnards, de timbrés, de dingues, de fous, d’irrécupérables. Village-fou, tel est l’autre nom de Djimi., p. 20.

La voix de la bande sonore s’adresse à un certain Monsieur Ki, un imperturbable silencieux. On se demande d’ailleurs si celui-ci existe vraiment ou s’il n’est pas né de l’esprit peut-être malade du confesseur. Les paroles de l’asthmatique ne visaient-elles pas plutôt le futur locataire de la mansarde, celui-là même qui nous narre cette histoire ? Voici de nombreuses interrogations face auxquelles l’écrivain se fait bien mystérieux. Si au moins la concierge avait l’heureuse initiative de se faire compagne de la simplicité, le lecteur en serait rasséréné tout comme notre narrateur. Mais pas du tout ! Le roman est parsemé de rapports faisant état des embrouillaminis juridiques venant du harcèlement que fait subir à la concierge son voisin d’Ardèche ; en voici en voilà des documents notariés et autres minutes, incroyables écheveaux dont seul un expert acharné en droit pourrait prendre un plaisir à démêler. Delà, il est louable de s’interroger tant sur le degré de folie du village africain avec ses cinglés que sur celui de l’univers de la concierge où la « connerie » quoi que nous en disions est bien présente. Ce roman de l’absurde est servi par une écriture très agréable. La ponctuation sait s’adapter au contexte, telle l’utilisation de longues phrases aux nombreuses virgules quand il s’agit de transcrire la logorrhée de la concierge. Qu’on se la dise, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, est un livre qui vaut le détour pour tous ceux qui ne craignent pas les jeux de genres déraisonnables et les « déconneurs »  tel que Anaconda –Douze.

« Anaconda-Douze n’est pas son vrai nom ; on l’a surnommé ainsi à cause de son bangala. Il paraît que, quand il attrape une femme, non seulement elle crie, mais en plus c’est douze coups ou rien. », p.46.

   koffikwahul.jpg Koffi Kwahulé, Monsieur Ki, Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps, Continents Noirs, Gallimard, 2010, 146 p.                      

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