Ballades et escales en littérature africaine

Bienvenue et joyeuses balades dans la littérature du continent africain ; écrivains africains, africaines des lettres, je navigue dans vos livres, vos récits, vos romans ; Sahel, Afrique centrale, Afrique de l'est, Afrique de l'ouest, francophone, anglophone et autres, nous vibrons à ton écoute.

abanichrislecorpsrebelledabigailtansi1.jpgVoici un roman qui ne peut laisser les lecteurs indifférents tant il est magnifique et éprouvant : une prose dépouillée qui se fait parfois poésie illumine un texte fait de ténèbres et de douleurs où la plume de Chris Abani y est vertigineuse et dramatiquement abyssale. Des phrases courtes se succèdent dans des chapitres lapidaires qui font écho à la violence des images introspectives qui hantent la jeune adolescente Abigail ; des représentations d’une vie émergeant du chaos meurtrier de sa naissance, sa mère est morte en couches, jusqu’à l’épreuve de sa fin douloureusement libératrice. Assise sur une statue qui surplombe la Tamise à Londres, Abigail, jeune nigériane, se remémore par « flash back » son existence au pays natal et en Angleterre au rythme de cigarettes fumées en série dans une nuit qui prend ses aises face à un soleil couchant. Cette fois les cigarettes ne seront pas ses instruments préférés de ses mutilations que son corps réclame, la douleur lui donnant la certitude d’être vivante. Elles se feront tout simplement mégots jetés au hasard . Il est vrai que l’adolescente et son corps ne se connaissent que dans leur reniement. Il en est ainsi avec les viols successifs subis dès l’âge de dix ans par un cousin de cinq ans son aîné. Et que dire de ce père qui ne la voit pas. En elle il n’aperçoit que sa femme, Abigail, morte à la naissance de sa fille à laquelle il donne le prénom de son épouse. Abigail n’est pour lui qu’une projection imaginaire ; elle n’a pas la place d’exister dans le monde clôt de ce père meurtri. Et pourtant elle ne cesse de se manifester à lui ; de lui montrer qu’elle existe en dehors de sa mère par des sacrifices ritualisés : « Son père ne s’interposa pas lorsqu’elle décapita toutes ses poupées et organisa un enterrement pour chacune d’elle. Il se sentit plus mal à l’aise, mais demeura cependant silencieux, lorsqu’elle abattit en plein ciel six oiseaux… Il resta encore silencieux quand elle les para de dentelles arrachées aux garnitures de la robe de mariée de sa mère. Elle rassembla des brindilles en fagots qu’elle déposa suivant des motifs géométriques, puis déposa les oiseaux enveloppés de dentelles sur des bûchers funéraires… », page 35. Mais rien n’y fait : pour cet homme elle est et sera toujours le miroir de ce fantôme, sa femme. Quand Abigail le quitte pour Londres afin d’y rejoindre son oncle pour un avenir fait de fausses promesses, son père se fait pour la seconde et dernière fois veuf. En Angleterre, une nouvelle vie lui tend les bras au sein du foyer de ce parent qui l’avait violée des années plus tôt. Aucune méfiance sur cet homme trop sympathique qui lui fait faire les magasins afin qu’elle ressemble à une jeune femme plus âgée qu’elle ne l’est. Encore une fois elle se doit de ne pas être Abigail, la gamine de quatorze ans. Seul un homme saura l’apprécier pour ce qu’elle est, son éducateur. Mais les travers de leur relation ambiguë ne porteront chance à aucun des deux. La dernière cigarette fumée, il est temps pour elle de vivre sa fin qu’elle a choisi seule.

 Abani Chris, Le corps rebelle d’Abigail Tansi, Albin Michel, 2010, 140p.

dongalaephotodegroupeauborddufleuve.jpgDepuis Johnny Chien méchant, sorti en 2002, Emmanuel Dongala ne nous avait plus donné de ses nouvelles. Certes, nous savions que pendant ces années de silence il enseignait la chimie dans un institut aux Etats-Unis. Mais amoureux de sa plume ses lecteurs se demandaient si celui-ci ne l’avait pas égarée. Quel grand malheur pour la littérature francophone ! Que l’on se rassure, monsieur Dongala ne nous a pas oublié. Il fait partie de ces écrivains qui après un long travail de recherche et d’épuisement des sources et autres matériaux met plusieurs années à écrire un roman qui en l’occurrence disons-le de suite est formidable. Cinq années de labeur merveilleusement fécond pour une œuvre en l’honneur de toutes les femmes africaines qui fières et dignes besognent durement jour après jour pour assurer à leur foyer de quoi subsister. En l’occurrence, elles sont une quinzaine, l’échine courbée, à concasser des blocs de pierres toute la journée avec des outils rudimentaires sur les rives d’un fleuve que l’on imagine être le Congo à quelques encablures de Brazzaville. Travaillant sous le fléau du soleil tropical, elles ont échu sur ce chantier de malheur après avoir été rejetées par une société foncièrement hostile aux femmes ; l’une d’elles a fui son village natal en raison du risque d’être brûlée vive par les habitants, car accusée d’avoir tué ses enfants au moyen de la sorcellerie ; une autre a été dépouillée de tout son riche patrimoine accumulé grâce à son négoce en gros de pagnes, cela au décès de son époux du fait de la rapinerie de la famille du défunt qui a fait prévaloir des droits iniques ; ou encore cette belle femme au visage mutilé par l’épouse légitime de son amant qui l’a abandonnée à la misère ; et que dire de Méréana qui a dû fuir son domicile avec ses enfants car son époux à maîtresses refusait de mettre un préservatif dans un pays où le sida est dévastateur. C’est par cette dernière que tout commence. A l’écoute de sa radio comme tous les matins avant de partir au travail, Méréana apprend que la construction du nouvel aéroport international a favorisé une croissance exponentielle des prix des matériaux de construction et notamment du sac de graviers. Après la stupeur, le raisonnement : il lui faut persuader ses comparses d’infortune de vendre le sac de pierres concassées plus cher. Réunion faite avec ses congénères de peine, le prix du sac n’est plus désormais de 10000 mais de 20000 francs CFA. Elles se heurtent immédiatement aux refus des entrepreneurs qui entendent bien mâter ces représentantes du sexe faible afin d’être les seuls à profiter de l’afflux des bénéfices. Mais en dépit des humiliations, des tabassages des policiers corrompus et des emprisonnements, celles-ci poursuivent leur lutte. Solidaires plus que jamais, ce n’est plus seulement leurs revendications concernant le prix du sac de graviers qui les animent mais plus encore leur combat à ce que soit respecter leur statut de femmes et de travailleuses quand bien même vivant dans la misère. De plus en plus médiatisée leur lutte fait chorus dans la population, notamment bien sûr auprès des femmes de mêmes conditions. Cette affaire arrive à un moment des plus inopportuns pour les autorités gouvernementales : toutes les premières dames d’Afrique se rassemblent dans la capitale ces jours prochains afin d’y discuter d’un sujet brûlant, l’amélioration de la condition féminine ! La raison d’état est en jeu. En dépit de la médiation intéressée de la ministre de la condition des femmes puis des tentatives de corruption faites par l’épouse du président de la nation auprès de la représentante du mouvement social, Méréana, les travailleuses poursuivent leur combat. C’est une question d’honneur. Au reste, les moqueries et les condescendances faites par de nombreux phallocrates sur ces femmes car la plupart d’entre elles ne savent ni lire ni écrire ne fait qu’accroître la colère de Méréana : « Ca fait quoi si ces femmes sont analphabètes ? … Des tas de femmes à l’éducation modeste ont changé l’histoire de leur société. Tu penses à ses femmes de Guinée qui, les premières, avaient osé défier le dictateur Sékou Touré en organisant une marche sur son palais ; et aussi à ces femmes maliennes qui avaient bravé un autre dictateur, Moussa Traoré. Tu penses aux mères des disparus chiliens sous les fenêtres de Pinochet, aux femmes d’Argentine qui avaient manifesté pour leurs enfants enlevés » (p.119). Une fois le livre lu, une évidence s’impose : Photo de groupe au bord du fleuve est assurément un des grands romans qui s’attachent à honorer ces femmes de labeur à travers le monde. Certains lecteurs et lectrices s’interrogeront sur l’opportunité heureuse ou non qu’un homme en soit l’auteur. Qu’ils se rassurent, E. Dongala fait preuve de grandes précautions : ainsi le recours à la seconde personne du singulier permet à l’écrivain non pas d’être le narrateur se dissimulant derrière le personnage principal Méréana mais seulement le témoin et le rapporteur de cette dernière. En outre comment se passer d’un roman si magnifique ? L’écriture sobre non dénuée d’humour dans le cheminement tant social qu’intime chez ses femmes enivre le lecteur. Une fois la dernière page lue, ce dernier se sent orphelin aussi bien des personnages de fiction si réalistes que de l’écrivain qui nous le savons trop bien se fera à nouveau silencieux pendant de longues années.

  

Dongala E., Photo de groupe au bord du fleuve, Actes Sud, 2010, 334p.

2
mai 2010

nimrodlordesrivires.jpgNimrod Ben Djangrang est né en 1959 au Tchad. Il est issu d’un peuple ultra minoritaire, les Kimois qui sont de confession protestante ; une singularité des plus grandes dans un pays où la religion musulmane habite à quelques rares exceptions éparses toutes les âmes de cette nation. Il est probable que cet isolement religieux et l’apparente austérité de l’Eglise luthérienne aient eu  et continuent à avoir leur part d’influence sur l’écriture de l’auteur autant dans ses poèmes que ses romans. Senghor profondément ému par la qualité et la profondeur de sa poésie, est l’un des premiers à l’encourager dans son cheminement parmi les lettres. Nimrod qui voue au poète sénégalais une grande admiration lui rend hommage en 2003 dans son essai, Tombeau de Léopold Senghor. Docteur en Philosophie à l’Université d’Amiens, il vit aujourd’hui en France. En 1989, il obtient le Prix de Poésie de la Vocation pour Pierre, poussière et en 1999, le Prix Louise Labé avec Passage à l’infini. L’or des rivières est un récit autobiographique fait d’introspection, de recueillement, de spiritualité. Marié à une française et vivant en France, l’écrivain est bien éloigné de sa mère faite à l’image de son pays natal : économie des mots, rigueur dans le maintien, raideur des traits du visage et un sens de l’honneur qui ne serait être bafoué. En l’occurrence, il s’agit bien d’honneur et de devoir dans sa dernière missive : elle le demande au pays afin qu’il érige une dalle de ciment sur la demeure funéraire de son père. De retour au Tchad, vu comme un étranger par les habitants de son quartier d’origine et se considérant comme tel, il laisse vagabonder son esprit, seul, dans la concession de son enfance avant d’aller au chevet de sa mère. Se ressourcer avant l’épreuve, voilà ce qui lui importe ; se souvenir de ces instants de communions solitaires avec les nuits étoilées. Cette maison, la matrice heureuse qui l’a protégé durant son enfance, qui a partagé ses rêves, ses méditations, ses premiers émois d’amour pour les lettres. Une maison dont les murs lui servaient de toile à ses peintures imaginaires et qui maintenant l’isole des bruits de la révolution assassine. Arrivé devant cette mère, femme maigre aux habits de veuve, avec laquelle le dialogue a toujours été économe car difficile, il prend conscience que c’est par elle uniquement que le pays revit en lui. De son père, pêcheur et pasteur protestant, il ne s’en souvient qu’insuffisamment ; seules les parties de pêche silencieuses avec lui, moments de bonheur propices à la communion avec la nature et à la spiritualité, sont inoubliables. Mais concernant la place de celui-ci dans la vie du foyer, ne lui revient à l’esprit qu’un homme digne évitant le conflit avec une épouse qui ne s’est jamais remise d’avoir accouché d’un enfant mort-né. Celle-ci, ignorante des effusions des sentiments à l’image de la sobriété du pays, lui rappelle l’obligation qui lui est faite de se rendre au plus vite dans ce coin perdu du Sahel où son père a honoré son dernier magistère et y est mort. Sur les pistes de sables, laissant loin derrière lui les bruits citadins et l’agitation révolutionnaire, il se fait pèlerin ; les étendues sahéliennes lui rappelant cette rivière dans laquelle il pêchait aux côtés de son père : tout comme l’écoulement des eaux, les vagues de sables le transportent dans des méditations sur ce père absent, sur cette famille aux dialogues rares, sur cette mère écorchée vive. L’or des rivières est un récit fait de sobriété et d’élégance. Les mots se font humbles face aux étendues sahéliennes sous ce soleil exténuant et devant cette mère à la fierté qui ne saurait flancher. Voilà une oeuvre magnifique où l’écrivain met une part de lui-même à nu ; confession faite avec une grande dignité.

  

Nimrod, L’or des rivières, Actes Sud, 2010, 126 p.  

24
avr 2010

albanichrisgraceland1.jpgVoici un roman d’une grande intensité qu’est celui que nous propose Chris Abani avec Graceland. Décidément la littérature nigériane est d’une incroyable richesse ; pensons au merveilleux roman de Sefi Atta, Le meilleur reste à venir. La plume de Chris Abani immerge le lecteur dans un Lagos des bidonvilles où les violences esthétique, architecturale, hygiénique et sans escamoter bien sûr celle de ses locataires d’infortune, cèdent parfois son monopole scénique à quelques oasis de chaleur humaine. Moi qui désire tant goûter une escale dans cette mégalopole, j’ai bien peur que toutes mes velléités de ballades joyeuses sifflotées ne soient vaines. Chris Abani a ce talent rare d’un peintre des mots qui vous saisissent à la gorge ; page après page le lecteur oublie son quotidien et s’en va fouiller dans ce Lagos où foisonne une vie interlope des plus tenaces. Quelques mots sur ce grand écrivain. Né en 1966 au Nigeria, Chris Abani a écrit son premier roman à l’âge de 16 ans. En 1985, il est jeté en prison au motif que ce livre aurait inspiré un coup d’Etat (finalement manqué) contre la dictature en place. En 1987 et 1990, il est à nouveau emprisonné pour « activités subversives » contre ladite dictature. Il a publié trois romans : Masters of the Board (1985), Graceland (2004), The Virgin of Flames (2007), et deux nouvelles : Becoming Abigail (2006) et Song for Night (2007), mais également quatre recueils de poésie. Son œuvre lui a déjà valu plusieurs prix littéraires. Malheureusement seuls Graceland et Le corps rebelle d’Abigail Tansi ont été traduits en français. Espérons que son éditeur en France, Albin Michel, ait l’initiative heureuse de traduire l’ensemble de ses écrits. Actuellement, Chris Abani est professeur associé à l’Université de Californie. Graceland relate la vie d’un gamin de seize ans, Elvis, qui dans les années quatre-vingt vivote à Maroko, ghetto de Lagos peuplé de marabouts, de prédicateurs et de voyous. Héros infortuné, il gagne quelques piécettes auprès des touristes en imitant son idole, Elvis Presley. Un jour viendra son tour : posséder son Graceland comme Presley détenait le sien dans le Tennessee. Cela grâce à ses talents de danseur bien sûr. Parole d’Elvis ! Mais dans l’immédiat il faut survivre au jour le jour. Que le temps était bon il n’y a pas si longtemps dans cette petite ville de province quand il était auprès de sa mère bien aimée, Béatrice, et de son aïeule, Oye, la « sorcière » protectrice. Certes il y avait son père, Sunday, qui ne cessait de le brutaliser, mais la vie y était tout de même douce. Deux malheurs ont mis un terme à cette existence paisible : la mort de sa mère et la ruine de son père après sa défaite aux élections législatives. Ce père alcoolique dont la décadence le dégoûte. Maintenant, il lui faut se battre au jour le jour, devenir un homme. A son grand désespoir, il doit mettre entre parenthèse sa « carrière » de danseur  pour aider sa détestable marâtre à l’entretien du foyer. Décrocher des jobs plus sérieux et surtout plus lucratifs devient urgent. Faut-il qu’il accepte les boulots que lui propose son ami Redemption ? Il est certain que le trafic de drogue et autres commerces inavouables peuvent lui offrir un trajet directe dans une cellule des terribles geôles du pays. Mais ces petits extra sont généreux en nairas. Qui plus est, Redemption est protégé par le colonel, symbole d’un Nigeria militaire corrompu jusqu’à la racine et d’une violence assassine aveugle. Peut-être vaudrait-il mieux écouter le King roi des mendiants : ses conseils de ne pas s’écarter de la légalité ont du bon et ses discours sur la place publique à l’encontre de la dictature sont séduisants. Pendant ce temps son père n’a de cesse de lui rappeler entre deux pichets de vin de palme l’importance du clan, de la lignée propre aux Ibos auxquels le gamin appartient et doit faire honneur. Mais que reste-t-il de cette soi-disant solidarité clanique dans ces taudis où la règle serait plutôt « chacun pour soi » ? En plus, les atrocités de la guerre du Biafra ont mis à mal ce code d’honneur séculaire. Chris Abani a écrit un formidable roman avec des thématiques multiples : nation en décadence ; citoyens meurtris à l’avenir mutilé ; jeunesse en déshérence, survivance des plaies purulentes de la guerre ; temps anciens aux traditions foulées aux pieds. L’auteur alterne dans des chapitres courts, temps heureux _ l’enfance d’Elvis _ et temps présents _ sa vie dans les taudis. Chacun d’entre eux est précédé d’une recette de cuisine ou pharmaceutique des Ibos et d’un court exposé sur les significations culturelles notamment  ésotériques de la noix de cola, élément essentielle à ce peuple auquel l’écrivain appartient. Chris Abani a la générosité de celui qui invite le voyageur à connaître les coutumes de son foyer auprès de sa famille native. Lire Graceland est une aventure qui serait regrettable de bouder. C’est une œuvre qui ne peut que difficilement être oubliée. En outre, la qualité du style est récompensée par une traduction heureuse du Pidgin au français. Chapeau l’écrivain !            

Abani Chris, Graceland, (2004), Albin Michel, 2008, 420 p.

19
avr 2010

kenbugulmeshommesmoi.jpgComme il a été vu dans une chronique précédente, Riwan ou le chemin de sable est un roman important de la littérature africaine francophone en raison notamment de l’acception singulière donnée par Ken Bugul au statut de la femme africaine. Certains critiques y ont perçu les échos d’un féminisme faisant la part belle au culturalisme. Peut-être vaudrait-il mieux y entendre la voix singulière d’une femme qui aspire à un renouveau par un retour à une spiritualité s’abreuvant à des traditions mises trop tôt entre parenthèse et parfois même dénigrées. Dans Mes hommes à moi, Ken Bugul poursuit sa réflexion sur son statut de femme tant dans son cadre sociologique que dans celui de son intimité, à travers son double, le destin de Dior. Dans cette perspective, cette-dernière, femme de soixante ans apparemment libérée, prospecte les tenants et aboutissants de l’éducation qu’elle a reçue jeune fille, déterminismes essentiels à son existence de femme africaine. Cadencée aux pas quasi militaire de l’école républicaine d’une France paternaliste faussement universelle et égalitaire, en particulier entre les sexes, l’éducation qu’elle y a reçue n’a pas été un instrument d’émancipation. Jeune africaine privée du contre-poids de la tradition qu’auraient pu lui transmettre des parents malheureusement absents, Dior s’est trouvée démunie face aux valeurs occidentales assénées avec violence par une école à la solde du colonisateur. Alors que, selon Dior, avant l’arrivée des blancs sa communauté matriarcale accordait une grande indépendance à la femme, cette même communauté s’est muée en société patriarcale sous les coups de butoir d’une France qui chez faisait de l’homme la valeur étalon. L’émancipation soi-disant accordée aux africaines n’a été en réalité que tromperie. Pour les plus chanceuses les repères des traditions séculaires ont amorti, du moins dans une certaine mesure, la violence du séisme, tout particulièrement chez celles appartenant à des castes. Chez Dior, jeune fille qui devait s’assumer seule, ce déracinement culturel violent eut des effets traumatiques considérables, notamment dans ses rapports avec les hommes ; frigide, jamais elle n’a pu avoir une relation de confiance avec ceux-ci. Elle les appréciait seulement comme objet de soumission. Seul un homme qui aurait possédé à la fois les traits de son défunt père à la grande sagesse et ceux de son frère cadet, homme qui lui était assujetti, aurait pu la satisfaire ; chose impossible. Dior se livre à cette introspection dans un  PMU des plus banal à Paris, près de la place Léon Blum, où elle a ses habitudes quand elle vient en France. Il faut dire que le tango, musique de fond permanente, la tranquilise et la désinhibe. Qui plus est les habitués du bar ne cessent de l’interloquer. Dans son imaginaire, elle leur attribue des vies sinon hors du commun du moins se distinguant de l’ombrageuse banalité Quel sont donc les secrets aventureux de M. Pierre, homme de soixante-dix ans environ, qui attend devant la grille avant l’ouverture du bar, y prend des verres de vin en série et reste silencieux debout jusqu’à la fermeture, cérémoniel accompli quotidiennement depuis plusieurs décennies ? Et que dire de cette femme à la belle soixantaine, mutique, attablée tous les après-midis à prendre des notes dans ses petits carnets ? Serait-ce une romancière ou bien une poétesse ? Etrange aussi ce couple de retraités qui quotidiennement et pendant de longues heures s’adonne à des parties de belote où la femme ne cesse de maugréer. Mais sa déception est grande quand elle apprend de l’homme à la veste en cuir, un autre habitué des lieux et interlocuteur d’occasion, que l’existence de chacune de ces personnes a été marquée la plupart du temps du sceau de la banalité. Pire, loin d’avoir vécu des amours faits de partage et d’harmonie, leur vie de couple fut la plupart du temps soumission et désert sexuel. Décidément les promesses d’émancipation faites par l’ancienne mère patrie aux femmes, citoyennes ou indigènes des colonies, n’ont été que fictions trompeuses. Disons-le nous, Dans mes hommes à moi, Ken Bugul laboure de sa plume une terre, celle de l’émancipation de la femme, selon une géométrie qui déroutera un grand nombre de ses lecteurs. Ce ne sera pas la première ni assurément la dernière fois. Deux questions se posent inévitablement une fois la dernière page lue de ce très bon roman : quelle est la position de Ken Bugul face au culturalisme ?  N’existerait-il pas dans son univers des principes universels qui au-delà des réalités culturelles permettraient aux femmes d’accéder à une réelle émancipation ? A suivre.

  

Ken Bugul, Mes hommes à moi, Présence africaine, 2008, 252 p.

couaozottisilacourdumoutonestsale.jpgComme il se doit, il devrait être de mon devoir de m’effacer. D’ailleurs j’entends vos reproches monsieur l’écrivain : _ Mets toi à l’ombre de l’anonymat pauvre chroniqueur que tu es ! _ Non, Monsieur Couao-Zotti je ne veux ni ne peux me mettre sur la touche. Quelques mots s’il vous plaît. Cotonou, la palpitante capitale économique du Bénin est mon amour. D’ailleurs pourquoi me donneriez-vous des leçons vous l’écrivain de Porto-Novo la silencieuse indolente ? Permettez-moi de rire. Porto-novo n’est pas la sœur jumelle de Cotonou. La seconde est tempétueuse, c’est une créature passionnelle et indomptable à l’image de ses chauves-souris (femmes de nuit de petite vertu) carnassières qui hantent les maquis. Mais je suis de mauvaise foi et malhonnête avec vous. Car ô combien vous aimez cette ville, vous l’écrivain dont l’appétit pour l’agouti est insatiable. Vous la vivez cette cité. Et peu importe qu’elle soit asséchée par ce maudit soleil ou engluée dans la boue durant cette saison barbante des pluies. Je vous comprends. Comme j’aime aussi cette ville cacophonique et bruyante aux vons (rue ou ruelle selon les cas) poussiéreux  où vrombissent ces fourmis à moteur enfourchées par les hommes jaunes : les zems (moto-taxi dont les pilotes ont un gilet jaune pour se distinguer de la masse) qui tête en avant se faufilent entre les voitures immobilisées dans les bouchons où les mendiants tendent la main. On se mettrait presque à aimer les crachats carboniques des petits moteurs chinois des fiévreux deux-roues. Et que dire des cavalcades des 4×4 aux côtés des vieilles 505 rafistolées pour la énième fois par leur énième conducteur. Je ne m’en lasserai jamais. Et c’est avec un vrai bonheur que le lecteur retrouve cette Cotonou retorse dans votre polar qui a tout pour plaire. Vous restituez avec talent le Cotonou interlope. Il fait bon se balader dans les « vons » et autres avenues où vos personnages au commerce pas toujours licite pointent leur mine ; un minois  bien agréable mais ô combien dangereux qu’ont ces déesses, prostituées de luxes, qui ont mis la main sur une valise rembourrée à la cocaïne. Galbe majestueux, poitrine en veux-tu en voilà, il leur tarde de vendre la marchandise contre un gros paquet de Francs CFA quitte à se dévorer entre-elles au partage final. A la panthère la plus audacieuse d’en profiter. Il y a tout de même un obstacle de choix : la valise tant convoitée est la propriété d’un réseau international sur lequel les Libanais ont la main. Hors de question pour leur représentant local, Smaïn, le vieux manchot, à se laisser faire. Amateur de jeunes filles, il en a dévoré des bien plus teigneuses. Qui plus-est, son revolver a la gâchette facile. Voilà du joli monde dans un embrouillamini délicieux. Au plus malin de remporter la mise. Mais c’est sans compter avec le commissaire Santos Guidid et son aide de camp l’inspecteur Kakanakou qui ne font pas partie de ses flics corrompus. Pugnace, le commissaire entend bien mettre au pas cette salsa criminelle et faire camper tout ce petit monde en cellule avant qu’ils ne s’étripent et que la valise ne disparaisse. Mais une tuile en cache une autre pour Santos : un de ses anciens collègues qui a démissionné pour se mettre à son compte comme détective décide à son tour de jouer sa petite partition afin d’avoir sa part du gâteau poudreux. Si la cour du mouton est sale ce n’est pas au porc de le dire est un polar d’excellente facture qui mise sur l’humour à l’image des proverbes à l’en-tête de chaque chapitre : « la brebis broute l’herbe là où on l’attache », « celui qui se baisse pour regarder le postérieur de son voisin ne sait pas qu’il expose le sien à tout le monde », etc. Aucun doute sur  « l’africanité »  de l’écrivain qui laisse cours à son imaginaire rieur pour le plus grand plaisir des lecteurs. Quel délice en outre de profiter d’expressions locales qu’un glossaire en fin de roman éclaire. Autre élément d’importance, F. Couao-Zotti donne un rythme très soutenu à son récit : l’action y est continuelle ; une caractéristique renforcée par le peu de pages (environ six) constituant chacun des 24 chapitres. Voici une nouvelle agréable surprise littéraire que nous offre l’auteur. Le contraire nous aurait surpris de la part d’un Couao-Zotti des plus en forme.

Couao-Zotti, Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire, Le Serpent à Plumes, coll. Roman noir, 2010, 200 p. 

6
avr 2010

tchaksamifillesdemexico1.jpgLa fête des masques de Sami Tchak a été un coup de poing dans l’estomac des bons sentiments, une chute infernale dans un univers baroque, loin, très loin de ceux habituellement proposés par les écrivains africains francophones. C’est donc avec fébrilité et méfiance que le lecteur s’accorde un second opus avec Filles de Mexico. Et une nouvelle fois, la raison est mise à rude épreuve. La lecture de passages scéniques tantôt implicitement, tantôt explicitement pornographiques et morbides où le pouvoir de l’un, prédateur, se fait totalitaire sur sa victime, hasard d’une rencontre, font naître des sentiments qui ne sont pas aisément avouables : jouissance, culpabilité, dégoût. Car Sami Tchak confirme à nouveau dans ce roman qu’il est un des rares écrivains africains qui en abandonnant ses personnages aux jeux dangereux de leur luxure sait faire tanguer avec maestria le bon entendement de ses lecteurs. Ici, les abysses infernaux des pulsions sexuelles dans lesquels s’abîme le protagoniste principal du récit, Djibril Nawo, un romancier togolais, au cours de ses périples dans les bas-fonds de la mégalopole mexicaine, sont notre chemin de croix à nous lecteurs qui nous faisons voyeurs. Ouvrons nos yeux de touriste confortablement assis dans notre fauteuil et regardons avec un sourire gêné la jouissance d’une pute de vocation issue d’une famille bourgeoise qui se paie son premier « nègre » avec cet écrivain ; que dire des extases du romancier en perdition à l’intérieur de ce corps porteur du sida qui n’a de féminin que son sexe dans lequel abâtardit il jouit, cela devant les regards abrutis d’une plèbe hilare ? Que penser de la toute puissance de celui-ci, homme fortuné de ses dollars, sur ce gosse de rue famélique agréablement désœuvré et prêt à l’abandon pour quelques piécettes ? Bien sûr, le seul fait de confronter son lecteur-touriste à la puanteur des vices de son protagoniste dans un Mexico aux vies délicieusement fragiles n’est pas le seul but de Sami Tchak ni sa principale préoccupation d’ailleurs, quoi qu’il y prend certainement du plaisir. Il semble que chez le romancier l’abandon à une luxure nihiliste est une condition existentielle de tout être humain à  vivre sa nature réelle : celle de ses instincts originels d’animal aux pulsions sexuelles morbides et régénératrices. L’appel à la morale est fallacieuse et inutile. La débauche sexuelle est une danse macabre moyenâgeuse qui n’a que faire des jeux de pouvoir et de soumission ; seule importe l’ivresse des corps. Les inégalités sociales et raciales aussi violentes qu’elles puissent être dans cette Amérique latine où la raison est la grande absente se noient dans cette lubricité fielleuse où la folie tient les rênes. Filles de Mexico est une oeuvre dérangeante qui donnera la nausée à certains de ses lecteurs. Toutefois en dépit de quelques longueurs, certaines pages se faisant guide touristique, Sami Tchak nous offre un roman puissant et qui plus est passionnant pour tout ceux qui ont parcouru des capitales de pays miséreux. On peut se demander d’ailleurs si l’écrivain n’a pas éprouvé des sensations similaires aux caraïbes et en Amérique latine dans ses études auprès des prostitués. Si Filles de Mexico est un roman de qualité, il est préférable cependant qu’il n’occupe pas les étagères les plus accessibles de votre bibliothèque.

Tchak Sami, Filles de Mexico, Mercure de France, 2008, 180 p.

dangarembgatsitsiafleurdepeau.jpgTsisti Dangarembga est née en 1959 en Rhodésie du Sud devenue en 1980 le Zimbabwe. Dès son plus jeune âge elle émigre en Angleterre puis fait des aller et retour entre les deux pays où elle poursuit des études universitaires brillantes. Diplômée à la faculté de médecine de Cambridge, elle s’installe au Zimbabwe où parallèlement à ses cours en psychologie _ science humaine qui a une grande influence sur son œuvre_, elle s’investit dans l’art théâtral. Auteur de plusieurs pièces à succès écrites aussi bien en Anglais que dans sa langue maternelle le shona, elle publie en 1988 son premier roman, A fleur de peau, dont le titre original, Nervous condition, est bien plus évocateur. Ce roman s’impose dès sa sortie comme une œuvre majeure. L’écrivain remporte d’ailleurs le Commonwealth Writters Prize. Dans ce merveilleux récit est dénoncée avec maestria la condition de la femme africaine faite de soumission et de violence. Le gouvernement de toutes communautés en particulier la famille échoit au seul homme. Le rôle de la femme se limite aux préoccupations d’intendance, aux obligations d’enfanter et de satisfaire son époux. Une jeune fille, Tambudzaï, prend conscience de la cette condition dramatique et de son destin déjà écrit grâce à un don de dieu, la mort de son frère aîné qu’elle n’aimait pas. Que d’injustices, que de méchancetés causées par ce frère. Ce décès lui permet d’assouvir son rêve, celui de faire des études et ainsi d’avoir une conscience du monde et de soi plus affûtée. Des remords sur les conséquences heureuses de la disparition de son frère ? Aucun. La famille n’ayant plus de garçon, tout concurrence disparaît. Tambudzaï peut enfin quitter ce père lâche et cette mère aigrie et avachie dans son destin de malheur. Moins que de nier sa condition de paysanne, il s’agit pour elle de quitter la misère et son destin tout tracé, reflet de celui de sa mère. Grâce à l’école, objet si longtemps convoité, toutes les portes de ses désirs lui sont ouvertes… Du moins le croit-elle. Son oncle Babamukuru, grand ordonnateur du clan familial et directeur de l’école d’une mission chrétienne gérée par des ecclésiastiques blancs l’accueille dans son foyer qui l’enchante par son luxe avec l’électricté, l’eau courante et le nombre important de pièces bien meublées. Sous l’autorité de fer de son oncle et réconfortée par la gentillesse maternelle de la mère du foyer, Maïguru, la jeune élue devient vite une élève brillante aux comportements modèles. Une chose l’interpelle toutefois, l’état de révolte constant de Nyasha sa cousine à l’encontre de son père et cela quand bien même les sévères punitions et les coups infligés par ce dernier. Comment ne pas être heureux alors que Nyasha dispose de ce que tout un chacun envie ? Mais petit à petit Tambudzaï qui saisit sa chance à bras le corps comprend que même dans cet état de confort et de culture qu’elle n’imaginait pas il y encore peu de temps, son statut de femme soumise lui est toujours promis. Peu importe la misère ou la fortune ni même le niveau d’éducation, la condition de la femme sera toujours celle de la soumission face à l’homme ; voici un postulat universel. C’est le cas pour Maïguru vis-à-vis de Babamukuru : quand bien même est-elle titulaire de prestigieux diplômes, son existence se limite à être une bonne épouse à l’instar de la mère de Tambudzaï dans sa ferme pouilleuse. Babamukuru devient un « Dieu le père » insupportable contre lequel les deux jeunes filles tentent de résister ; une entreprise bien aléatoire. Pour Tambudzaï, l’échapatoire à cet univers patriarcal insupportable est l’accession à un prestigieux établissement d’études tenu par des religieuses où jeunes filles blanches et noires sont acceptées. Mais l’impétrante a conscience qu’un jour ou l’autre il lui sera nécessaire de s’imposer en tant que femme dans ce monde fait pour l’homme. Quant à Nyasha, sa fuite impossible dans une confrontation perpétuelle avec son père la conduit à un état mental des plus fragiles. Rapidement elle chute dans les profondeurs abyssales et infiniment douloureuses de l’anorexie ; son corps meurtri incarnant son ultime combat pour sa liberté. Avec ce magnifique roman, Tsisti Dangarembga nous livre un plaidoyer d’une grande justesse en faveur de l’émancipation des femmes et cela sans paroles mielleuses ou discours sirupeux. Il ne s’agit pas pour elle de faire larmoyer son lectorat mais par ses saines écritures à témoigner, à partager son combat en faveur de la condition féminine. Incontestablement A fleur de peau est un des grands romans de la littérature africaine. 

Tsisti Dangarembga, A fleur de peau, 1ère. éd. 1988, Albin Michel, 1992, 294 p.

bebeyfrancisleministreetlegriot.jpgFrancis Bebey est né en 1929 à Douala au Cameroun et s’est éteint à Paris en 2001. Artiste aux talents multiples, son art consommé de la chanson lui assure une reconnaissance internationale. Plume alerte, la littérature lui offre une belle consécration avec son roman Le fils d’Agatha qui remporte le Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire en 1968. Les poupées ashanti (1973) et Le roi Albert d’Effidi (1977) confirment le bon accueil qu’il reçoit tant chez le public qu’auprès des critiques. Dans son roman Le ministre et le griot publié en 1992, Francis Bebey se fait analyste des rapports entre l’Afrique d’avant le colonisation et celle des indépendances ; en particulier dans son organisation sociétale et des conséquences de celle-ci sur l’exercice du gouvernement. Dans la république fictionnelle du Kessebougou où les citoyens sont encartés dans l’unique parti, celui de l’Authenticité Nouvelle, Damba Diabaté, Premier Ministre, nomme à la tête du ministère des finances son ami d’enfance Kéita Dakouri. Les deux jeunes hommes issus des centres d’enseignements les plus illustres d’Europe et rompus aux principes de la gouvernance occidentale entendent bien appliquer leur savoir faire pour que leur jeune nation prenne le chemin de la modernité. Mais un obstacle à leur coopération, apparemment sans importance, contrarie leurs desseins de « bon en avant » national : la mère du ministre des finances, la noble Binta Diallo, refuse que Damba Diabaté assiste aux fiançailles de son fils Kéita Dakouri ; faire accueil et génuflexions à un Premier Ministre au sang sali par des ancêtres griots, condition ô combien misérable, ne peut qu’insulter sa dynastie princière et celle de son fils. Devant l’intransigeance hargneuse de sa mère qui menace de bouder la réception, évènement mondain majeur du pays, Kéita Dakouri fait machine arrière et s’entend avec son ami pour que celui-ci fasse prévaloir un déplacement en province dans le cadre de ses fonctions gouvernementales et ainsi légitimer son absence aux festivités. Il est de l’intérêt national que cette affaire ne soit pas ébruitée et que « radio-trottoir » ne s’en empare pour en faire un brûlot populiste. Malheureusement pour les deux comparses, « radio-trottoir » a un paire d’oreilles, une bouche et des jambes suffisamment aguerries qu’une fois la machine infernale en route toutes velléités pour l’arrêter sont vaines. Le petit peuple des quartiers pauvres embrase les rues des principales villes en dénonçant le système des castes qui régentait la vie de l’Africain d’avant les indépendances ; cet avilissement de la condition humaine n’a plus lieu d’être dans une nation se voulant moderne et où les citoyens sont censés égaux. La nation mise en péril, il est urgent pour les protagonistes de faire amende honorable et reconnaître que le « bon en avant » n’est pas seulement économique mais aussi culturel. Françis Bebey nous offre un roman de bonne facture. Il est à regretter cependant que Le ministre et le griot ne soit pas servi par une écriture ambitieuse ; le ton y est bien trop linéaire. Du reste, les digressions, souvent inutiles, donnent la mauvaise impression au lecteur d’assister à un cours professoral.

Bebey Francis, Le ministre et le griot, 1992, Ed. Sépia, 192 p. 

cheikalioundaobuurtilleenroidemdina.jpgCheik Aliou Nado de son vrai nom Sidi Ahmed Alioune est né en 1933 en Casamance. En marge de sa profession, l’enseignement de l’Anglais, il se passionne pour le théâtre dont il devient un des auteurs les plus reconnus au Sénégal. Partisan de la transcription des œuvres africaines en langues vernaculaires, il ne manifeste aucun enthousiasme à l’égard de la francophonie qu’il apprécie seulement comme instrument de diffusion : « Nous Africains n’écrivons pas en Français par amour ou à cause d’un choix délibéré. Nous employons la langue de Molière par accident historique. La Francophonie n’est pas notre héritage, car notre Moi profond s’exprime dans nos langues maternelles » (Mots Pluriels, n°12, 1999). Buur Tillen Roi de la Médina, roman édité pour la première fois en 1974, fut ainsi rédigé en wolof puis traduit en français par l’écrivain. Dans ce court récit à l’écriture concise, Cheik Aliou Nado reprend à son compte une des thématiques matrices de l’Africanité, l’avenir de l’Africain du point de vue ontologique. Celui-ci doit-il faire de ses us et coutumes ancestraux ses références principales ? De quelle manière doit-il se comporter face aux nouvelles valeurs véhiculées par la civilisation occidentale ? Vaste sujet. Apportant sa pierre à l’édifice, l’écrivain met en scène un homme à la lignée princière, Gorgui, qui a été dans l’obligation de quitter son village après avoir tancé un fonctionnaire français qui aux yeux de tous l’avait déshonoré. Réfugié avec sa femme Moram et sa fille Raki dans le bidonville de la capitale, il affiche, stoïque, sa noblesse en dépit des sarcasmes de ses voisins, compagnons d’infortune. Peu lui importe la déchéance dans la misère ; les valeurs ancestrales qui font la dignité de l’homme et de la famille se doivent d’être respectées. Gorgui n’est toutefois pas opposé à toute évolution de la tradition dans la mesure où la nature même de celle-ci reste entière : ainsi a-t-il refusé en dépit des cris d’orfraie des villageois une seconde épouse quand bien même Moram n’ait enfanté qu’une seule fois, qui plus est une fille. Mais delà à corrompre les devoirs ancestraux dans leurs fondements, jamais ! A son grand malheur, l’humiliation s’abat sur son foyer lorsque sa fille Raki tombe en ceinte en dehors des liens du mariage. Faisant fi des supplications de sa femme, il chasse la pécheresse. Celle-ci trouve refuge auprès de sa tante propriétaire d’un maquis où à l’écart des beuveries, des clients avertis ( l’Historien, le Philosophe et le compagnon de Raki) conversent sur le sens de la condamnation prononcée par Gorgui à l’encontre de sa fille. N’est-t-il pas venu un temps nouveau où tradition et modernité seraient à même d’être conciliées ? Un monde où les castes seraient écartées au profit de l’égalité ? Un monde qui sans renier le passé se tournerait vers un avenir où l’individu ne serait plus dépossédé de son destin ? La jeunesse citadine éclairée des savoirs nouveaux entend bien construire un futur de solidarité tant de droit que de fait dans une nation nouvelle. Comme il a était dit plus haut, le style de ce roman ne fait pas floraison de détails. Les descriptifs des personnages, des décors et des scènes sont réduits au stricte minimum. La sobriété est de mise. C’est ainsi qu’à un moment du roman, deux personnages interviennent sans que le lecteur ne sachent autre chose que leur désignation : le « Philosophe » et « l’Historien ». En avançant dans le récit, la forme romanesque laisse place à une organisation stylistique plus proche de celle du  théâtre ; une évolution qui n’est pas surprenante à la lumière des faveurs de l’auteur pour cet art. Buur Tillen Roi de la Médina, classique de la littérature sénégalaise, pourrait décevoir les lecteurs friands des belles circonvolutions glaneuses de mots. 

Cheik Aliou Ndao, Buur Tilleen Roi de Médina, Editions Présence Africaine, 1974, 110 p.

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